Italie : Premières désillusions pour les migrants arrivés en Europe avec l’« Ocean Viking » qui souffrent d’un « manque d’attention »

Lamine, hébergé au centre d’accueil de Bari, vend des vêtements pour subvenir à ses besoins.

Les migrants secourus en Méditerranée par l’Ocean Viking ont pour la plupart rejoint des centres d’accueil pour demandeurs d’asile en Italie. Ils y souffrent d’un « manque d’attention » et peinent avec une langue qu’ils ne maîtrisent pas. Certains sont déjà repartis [vers la France].

Ils ont débarqué de l’Ocean Viking pleins d’espoir, en quête d’un avenir meilleur. Mais pour plusieurs des migrants secourus par le navire humanitaire de SOS Méditerranée, les premiers pas sur le sol européen sont un désenchantement. « Ce qui casse le moral des gens, ici, c’est le manque d’attention », soupire Mohamed peu de temps après avoir rejoint le centre d’accueil pour demandeurs d’asile de Bari, à l’est de Naples en Italie.

Le jeune homme âgé de 17 ans avait partagé ses rêves d’Europe dans l’émission « À l’air libre », le jour du débarquement au port d’Augusta en Sicile le 25 janvier dernier, alors qu’il s’apprêtait à rejoindre un ferry pour être placé en quarantaine dans le cadre des mesures sanitaires liées au Covid-19.

« Dans le ferry, c’était bien. On occupait chacun une cabine, on mangeait à notre faim… Et les travailleurs sociaux étaient très gentils et à l’écoute. » Le 5 février, une flopée de cars vient les récupérer. Les familles, les femmes et les mineurs partent les premiers. « Nous, on a décollé vers 15 heures. La route était longue, on a dû arriver vers 1 heure du matin. »

Légende: Deux jeunes migrants au centre d’accueil pour demandeurs d’asile de Bari, en Italie.

Le centre d’accueil de Bari se situe près d’un aéroport. Mohamed pense à première vue qu’ils vont être expulsés. « On était escortés par des militaires. Quand je les ai vus, je me suis dit qu’on était foutus. Quand ils sont là, généralement, c’est qu’il y a danger. Ça m’a rappelé la Libye », susurre-t-il.

Sur place, des préfabriqués se suivent et se ressemblent. Le « campo », comme aiment le surnommer les migrants qui y sont hébergés, est encerclé de grillages et de fils barbelés en leur sommet. Des militaires en uniforme patrouillent à l’intérieur. Le centre d’accueil, qui compte environ 1.000 personnes, selon plusieurs témoignages, autorise les sorties de 7 heures à 22 heures. Mais toute absence de plus de 24 heures vaut une exclusion définitive.

« Ils sont tellement sévères avec nous. Ils ne nous chouchoutent pas comme sur l’Ocean Viking, ils nous font sentir qu’on n’est pas les bienvenus. » Mohamed se voit attribuer une chambre pour six. « Ce n’est même pas une chambre. On dirait un couloir qu’ils ont réaménagé », peste-t-il, enclenchant la vidéo de son smartphone.

Trois lits de camp se suivent de chaque côté, laissant peu d’espace pour circuler au centre de la pièce exiguë. Sous le matelas de son lit, les lattes du sommier sont brisées, laissant entrevoir un trou de taille conséquente. Le matelas est amputé d’une partie de sa mousse, la housse est déchirée. Le sol et les murs ont des cicatrices de brûlure passées. Le seul casier permettant de mettre ses affaires à l’abri est cassé.

« J’ai signalé que nous n’avions pas de chauffage mais on m’a fait comprendre que ça n’était pas important », poursuit Mohamed. Quatre jours après son arrivée, il se voit remettre une carte de paiement [équivalente à la carte ADA en France, pour l’allocation pour demandeur d’asile – ndlr], créditée de 5 euros toutes les 48 heures. « On peut les échanger contre des espèces chez des boutiquiers, mais ils prennent une commission de 50 centimes. »

Il s’habille ainsi pour deux euros auprès de migrants hébergés sur place qui dégotent des vêtements à revendre afin de subvenir à leurs besoins. « J’en récupère dans les poubelles, à l’extérieur, et je les revends au campo. Ça sert aux gens car personne ne nous donne de vêtements ici et ça me permet de gagner un peu d’argent », explique Lamine, l’un des compagnons de route de Mohamed, également secouru par l’Ocean Viking début 2021.

« Ils nous ont donné la carte aussi », explique la mère d’Alima, le bébé d’un mois secouru par l’Ocean Viking lors de sa première opération de sauvetage le 21 janvier dernier (lire notre récit). « Avec ça, on a pu s’acheter des vêtements pour nous. Le centre nous en a donné quelques-uns pour les enfants. » Ici, à leurs yeux, « rien ne va ».

Ni le campo, ni le logement, ni même les repas, composés le plus souvent de « pâtes ». « Il n’y a pas de considération pour nous. Même quand tu es malade, tu vas à la clinique, on ne s’occupe pas de toi », affirme Dramane. Lui, sa compagne et ses deux enfants sont hébergés dans une petite chambre en préfabriqué avec deux autres couples. À l’intérieur, à peine de quoi entreposer trois lits superposés et un lit simple. « Il y avait six enfants en tout. Il y avait trop de bruit, on ne pouvait même pas dormir », poursuit-il.

Lorsqu’il décide d’en référer aux gestionnaires, ces derniers le renvoient vers un interprète. « Il nous a expliqué qu’ici, c’était comme ça, et que si on n’était pas contents, on pouvait partir. » Les deux autres couples le prennent au mot et décident de rejoindre la France. Depuis, le centre souhaite les déplacer dans une autre chambre car celle-ci « doit » accueillir dix personnes.

Mais le plus dur, estime Dramane, est d’être incompris. « La langue, c’est le plus gros problème ici. On a déjà eu tellement de soucis depuis notre pays d’origine jusqu’ici, c’est inexplicable… Alors si on ne se comprend pas, ça sert à rien pour eux de perdre leur temps à nous écouter. À chaque fois, on nous renvoie vers l’interprète, qui est rarement disponible. » Originaires du Burkina Faso, le couple et leur fils aîné, âgé de 4 ans, ont fui l’insécurité de leur pays pour se réfugier au Mali.

Légende: Lamine, hébergé au centre d’accueil de Bari, vend des vêtements pour subvenir à ses besoins.

« Mais on y a aussi trouvé une situation instable, alors on a tenté l’Algérie. Là-bas c’est mieux, mais on reste des migrants, des sans-papiers. Ma femme et mon fils ont été arrêtés par la police et expulsés. On les a laissés dans le désert à la frontière nigérienne. » C’est en Algérie qu’il décide de quitter l’Afrique pour l’Europe, en passant par la Libye, où est née Alima.

« Ma date de naissance a été modifiée »

« On a risqué nos vies en traversant le Sahara puis la Méditerranée. Quand tu arrives dans un pays où tu as du mal à t’exprimer, ça n’aide pas. On ne veut pas forcément choisir le pays d’accueil, mais au moins un pays où il y a des droits et où on peut comprendre notre histoire. »

Pour Fatima, une mineure guinéenne, la langue représente également une barrière insurmontable. Prise en charge dans un centre d’accueil pour mineurs non accompagnés à Catania, au nord d’Augusta en Sicile, elle sait déjà qu’elle ne souhaite pas y rester. « C’est vraiment difficile, parce que je ne comprends pas l’italien. J’aurais préféré aller en France », confie-t-elle, ajoutant que le centre est « à la campagne » et qu’elle est éloignée de tout.

La Convention Dublin, largement critiquée ces dernières années, vient complexifier le parcours migratoire des exilés : elle les contraint à demander l’asile dans le premier pays par lequel ils ont pénétré l’Union européenne, soit l’Italie pour les personnes secourues par l’Ocean Viking et débarquées en Sicile. À leur montée dans le ferry pour la quarantaine, Mohamed et ses compagnons de route se sont vu relever leurs empreintes par la police italienne.

« Nous, c’était quand on est descendus du ferry. Ils ont pris nos empreintes et nous ont obligés à signer un papier à propos d’une protection d’asile. Quand j’ai rétorqué que c’était en italien, on m’a répondu que si on ne signait pas, on retournerait dans le bateau », se souvient Mandjou, qui dénonçait la responsabilité de l’Union européenne dans les refoulements illégaux et les exactions commises par la Libye et qui est aujourd’hui hébergé au centre d’accueil de Bari. « Ce n’était pas dans mon intention de demander l’asile en Italie… », souffle-t-il, conscient des conséquences que ce relevé d’empreintes peut avoir sur le reste de son parcours migratoire.

« Quelques jours après notre arrivée au centre, enchaîne Mohamed, des agents de Frontex [l’agence européenne de contrôle des frontières – ndlr] sont venus nous rendre visite. Il y avait le logo de l’agence sur leur veste. Ils ont voulu reprendre nos empreintes en nous disant que c’était pour la carte de paiement. Plusieurs d’entre nous ont refusé et ont quitté Bari le lendemain. »

Mais ce qui inquiète le plus le jeune Guinéen reste la problématique de la reconnaissance de sa minorité. Car selon lui, sa date de naissance aurait été modifiée. « On est beaucoup dans ce cas. J’ai déclaré que j’étais né le 24 décembre 2004 et ils ont noté le 1er janvier 2000, ce qui signifie que je ne suis pas mineur », assure-t-il en filmant, avec l’aide de son smartphone, la carte qui lui a été remise au centre d’accueil et qui comporte ses données personnelles.

Le 12 février, il décide de quitter Bari et de tenter sa chance en France. Il marche des jours durant, prend le train une fois en tentant d’éviter les contrôleurs. Il atteint Lesina, Termoli, puis Ancona, au nord-est de l’Italie. Les pieds enflés, le corps éreinté. Il dort dehors et découvre ce froid « capable de tuer ». À Ancona, l’église censée l’accueillir pour la nuit n’a plus de place. « Ils m’ont quand même donné des habits chauds. J’ai pu poursuivre ma route », se réjouit-il malgré la fatigue. Il est surpris, parfois, par la générosité d’un passant ou d’un restaurateur qui lui offrent de quoi se sustenter.

Mohamed passe par Vintimille et parvient à traverser la frontière franco-italienne, avant de prendre le train jusqu’à Nice, où il arrive le 18 février. « Des gens m’ont conseillé d’appeler le 115 et j’ai obtenu une solution d’hébergement à l’hôtel, puis dans un foyer », raconte Mohamed, qui a été placé début mars dans un centre d’accueil pour mineurs à Menton, où il attend d’être convoqué pour l’évaluation qui lui permettra peut-être d’être reconnu mineur et pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance, comme le prévoit la réglementation française pour les mineurs non accompagnés. « Ils nous ont déjà parlé de tests osseux en cas de doute… Les anciens m’ont également dit que ce département reconnaissait peu de jeunes mineurs et que la procédure était longue. Ça m’inquiète. »

Aïcha et Saadek, un jeune couple somalien secouru par l’Ocean Viking et pris en charge à Bari, n’a également pas tardé à quitter le centre au vu des conditions d’accueil découvertes sur place. Il remonte vers le nord de l’Italie et passe par Gênes, puis Nice et Marseille, en parvenant à se cacher dans un camion sur une partie du trajet. « On a ensuite pris le train pour Paris. On vient d’arriver mais on ne sait pas où aller », chuchote à l’autre bout du fil Saadek, qui gagne la capitale française dans la soirée du 16 février.

C’est l’association Utopia 56 qui leur apporte tente, couvertures et repas pour leur première nuit à Paris. « Je n’arrive pas à croire qu’on va dormir dehors », constate la jeune Aïcha, amère. Le lendemain, le couple tente de rejoindre la Belgique en train, où un proche peut l’accueillir. Mais il est arrêté par la police sur le quai, à la gare du Nord, et placé en garde à vue durant 24 heures. Aïcha et Saadek sont finalement relâchés et sont confrontés à la rue depuis.

De leur côté, les parents d’Alima sont décidés à quitter le centre d’accueil de Bari avec leurs deux enfants. « On a bien réfléchi et on ne veut pas rester en Italie. On doit maintenant voir comment faire pour rejoindre la France. » Peu importe la ville qui les accueillera : l’essentiel, pour eux, est que les autorités françaises les « écoutent » et « comprennent » les raisons qui les ont poussés à l’exil.

Mediapart