Isabelle Boni-Claverie : “Il arrive que l’on me prenne pour la nounou de mes enfants”

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Statistiques ethniques, mort de George Floyd, déboulonnage de statues : la scénariste, écrivaine et réalisatrice du documentaire “Trop noire pour être française ?” prend à bras le corps les questions qui agitent notre société.

Marie Claire : Lorsque vous avez réalisé votre documentaire en 2015, pensiez-vous qu’il y aurait un jour un tel débat autour du racisme?

Isabelle Boni-Claverie : Je l’espérais. Faute de volonté politique, ces questions étaient absentes du débat public. C’est la première fois que, dans les médias, on aborde, parfois de façon polémique, ces notions de racisme systémique, de privilège blanc, réservées jusqu’ici au monde universitaire et militant.

Le racisme aux États-Unis et le racisme en France

Certains reprochent aux activistes d’importer une rhétorique américaine alors que nous n’avons pas vécu la ségrégation en France…

Le racisme a été si violent aux États-Unis que cela a obligé à un débat national que l’on essaie encore d’éviter en France. Et si nous n’avons pas connu cette ségrégation sur le territoire hexagonal, elle a existé dans les anciennes Antilles françaises. Lire aussi :

C’était un système esclavagiste où Blancs et Noirs ne se mélangeaient pas. Cela imprègne encore la vie sociale là-bas. Puis c’est le département de Seine-Saint- Denis (93) qui a été le plus impacté par la crise sanitaire. Là où on compte le plus de descendants ou d’immigrés d’Afrique du Nord et subsaharienne et des Caraïbes.

Il existe donc une corrélation entre des personnes socialement défavorisées et leur origine ethnique. C’est important de le savoir et de le déconstruire, ce que malheureusement on ne fait pas suffisamment.

Faudrait-il des statistiques ethniques ?

Oui, sachant que ce sont des statistiques anonymes. On l’a vu pour la parité : grâce aux statistiques, on a pu mesurer les inégalités, imposer des mesures correctives, fixer des objectifs aux entreprises et aux institutions publiques. Pourquoi est-ce inacceptable quand il s’agit des origines ethno-raciales ? On ne résout rien en se voilant les yeux.

Ce sont des outils à utiliser avec précaution, mais je ne me sentirais pas assignée si on me disait qu’il y a un très faible pourcentage de réalisatrices noires en France. Sans la mesurer, cette réalité, je la sens, je la vois, je la vis. Il faut y être sensibilisée pour prendre conscience d’une disparité énorme : moins de 1 % des cadres dirigeants du CAC 40 sont non-blancs.

Quand j’amène mes enfants au foot, je suis leur mère ; au conservatoire de musique, on me prend pour leur nounou. On trouve naturel qu’il y ait des Noirs dans certains endroits, dans d’autres non, c’est le racisme socio-racial

Éduquée dans la haute bourgeoise, votre milieu social ne vous a pas protégée du racisme ?

La classe n’efface pas la race. Il y a certes des inégalités purement sociales, on ne vit pas le harcèlement policier et les contrôles à répétition dans mon quartier parisien.

En revanche, je vis d’autres formes d’assignations, c’est subtil : quand j’amène mes enfants au foot, je suis leur mère ; au conservatoire de musique, on me prend pour leur nounou. On trouve naturel qu’il y ait des Noirs dans certains endroits, dans d’autres non, c’est le racisme socio-racial.

Le regard des enfants

Vouloir déboulonner des statues, débaptiser des établissements publics, n’est-ce pas aller trop loin ?

Je comprends que ça puisse être dérangeant mais je trouve important d’accepter de regarder en face les contradictions de l’histoire de France.

Ça a été douloureux, ça a mis du temps, mais on a fini par le faire avec l’Occupation. Pourquoi pas avec l’esclavage et la colonisation ? C’est du même ordre. Interroger la face obscure du récit national.

Les enfants perçoivent qu’ils sont minoritaires et que c’est plus désirable et confortable d’être blanc en France

Vos enfants grandissent-ils avec un autre regard sur la couleur de leur peau ?

Aujourd’hui, il y a des égéries noires, et je montre à mes enfants depuis qu’ils sont petits des rôles-modèles noir·es et métis·ses. Malgré ça, ils me disent : “Ça aurait été bien si on avait été blancs.”

Il y a un ambiant culturel, les enfants en sont imprégnés, ils perçoivent qu’ils sont minoritaires et que c’est plus désirable et confortable d’être blanc en France.

Marie Claire

7 Commentaires

  1. “Il y a un ambiant culturel, les enfants en sont imprégnés, ils perçoivent qu’ils sont minoritaires et que c’est plus désirable et confortable d’être blanc en France”.

    Comme c’est plus désirable et confortable d’être noir au Sénégal?

  2. “La classe n’efface pas la race”.
    Il y a des races qui ont de la classe, et des races qui n’en ont pas.

  3. Aujourd’hui, il y a des égéries noires, et je montre à mes enfants depuis qu’ils sont petits des rôles-modèles noir·es et métis·ses. Malgré ça, ils me disent : “Ça aurait été bien si on avait
    été blancs.”

    En fait, ses enfants veulent juste êtres beaux 😉

  4. La différence entre les USA et la France c est que les ancetres des Noirs y sont allés avec les fers aux pieds
    En France ils sont venus apres avoir bénéficié de la liberté des peuples a disposer d eux mêmes n ayant rien été foutus de faire dans leurs pays indépendants attirés par la CAF

  5. “Il arrive que l’on me prenne pour la nounou de mes enfants”

    Pourquoi?

    Je peux comprendre, si, par miracle, elle avait réussi de sortir des enfants leucodermes.

  6. C’est surtout tout à fait normal d’être blanc en France.
    Comme noar en Afrique, asiatique en Chine..
    Même ça ils sont pas foutus de l’admettre !

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