Italie : L’héritier du roi demande pardon aux juifs, «trop tard» pour ceux-ci

Emanuele Filiberto s’est excusé pour la responsabilité de ses ancêtres dans les lois fascistes. Une déclaration qui divise les historiens, les juifs et la population, y compris sur ses véritables intentions.

80 ans après la Seconde Guerre mondiale, le souvenir du conflit est toujours douloureux en Italie. Après la chute du « Duce », jamais la famille royale ne s’était excusée pour l’absence d’opposition du roi de l’époque, Victor-Emmanuel III, aux lois racistes de Mussolini envers les juifs. C’est seulement maintenant que son arrière-petit-fils, Emanuele Filiberto de Savoie, s’est décidé à envoyer une lettre à la communauté juive italienne pour demander pardon. Une bonne intention en apparence mais le temps qu’il a fallu pour en arriver là laisse un goût amer à la population italienne et suscite une polémique.

Dans sa lettre, Emanuele Filiberto dit notamment regretter la responsabilité de son ancêtre en signant les lois qui ont empêché les juifs d’occuper des fonctions publiques, de se déplacer librement, d’aller à l’université ou même de posséder certains biens. « Je condamne les lois raciales de 1938, dont je sens encore tout le poids sur mes épaules et avec moi toute la Maison Royale de Savoie, et je déclare solennellement que nous ne nous reconnaissons pas dans ce qu’a fait Vittorio Emanuele III: une signature douloureuse, dont nous nous dissocions fermement, un document inacceptable, une ombre indélébile pour ma famille, une plaie encore ouverte pour toute l’Italie », écrit-il.

Lors d’une interview à TG5, Emanuele Filiberto explique qu’il était temps de prendre ses responsabilités et de soigner une blessure qu’il a toujours eue dans son cœur. « Parce que Victor-Emmanuel III était le roi de tous les Italiens, comme un père avec ses enfants, il aurait dû s’occuper de tous les Italiens », dit-il. « Aujourd’hui, je demande pardon mais je n’attends pas de pardon. Je veux juste dire aux communautés juives qu’aujourd’hui nous pouvons entamer ensemble un dialogue important et regarder ensemble l’avenir ».

Des excuses avec un but politique ?

Cette annonce, faite peu avant le jour du souvenir du 27 janvier, divise cependant les Italiens. Au sein des représentants de la communauté juive italienne, elle a été qualifiée d’« appréciable » mais également de « tardive ». « Les descendants des victimes n’ont aucune autorité pour pardonner et il n’appartient pas aux institutions juives de réhabiliter des personnes et des faits dont le jugement historique est gravé dans l’histoire de notre pays », jugent-ils. L’écrivaine italienne d’origine juive Gaia Servadio déclare qu’« avoir eu la famille de Savoie était une honte » et que les excuses d’Emanuele Filiberto « ne comptent pour rien ».

Le ton n’est pas plus clément du côté des historiens italiens, à l’image d’Amedeo Osti Guerrazzi qui déclare à propos de la déclaration d’Emanuele Filiberto : « Trop peu, trop tard ». « Certains témoignages disent qu’il était contre (les lois) personnellement, (mais) il ne voulait pas aller contre le fascisme. Il ne voulait pas risquer un conflit … C’était un épisode de grande lâcheté », dit-il. Pour lui, cette prise de parole représente même une « tentative de publicité ».

Il faut dire qu’Emanuele Filiberto est une personnalité ambiguë. Après avoir grandi en exil, il est arrivé en Italie ces dernières années en participant notamment à plusieurs jeux télévisuels. En 2020, il a fini par créer un parti politique royaliste, « Realtà Italia » (Royauté d’Italie), qui tourne autour de sa personne. Sur son site, Emanuele Filiberto continue de se faire appeler « Son Altesse royale », malgré la révocation officielle d’un tel titre.

Le Soir