Israël : Vers un État national religieux avec la nomination d’extrémistes juifs au gouvernement

La nomination imminente au poste de ministre de la Sécurité nationale d’Itamar Ben Gvir, le chef du parti d’extrême droite Force juive, et les ministères régaliens promis aux ultraorthodoxes confirment la métamorphose de l’État hébreu. Au même moment, les prémices d’une troisième intifada embrasent la Cisjordanie et Jérusalem.

Ainsi, un raciste patenté, condamné par la justice israélienne en 2006, un homme prompt à sortir son revolver pour inciter les forces de l’ordre à tirer sur les manifestants palestiniens, va devenir ministre de la sécurité intérieure, poste également qualifié en Israël de « ministère de la police ». Itamar Ben Gvir, chef du parti Force juive (Otzma Yehudi), aura la haute main sur les contrôles et les check-points en Cisjordanie. Il compte modifier les règles actuelles d’engagement des soldats afin de leur permettre d’utiliser leur arme sans contrôle de leur hiérarchie.

Ce n’est pas tout. Dans les prochains jours, des ministères régaliens tels que l’Intérieur et les Finances devraient être attribués au leader du parti ultraorthodoxe séfarade Shas, Arié Deri – qui a purgé une peine de prison pour délits financiers – et à Bezalel Smotrich, chef du parti sioniste religieux. Benyamin Netanyahou ne pouvait pas faire moins pour les alliés qui lui ont permis de revenir au pouvoir. Furieux, les députés de son propre parti, le Likoud, comme David Bitan, qui n’est pourtant pas une colombe, crient à la trahison. Effectivement, Netanyahou a trahi beaucoup de monde pour retrouver son poste de Premier ministre. La droite classique, bien sûr, sa famille politique. Mais aussi son pays.

Les héritiers de l’assassin de Rabin au pouvoir

À la veille des élections israéliennes, Marianne écrivait que jamais les héritiers de l’assassin de Yitzhak Rabin n’avaient été si proches du pouvoir. Désormais, ils l’occupent. Netanyahou, dont personne ne peut nier l’intelligence et la culture historique, les y a portés. « 

Bibi », comme l’appellent ses partisans et comme il vient de titrer ses Mémoires, a conclu l’accord le plus dangereux de l’histoire de l’État hébreu. Il le sait. Ses protégés, qui risquent de devenir demain ses maîtres, ne partagent rien avec lui. Benyamin Netanyahou est un laïc qui se contrefiche de manger ou non casher. C’est aussi un Israélien de culture américaine. Or, les Juifs américains votent pour les Démocrates et non pour les Républicains (d’où le fossé qui s’est creusé depuis la love story Trump-Bibi) et pratiquent en majorité un judaïsme réformé.

Ce courant n’est pas reconnu par le Grand rabbinat d’Israël, lequel est aux mains des ultraorthodoxes. Aujourd’hui, Itamar Ben Ben Gvir comme Bezalel Smotrich veulent revenir sur les conversions pratiquées à l’étranger. Ce qui remettrait en cause la judéité de nombreux immigrants arrivés des États-Unis mais aussi et surtout d’Ukraine et de Russie.

Ensuite, Benyamin Netanyahou, s’il protège la colonisation en Cisjordanie, n’est pas partisan de l’annexion des zones restées théoriquement sous contrôle de l’Autorité palestinienne. Ben Gvir et Smotrich, eux, parlent d’en chasser tous les « Arabes ». Le maintien de l’Autorité et la tentative de prolonger sa collaboration avec Israël dans le cadre de la lutte antiterroriste restent le socle de tous les experts du Shin Bet, les services de renseignement intérieur, et Netanyahou ne les a jamais affrontés en plus de dix ans. En revanche, sa politique de fermeture totale aux négociations a évidemment affaibli Mahmoud Abbas, le président d’une Autorité de moins en moins légitime, de Naplouse à Djenine en passant Ramallah.  « L’Autorité palestinienne s’est complètement effondrée » affirme Samer Sinijlawi, qui intervient sur la chaîne i24 comme « militant du Fatah ».

Multiplicité des attaques

Difficile de ne pas voir les prémices d’une troisième intifada dans la multiplicité des attaques menées depuis six mois, sur les routes et aux portes des colonies de Cisjordanie. Certains quartiers de Djenine et Naplouse sont totalement insurgés et les soldats de Tsahal y mènent des incursions quotidiennes pour retrouver les auteurs des attentats anti-israéliens. Le nombre de Palestiniens, « combattants » revendiqués ou sympathisants des manifestations, tués en 2022, est compris selon les sources, entre 125 et 180. Pendant la même période, il y a eu 31 victimes israéliennes. Le dernier attentat, dans des autobus à Jérusalem, qui a fait deux morts et une vingtaine de blessés le 23 novembre, était très sophistiqué, selon les experts. Il ne pouvait en aucun cas être le fait d’un « loup solitaire » mais bien d’un réseau organisé. Un autre attentat, déjoué vingt-quatre heures plus tard, devait être conduit par un Palestinien de Gaza en possession d’un permis de travail en Israël. Les habitants de Jérusalem renouent ainsi avec l’atmosphère de la seconde intifada, au début des années 2000.

Les extrémismes se nourrissant les uns des autres, Ben Gvir s’est rendu sur les lieux du dernier attentat de Jérusalem en fustigeant « la mollesse » du gouvernement sortant, celui du centriste Yaïr Lapid. Sa nomination, encore en balance dans les heures qui précédaient, est-elle due à cette nouvelle tragédie ? Les ambitions de Bezalel Smotrich, autre tête brûlée qui demande la haute main sur les budgets du Néguev et de la Galilée, ne sont pas plus rassurantes. Dans ces régions, en effet, vivent de nombreux Arabes israéliens, égaux en droits avec leurs compatriotes juifs. Les Bédouins du Néguev, comme les habitants de la Galilée urbaine – Nazareth – ou agricole, pourraient voir leurs options de développement radicalement compromises.

La politique du gouvernement sortant une aide considérable accordée aux Arabes israéliens – avait pour but d’apaiser la tension dans les villes dites « mixtes » après les émeutes du printemps 2021. La majorité de cette minorité – 21 % de la population – est parfaitement intégrée comme l’atteste la proportion impressionnante de citoyens arabes dans les services de santé. Aujourd’hui, l’idéologie mortifère des Ben Gvir et des Smotrich, basée sur la théorie de « l’ennemi intérieur », risque de porter un coup fatal à la paix civile au sein de l’État hébreu.

Tout cela, Netanyahou le sait parfaitement. Il assurait pouvoir dominer ses alliés : ils l’ont contraint à lui offrir des postes stratégiques en menaçant de faire éclater sa coalition. Mais n’est-ce pas, à la fin, le pays tout entier qui risque d’éclater ? Netanyahou connaît l’histoire juive. Pas seulement celle du sionisme mais aussi celle de l’Antiquité. Si c’est bien Rome qui a détruit le Second Temple et rasé Jérusalem en l’an 70 de notre ère, c’est l’extrémisme des sectes juives – zélotes et sicaires – qui a empoisonné la situation en Judée puis à Jérusalem. La lecture du grand témoin de cette époque, l’aristocrate juif galiléen Flavius Josèphe, passé du côté des Romains, impressionnait tous les hommes politiques de l’État hébreu moderne. À commencer par l’ancien Premier ministre travailliste Ehoud Barak qui, en recevant Marianne naguère, confiait : « En réalité, nous n’avons pas été détruits par nos ennemis mais bien par nos propres fanatiques. »

Marianne