Italie : L’effondrement de la natalité constitue le plus important problème de la péninsule

Agrégée de statistique sociale et de démographie, Maria Carella est professeur à la faculté de sciences politiques de l’université Aldo Moro de Bari (Pouilles). Ancienne chercheuse étrangère invitée à l’Institut national d’études démographiques (Ined) à Paris, Maria Carella, qui maîtrise notre langue dans toutes ses nuances, a bien voulu nous faire l’amitié de rédiger sa réflexion en français. L’universitaire est membre du comité scientifique du Colloque de l’Association internationale des démographes de langue française (Aidelf), qui devrait avoir lieu à Athènes en 2022 sur le thème «Démographie et crises».

À l’heure où Mario Draghi prend la direction d’un gouvernement d’union nationale à Rome, la démographe Maria Carella explique l’extrême gravité de la situation démographique chez nos voisins. Ce déclin marqué de la natalité tient à la réduction du nombre de femmes en âge de procréer, les femmes du baby-boom, nées dans les années 1950-1960, auxquelles succèdent désormais, dans l’échelle des âges, des générations significativement moins nombreuses.

Mais le déclin de la natalité tient également à la baisse de la fécondité. En Italie, le nombre moyen d’enfant par femme (indicateur conjoncturel de fécondité, ICF) est l’un des plus bas du monde: 1,27 (1). En Italie, les femmes étrangères ont une fécondité plus élevée (1,98 enfant en moyenne en 2019) que les femmes italiennes (1,18 enfant en moyenne en 2019) mais leur apport à la fécondité de l’Italie, qui s’avérait important jusqu’à la crise de 2008, lorsque leur fécondité s’élevait à 2,65 enfants par femme, a très nettement régressé.

Figurant parmi les moins fécondes du monde, la population féminine en âge de procréer en Italie est aussi celle dont le calendrier des maternités est le plus retardé. L’âge des mères à la naissance du premier enfant atteint 31,3 ans en Italie en 2019, soit 3,3 ans de plus qu’en 1995 (2). Cette élévation de l’âge moyen à la première naissance – et, par voie de conséquence, à la maternité (tous rangs de naissance confondus) – pose question. Entre autres parce qu’est l’âge à partir duquel augmente la proportion de couples éprouvant des difficultés à concevoir, ce qui pourrait, à terme, induire une nouvelle diminution de la fécondité.

Le recours croissant des couples italiens à une aide médicale à la procréation, dont l’efficacité décline rapidement quand l’âge de la mère s’élève, ne permet en effet que très partiellement de combler les manques.

L’analyse par génération de femmes, qui prend l’année de naissance des mères comme référence, confirme la tendance à la baisse de la fécondité: de 2 enfants par femme pour la génération 1949 à 1,56 enfant pour la génération 1965 et à 1,44 enfant pour la génération 1979 – il s’agit là d’une estimation, cette génération ne terminant sa vie féconde qu’en 2029 (source: Istituto nazionale di statistica, Istat, 2020).

Le passage d’une cohorte à une autre permet d’analyser l’évolution des modèles de fécondité associée à l’allongement du calendrier de la reproduction. La donnée la plus étonnante concerne la proportion de femmes sans enfant au terme de leur vie féconde: on estime que cette proportion pourrait plus que doubler pour les femmes nées en 1979 (22,6 %) par rapport à celles nées en 1950 (11,1 %).

Cette donnée, qui donne corps à l’idée qu’un report excessif d’un projet de procréation peut impliquer un renoncement définitif à ce projet, renforce l’hypothèse d’un déclin futur de la fécondité italienne associé à la prolongation de la tendance à l’élévation de l’âge moyen à la naissance du premier enfant et, par suite, à la maternité. En d’autres termes, à trop attendre, on risque de ne pas obtenir l’enfant souhaité pour des raisons physiologiques (le premier enfant comme celui qui pourrait suivre). Et cette renonciation est douloureuse.

Alors que la famille avec deux enfants apparaît toujours comme le modèle le plus désiré par les couples, l’Italie est prise dans un piège démographique (trappola demografica). Les parents d’aujourd’hui, moins nombreux que ceux d’hier et se reproduisant plus tardivement, engendrent des générations de moins en moins nombreuses qui, toutes choses égales par ailleurs, donneront naissance à des générations encore plus réduites. «S’il y a moins de mères potentielles (et moins de pères), il ne peut que naître moins d’enfants», résument Letizia Mencarini et Daniele Vignoli (Genitori cercasi. L’Italia nella trappola demografica, Éditions Egea, Milan, 2018).

Aucune action politique n’est en mesure d’arrêter ce processus à moyen terme. Il n’en reste pas moins qu’une partie de la diminution du nombre de naissances est imputable à la moindre propension à avoir des enfants. C’est à ce niveau qu’il conviendrait d’intervenir. Comme la récente grande récession de 2008 l’enseigne, les crises produisent un retard du mariage ou de la décision de se mettre en couple et un allongement du calendrier des naissances ; plus particulièrement de la première, en relation avec l’allongement du calendrier des unions.

Par syllogisme, cela incite à penser que l’incertitude suscitée par la pandémie de Covid-19 et les effets induits par la montée probable du chômage pourraient influencer négativement les projets de procréation des couples.
Le défi décisif pour l’Italie est en jeu sur ce front.

Et comme la sensibilité de la fécondité aux crises est plus marquée dans les pays qui n’ont pas développé une politique familiale, ce défi impose des politiques publiques de soutien aux jeunes, aux familles et aux femmes, mesures non temporaires et plus volontaristes que celles adoptées en Italie par le passé.

Jusqu’à présent, dans un contexte de carence des politiques d’allocations pour le logement et d’absence de véritable système d’allocations chômage pour les jeunes, la famille italienne a tenu pleinement le rôle d’amortisseur social. Mais, aujourd’hui, une forte intervention de l’État devient impérative. Pour aider les Italiens à avoir les enfants qu’ils désirent, il faut des politiques qui réduisent le sentiment d’insécurité matérielle et permettent de consacrer davantage de temps à la famille.

L’été dernier, sous le précédent gouvernement, la Chambre des députés a approuvé l’allocation familiale unique et universelle pour les familles avec enfants à charge (majorée à partir du deuxième enfant), un outil important qui ne ferait que conformer la législation italienne à celle de nombreux autres pays européens.

C’est l’une des mesures du projet de loi «Family Act», qui vise à soutenir la parentalité, à freiner la baisse de la natalité et à davantage aider les femmes à concilier famille et travail (le projet de loi prévoit également des avantages fiscaux pour la location du logement des couples de moins de 35 ans, des déductions fiscales pour les frais de garde d’enfants ainsi que pour d’autres dépenses liées à ceux-ci, et le versement d’une allocation aux femmes qui reprennent une activité professionnelle au terme de leur congé maternité ; un congé paternel obligatoire à la naissance de l’enfant, expérimenté depuis 2015, verrait sa durée portée à 10 jours, NDLR). Un pas en avant important semble avoir été accompli. La publication rapide des décrets d’application est attendue.

Le problème est qu’en Italie le gouvernement change toutes les cinq minutes. Un gouvernement d’unité nationale vient de prendre ses fonctions: c’est l’heure de Mario Draghi et de la convergence (des partis qui le soutiennent) vers l’esprit proeuropéen… Peut-être aussi celle de s’attaquer sérieusement à la question démographique.

(1) Somme des taux de fécondité par âge d’une année, l’indicateur conjoncturel de fécondité peut être interprété comme le nombre moyen d’enfants que mettrait au monde une femme si elle connaissait, durant toute sa vie féconde, les conditions de fécondité observées cette année-là.

(2) «Natalità e fecondità della popolazione residente, 2019», Roma.

Le Figaro

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Avec 1,3 enfant par famille en moyenne, la Péninsule est un des pays avec le taux de fécondité le plus bas au monde. Dans les années à venir, ce problème pèsera plus que tout autre sur les nouvelles générations. Mais une aide pourrait arriver de l’Europe. 

Le Vieux Continent n’a jamais aussi bien porté son nom. En Europe, on ne fait pas assez d’enfants. Le constat est criant, puisque, selon les dernières statistiques publiées par la Commission européenne relatives à l’année 2020, le taux de fécondité moyen pour les 27 États membres est de 1,55 enfant par femme. Pour rappel, le seuil de renouvellement de la population s’établit à 2,1 nouveau-nés par famille.

Le problème est donc commun au continent européen dans son ensemble, mais tous les pays sont loin d’être logés à la même enseigne. En effet, si aucune nation n’atteint le seuil des 2,1, des États comme la France (1,9) ou la Suède (1,75) s’en sortent plutôt bien. “Sans surprise, Stockholm et Paris, ont des politiques de soutiens à la famille très développées”, explique le quotidien milanais, qui regrette de voir l’Italie ne pas les imiter et glisser aux dernières places de ce classement avec moins d’1,3 enfant par foyer.

Un des taux les plus bas au monde tout simplement, ce qui représente un grand problème pour l’avenir. “La baisse de la démographie est une tendance aux effets économiques dévastateurs. Le système de retraite tel qu’il existe aujourd’hui ne peut pas soutenir cette situation.” À ce problème s’ajoute celui des coûts qui pèsent sur le système de santé.

L’Italie se place à la seconde place au monde, après le Japon, en ce qui concerne le pourcentage de malades affectés par la démence sénile”. C’est pour toutes ces raisons que “les jeunes devraient faire aujourd’hui de ce thème la mère de toutes les batailles”. Malheureusement, de ce point de vue, il ne faut pas s’attendre à un coup de main de la part des politiques, et ce, pour une bonne et simple raison : “Les partis répondent aux exigences d’un corps électoral composé en majeure partie de personnes de plus de 40 ans. Il n’est donc ni réaliste ni peut-être juste de leur demander de faire passer les intérêts des générations futures devant les leurs.”

Un défi pour Mario Draghi

Pourtant, dans ce tableau noir, une lueur d’espoir a pointé le bout de son nez. “Parfois le long fleuve tranquille de l’histoire est dévié par un événement imprévu”, et ce tournant sera peut-être avec l’arrivée en Italie des fonds du plan de relance européen. Structuré pour répondre aux difficultés des économies du Vieux Continent touchées par la pandémie, ce plan va permettre de faire converger vers la Péninsule plus de 200 milliards d’euros (entre aides et prêts). Cet argent sera peut-être le moteur qui pourra faire sortir le pays d’un cercle vicieux, à condition que ces fonds soient utilisés à bon escient.

Allocation aux familles, construction de crèches, aides fiscales, voilà les mesures de long terme préconisées par le journal centriste, qui espère que les ressources du Next Generation EU soient bel et bien utilisées pour ces nouvelles générations. Un sujet brûlant, puisque le gouvernement de Giuseppe Conte est tombé aussi pour des conflits internes relatifs à l’utilisation de cette manne financière. L’exécutif de Mario Draghi s’apprête désormais à récupérer ce dossier. On saura donc bientôt si l’ancien président de la BCE utilisera ces fonds pour aller dans cette direction.

Centro Machiavelli & Il Corriere della Sera