Italie : La ville frontalière de Vintimille au bord de l’explosion

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Étape presque obligée pour passer en France, la ville italienne de Vintimille voit depuis de nombreuses années affluer les migrants en route vers le nord. Mais depuis le début de la crise du Covid-19, le centre d’accueil de la Croix-Rouge installé sur place a été fermé, ce qui rend le périple des exilés encore plus difficile.

“Il y a des personnes qui dorment dans les rues, sur les bancs publics, dans les jardins, à la gare… C’est insoutenable. Je pense que si le centre avait ouvert pour accueillir ces personnes, pour empêcher qu’elles arpentent les rues de la ville, ç’aurait été positif pour l’image de Vintimille.”

Malgré son appartenance à une coalition de droite (plutôt intransigeante sur la question migratoire), Gaetano Scullino, maire de Vintimille, regrette la fermeture du centre d’accueil de la Croix-Rouge. Interviewé par le quotidien romain Il Fatto Quotidiano, l’édile défend l’importance de ce lieu, le seul où les migrants étaient accueillis avant l’arrivée de la pandémie.

Car depuis le mois de mars, lorsque le coronavirus a déferlé sur la péninsule, le centre est fermé. Or, depuis la fin du confinement, les migrants présents en Italie ont progressivement recommencé à essayer de passer la frontière, et ils sont de ce fait nombreux à s’arrêter dans cette ville, située aux portes de la France, à une dizaine de kilomètres de Menton. Vintimille se retrouve donc surchargée, expliquent des bénévoles installés sur le territoire, qui parlent de 200 à 300 personnes dormant régulièrement dans les rues.

Malgré le fait que le Conseil d’État français et la Cour européenne des droits de l’homme aient souligné à plusieurs reprises l’irrégularité des procédures de rejet collectif des migrants à la frontière franco-italienne, les militaires français continuent de stationner de l’autre côté des Alpes et renvoient chaque jour des centaines de migrants en Italie.

Hommes, femmes et enfants sont entassés sans aucune précaution hygiénique ou sanitaire dans des conteneurs à quelques mètres de la frontière italienne. Puis, une fois expulsés, ils tentent encore et encore de traverser, pour finir par attendre dans la ville frontalière de Vintimille.

Une situation difficile qui dure depuis des années mais qui est aujourd’hui encore agravée par l’absence de structures d’accueil. Le centre de la Croix-Rouge, créé précisément pour faire face à l’urgence, a en effet été fermé pendant 5 mois “pour l’urgence Covid” et ne rouvrira probablement plus jamais.

Mais les migrations ne s’arrêtent pas, et c’est ainsi que des hommes, des femmes, et des enfants se déversent dans les rues, campant sur des lits de fortune.

Pour le seul lundi, 140 migrants ont été expulsés, 43 d’entre eux ont passé la nuit dans des conteneurs français, sans possibilité de parler à un avocat ou à un médiateur, sans eau ni nourriture. C’est pourquoi, selon des sources au sein des forces de l’ordre, le ministère de l’Intérieur a demandé à la police des frontières italienne de prolonger les heures d’ouverture de 12 à 24 heures actuellement, afin d’éviter que les collègues transalpins ne doivent laisser les personnes enfermées dans les conteneurs toute la nuit en attendant de les expulser vers l’Italie.

En plus de ces personnes expulsées par la France, entre 50 et 100 migrants arrivent chaque jour par divers moyens d’autres régions d’Italie à Vintimille, malgré le renforcement des contrôles dans les gares de Milan, Gênes et Turin. Dans la plupart des cas, il s’agit de personnes qui se trouvent régulièrement sur le territoire italien et qui partent vers d’autres pays européens pour trouver le minimum d’équilibre économique qu’elles n’ont pas trouvé en Italie.

“Conditions inhumaines”.

Tout le monde, y compris les femmes enceintes – conscientes que si elles accouchaient en France, elles auraient la “garantie” de pouvoir y rester – et les enfants en bas âge, dans des conditions extrêmement fragiles, avant de tenter le passage ou après la première répulsion, sont contraints de camper sur le territoire de la ville frontalière […].

Ils passent par Vintimille parce qu’ils savent qu’avec ses sept passages à niveau, l’autoroute, la route et la voie ferrée, elle offre des dizaines de possibilités de passage. “Les statistiques diffusées par les associations qui s’occupent des demandeurs d’asile en France parlent d’elles-mêmes : sur cent personnes que la France expulse vers l’Italie, au moins deux fois plus parviennent à passer”, explique Teresa Maffeis d’Amnesty et de l’Association pour la démocratie de Nice, “et ce malgré la militarisation croissante de nos frontières”.

C’est ce “secret de Polichinelle” qui, ces dernières années, depuis que la France, sous divers “prétextes”, du terrorisme au Covid, a décidé de “suspendre” le traité de Schengen, a rendu difficile la tâche des quatre gouvernements italiens qui se sont succédé pour taper du poing sur la table devant l’Union européenne.

Les tentatives de suppression des zones d’accueil des personnes en transit à Vintimille sont donc “contre-productives”. Et aujourd’hui, la situation est plus difficile que jamais, le camp de transit de la Croix-Rouge étant fermé depuis le mois de mars.

Ce qui est étonnant pour ceux qui sont sur le terrain, tant les bénévoles, les opérateurs et les militants, que les opérateurs de la police et de l’administration, c’est que la préfecture d’Imperia, qui n’a pas répondu à la demande d’entretien de Fattoquotidiano.it, semble vouloir fermer – définitivement, après des mois de suspension – le seul lieu d’accueil des personnes en transit sur le territoire.

La stratégie de base, selon les associations, est celle déjà proposée par l’ancien ministre Angelino Alfano en 2016 : tenter de bloquer les arrivées en provenance du territoire italien.

“Si nous enlevons toute forme de soutien à Vintimille, les gens ne s’arrêteront plus ici” est le raisonnement qui a déclenché l’acharnement envers ceux qui apportaient leur solidarité aux migrants, poursuivi avec le soutien du maire de l’époque (Pd) qui a même promulgué une ordonnance qui “interdisait la distribution de nourriture” aux gens dans la rue. Pourtant, les transferts collectifs très coûteux de migrants vers le sud de l’Italie, opérés par Riviera Trasporti, qui avaient également été suspendus récemment, se sont révélés inutiles car les gens retournaient à la frontière en train peu après.

Il en va de même pour les contrôles dans les gares. La seule chose qui est claire pour tout le monde sur le territoire frontalier – comme le souligne le responsable de Caritas de Vintimille et de Sanremo, Maurizio Marmo – c’est que les personnes en transit continuent d’arriver malgré tout […].

En attendant la seule décision politique qui permettrait de sortir de cette impasse en Europe, à savoir la réforme du règlement de Dublin en supprimant l’obligation de rester dans le pays de débarquement (accord qui était déjà presque conclu mais qui a rencontré l’opposition de la Ligue), suspendre l’accueil au Camp Roya géré par la Croix-Rouge au nom de la Préfecture revient à pousser des centaines de personnes à dormir dans la rue, malgré les contrôles policiers permanents.

«Ceux qui pensent résoudre le problème en répétant obsessionnellement qu'”ils doivent comprendre qu’ils ne pourront pas passer par ici” sont ridicules», expliquent les membres du réseau Sanremo Solidale, qui ont réuni des dizaines d’associations et amené 150 personnes sur la place de Vintimille pour demander la réouverture du camp. Il est clair que pour les migrants, ce qui prévaut ce sont les témoignages d’amis qui sont arrivés malgré tout en France, en Allemagne ou en Angleterre. Plus que toute déclaration d’un de nos politiciens, surtout pour ceux qui, en Italie, n’ont pas trouvé un emploi ou un équilibre pour vivre en paix”.

Or, à la demande précise de membres de la Croix-Rouge, contraints par la préfecture de fermer l’entrée du camp pendant cinq mois, il n’y a eu aucune garantie que le camp rouvrirait, bien au contraire. Si aucune clarification sur l’avenir du camp ne vient de la Préfecture et du Ministère, pour lesquels, officiellement, “une décision sera prise en septembre”, d’après ce qui a filtré à la Direction de la Croix-rouge, on a déjà décidé de ne pas renouveler les contrats des employés, des bénévoles, qui travaillent au centre de transit.

Le signal est clair et laisse penser que l’intention est de fermer définitivement les portes du camp, au moment même où la situation se dégrade de façon dramatique.

“Le nombre de personnes obligées de dormir dans la rue à Vintimille fluctue entre 200 et 300 – soulignent les opérateurs présents dans la zone – et le seul soutien, minime, est fourni par Caritas le matin et par les bénévoles/militants italiens, français et allemands qui distribuent (volontairement) de la nourriture et de l’eau aux expulsés, et un dîner préparé à ceux qui dorment dans la rue”.

Une situation critique laissée entièrement entre les mains des bénévoles qui peut réellement se transformer en cette crise que le maire de Vintimille Gaetano Scullino (soutenu par la Ligue) décrit depuis des semaines.

Même le maire demande, à sa manière, la réouverture du camp : “Avoir une ville avec des gens désespérés campés partout est intenable,” explique-t-il, “dans ce sens, si les personnes étaient ponctuellement accompagnés à l’intérieur du centre, le fait qu’il soit ouvert aiderait l’image de Vintimille”.

Il Fatto Quotidiano