« Islamo-gauchisme » : Histoire tortueuse d’une expression devenue une invective

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Apparu dans les années 2000, le terme, qui  évoquait une convergence entre islamistes  et extrême gauche, symbolise aujourd’hui une ligne de fracture politique  sur les causes du djihadisme. Il trouve ses racines dans le débat sur la défense  des travailleurs immigrés prônée par la gauche à partir de Mai 68.

La page Wikipédia est bardée de messages d’alerte : « Cet article présente des problèmes graves. » « Cet article semble faire la promotion d’une idée ou d’une idéologie. » « Cet article adopte un point de vue régional ou culturel particulier. » Ils en disent au moins autant sur le concept que les maigres informations qui les suivent : quand il est question « d’islamo-gauchisme », la suspicion est de mise.

C’est le sociologue Pierre-André Taguieff qui, le premier, aurait utilisé le terme en 2002, dans La Nouvelle Judéophobie (Mille et une nuits, 2002). Celui-ci a alors, selon l’auteur, une valeur descriptive, et désigne une convergence entre intégristes musulmans et groupes d’extrême gauche, à la faveur d’ennemis communs. « Que, mise à toutes les sauces, l’expression ait eu par la suite la fortune que l’on sait, je n’en suis pas responsable », écrivait-il dans Libération le 26 octobre.

Car le mot, devenu une invective, a continué son chemin dans le débat public jusqu’à arriver dans la bouche d’un ministre, Jean-Michel Blanquer, qui lui a donné une résonance inédite. Le 22 octobre, sur Europe 1, une semaine après la mort de Samuel Paty, il s’en prenait à « une idéologie qui, ensuite, de loin en loin, mène au pire ».

“Culpabilité postcoloniale”

Pour le spécialiste du monde arabo-musulman Gilles Kepel, les islamo-gauchistes sont “Les intellectuels paralysés par la culpabilité postcoloniale”. Pour l’historien Jacques Julliard, «L’islamo-gauchisme se fonde sur une sorte de haine du christianisme et du catholicisme en particulier, identifiée au colonialisme, à l’Occident, à l’identitarisme, etc.. “.

Pour le philosophe et historien Marcel Gauchet, «Une extrême gauche à la recherche d’une cause, qui n’a jamais rien compris à la religion et qui ne sait plus grand chose de son passé matérialiste, a trouvé dans ces musulmans providentiels son prolétariat de remplacement». Pour l’essayiste Pascal Bruckner,“Toute l’ultra-gauche est fascinée par la puissance éruptive du djihadisme”.

Comment se saisir de l’islamo-gauchisme, un terme sur lequel personne ne s’accorde, que personne ne revendique et qui, pourtant, a pris une place de choix dans le débat public ? Le vocable est flou : on ne sait si la première moitié renvoie à « islam » ou « islamisme » (raison pour laquelle le philosophe Raphaël Enthoven préfère parler d’« islamismo-gauchisme »), sa deuxième partie achève de le rendre péjoratif. Inflammable, il porte en lui la discorde. […]

Le Monde