« J’ai rompu avec elle parce que c’est une Blanche »

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Un homme de couleur explique pourquoi il n’arrive plus à sortir avec des femmes blanches.

En matière de drague, je préférerais ne pas penser à la couleur de peau. Mais c’est difficile d’y échapper. Vous allez comprendre ce que je veux dire. Je pense que j’ai rompu avec ma dernière petite amie parce qu’elle était blanche. Non, ce n’est pas ça : j’ai vraiment rompu avec elle parce qu’elle était blanche.

D’abord, un peu d’histoire. Quand j’étais enfant et que je regardais mon papa se préparer pour aller au travail, cela valait le détour : il passait des heures à se faire beau pour les foules, les individus ou communautés auxquels il allait être confronté. Un rasage de près, suivi d’une aspersion d’eau de Cologne – il est dominicain, pour lui c’est important que les gens sachent qu’il arrive, qu’il est là –, puis un coup de sèche-cheveux pour obtenir le volume parfait.

Des années plus tard, mon papa mettrait plus longtemps à se préparer que ma mère et ma sœur réunies, il passait un coup de marqueur noir sur les quelques poils gris qui apparaissaient dans sa barbiche. Je lui demandais : “Pourquoi ? Ça sert à quoi ?”

Le seul moyen de quitter son pays

Mon papa m’expliquait que, du temps où il était jeune homme, en République dominicaine, il fallait soigner son image, perfectionner son allure. Ainsi, lorsqu’une jeune femme européenne ou américaine viendrait, elle vous choisirait” comme il disait lui-même, vous emmènerait chez elle – comme si c’était le seul moyen de quitter le pays.

Et puis mon père a fini par s’installer à New York, où il a rencontré ma mère, qui est d’origine colombienne. Il était marié, désormais, il n’avait plus à être “choisi”. Mais on a parfois du mal à se défaire des habitudes prises à l’adolescence.

Donc, dès mon plus jeune âge, j’ai appris combien il était important d’être “choisi”. Choisi par qui ? C’était toute la question à l’époque, et ça le reste aujourd’hui.

Voilà un an que j’ai rompu avec ma petite amie, et je ne lui ai pas dit la vraie raison. J’ai tourné autour du pot, j’ai marmonné que j’essayais de découvrir qui j’étais vraiment, ou un truc dans le genre. Elle n’a pas compris. Je ne suis pas sûr d’avoir compris moi-même. Le problème ne venait pas d’elle.

De mauvaises vibrations

Il y a eu un tournant, je ne sais plus à propos de quoi. C’est arrivé sans prévenir. À 30 ans, je me suis réveillé un beau jour, j’ai pris une profonde respiration et je me suis dit : “Je ne peux plus sortir avec des femmes blanches.”

Je n’aurais peut-être pas quitté ma petite amie si je ne m’étais pas senti si souvent jugé. Au fil des années, je suis sorti avec des femmes brown [le terme “brown” est utilisé aux États-Unis pour désigner les personnes métisses], et des Noires, mais surtout avec des Blanches. Je ne m’étais pas demandé pourquoi, mais quand certains Browns et Noirs de ma communauté ont commencé à me taquiner sur le fait que je sortais avec des Blanches, je me suis dit que je serais plus heureux si j’arrêtais.

J’ai reçu aussi de mauvaises vibrations de la part de Blancs, à savoir les parents des filles avec qui je sortais. Comme ceux qui – alors même que j’étais en couple avec leur fille depuis six mois – restaient convaincus que j’étais portoricain. Or, je n’ai jamais mis les pieds à Porto Rico.

Ou ceux qui, quand nous nous rencontrions pour la première fois, me lançaient :“Oh ! j’adore Buena Vista Social Club.” Certes, c’est un super film, mais Gladiator aussi.Il y en avait aussi qui me demandaient si je parlais mexicain. Authentique !

Comme ce père qui m’a ouvert sa porte et m’a dit : “Désolé, la soirée tacos, c’est pas ici”, puis m’a claqué la porte au nez… avant de la rouvrir en expliquant que c’était“une blague”.

Je me suis retrouvé dans des épiceries avec des gens qui me montraient du dulce de leche [“confiture de lait”] et me disaient : “Regarde, Chris, c’est toi.” En fait, je suis intolérant au lactose.

Mais la vraie raison pour laquelle je ne sors plus avec des Blanches, je crois, est tout autre. C’est parce que dans une société #woke [consciente des injustices et du système d’oppression qui pèsent sur les minorités], il y a une pression dingue pour être conscientisé, pour mesurer tout ce que cela implique d’être attiré par telle ou telle personne.

Ce qui veut dire qu’aux yeux des autres la couleur de peau des femmes avec qui je me mets en couple compte beaucoup. Comme si c’était moi le problème. Comme si je trahissais les miens en sortant avec des femmes blanches.

Beaucoup de pression

On m’a pourtant enseigné que nous formions un seul peuple ! Des gens me regardent de travers, l’air dégoûté, comme s’ils pensaient que les Noirs et les Browns se porteraient mieux quand j’aurais largué ma copine blanche. C’est beaucoup de pression. En plus de chaque regard méfiant, il y avait dans ma tête déjà encombrée ces voix qui me murmuraient : “Choisis ton camp, Chris, choisis ton camp.”

Je me suis mis à lire James Baldwin, Ta-Nehisi Coates et d’autres auteurs noirs et browns, espérant y trouver des orientations, une feuille de route sur ce que cela signifie d’être un homme brown dans le monde. Oui, nos corps ont été colonisés.

Oui, je suis un enfant de la négritude. Oui, le corps noir a plus fait pour la société qu’il n’en a reçu en retour. Oui, la société semble vouloir adopter beaucoup d’éléments associés à la négritude sans être noire.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Si tout le monde est si woke [conscient des injustices sociétales], pourquoi cela va-t-il si mal ? Et puis, qu’est-ce que je suis censé faire ? Comment est-ce que j’aime, en tant que corps noir dans le monde, afin que tout le monde soit content ? Je suis tombé amoureux d’une femme blanche et elle est tombée amoureuse de moi, c’est aussi simple que ça. Pourtant, j’ai l’impression de faire quelque chose de mal en sortant avec elle.

“Vous essayez d’être blancs, maintenant ?”

Est-ce moi le problème ou est-ce que ce sont tous les autres ? Est-ce que les femmes blanches me trouvent attirant, ou est-ce qu’elles me perçoivent comme une idée exotique qu’elles sont censées trouver attirante ? Est-ce que je trouve les femmes blanches attirantes, ou est-ce que je les perçois comme une idée exotique que je devrais moi-même trouver attirante ? Est-ce que je sais vraiment par qui je suis attiré et pourquoi ?

Je dois reconnaître que mes préférences en matière amoureuse sont en partie façonnées par le stéréotype du Latin lover, une image qu’on m’a inculquée de très tôt. Non pas à cause de ce que j’aime ou de qui j’aime, mais comme une manière d’être vu et de trouver mon salut. Comme disait mon papa, “peut-être qu’elles vont te choisir”.

Un tel message est véhiculé par le cinéma et la télévision, depuis Save the Last Dance jusqu’à Master of None en passant par des dizaines d’autres histoires qui présentent toujours, d’une façon ou d’une autre, un homme noir ou brown qui devient meilleur à partir du moment où il est avec une femme blanche.

Dès l’enfance, j’ai intégré cette idée que la main que je tiens, plus que mes propres mains, détermine ma valeur. Et que mon pouvoir s’évalue à l’aune de la personne qui est à mes côtés. Tout un système est encodé à l’intérieur de moi. Pourquoi voudrais-je que ma propre valeur soit inscrite en moi ?

Ma mère a annoncé à mon père qu’elle était enceinte de moi à 3 heures du matin,sur un quai du métro new-yorkais. Elle et mon papa se sont promis de donner à leurs enfants tout ce qu’ils n’avaient jamais eu, de s’élever dans la société à la force du poignet pour que nous ne manquions de rien. Et face à ce qu’ils ont entrepris pour répondre à ces aspirations, certains de leurs proches ont eu le sentiment qu’ils reniaient leurs origines et tentaient de devenir autre chose.

Ces gens leur disaient :“Vous essayez d’être blancs, maintenant ?”Qu’est-ce que cela veut dire, “essayer d’être blanc” ? Nous avons tous entendu cela(peut-être pas tous). Moi-même, je l’ai dit. À bien y réfléchir, c’est un commentaire sur le pouvoir : “Chico, t’essaies d’avoir du pouvoir, maintenant ?” Oui, j’essaie.

L’aspiration à “améliorer sa race”

En réalité, la discrimination raciale a toujours existé, et avec elle l’aspiration à “améliorer la race”. Ma grand-mère et d’autres grands-mères nous mettaient en garde : “Ne flirte pas avec quelqu’un de plus noir que toi. Ne flirte pas avec des cheveux crépus, des grosses lèvres et des gros nez.

”Quand j’étais au lycée, j’ai ramené à la maison une fille noire et ma tante a grommelé, furieuse : “Lui et cette Negrita n’ont vraiment rien à faire ensemble…”J’aurais dû lui tenir tête : “Hé, stop ! Je ne veux pas connaître tes fichues opinions sur les Noirs et leurs cheveux bizarres. Tu as déjà regardé les albums de famille ? Tu m’as bien regardé ? Tu t’es bien regardée ? Nous ne sommes pas blancs, loin de là.”Mais je me suis tu. (“Choisis ton camp, Chris, choisis ton camp.”)

Donc me voilà, à essayer d’être woke, à ne pas sortir avec des Blanches et à m’en vouloir à cause de ça. Parce que je continue à draguer, à me dire que je n’assume peut-être pas vraiment la décision de ne plus sortir avec des Blanches. Je me dis aussi que la décision de choisir un camp ne sert pas la campagne #woke.

Est-ce qu’on résout vraiment le problème en séparant et en isolant ? Et puis, il y a plein de femmes blanches qui sont vraiment cool.Bien sûr que les femmes blanches sont cool. Toutes les femmes sont cool. “Cool”est un mot si simple, pas celui que je voudrais utiliser, là, maintenant. Je ne veux pas juste dire “cool”. (Je ne devrais sans doute même pas parler de sortir ou de ne pas sortir avec des femmes blanches. Bon sang, tout ça ne va pas du tout dans le sens que j’avais prévu…)

Bref, j’ai des aspirations, je prie, je tiens mon journal, j’écris, je dialogue, je fais mon one-man-show, j’espère, j’essaie de choisir mon camp, je me demande comment faire les bons choix, j’essaie de comprendre les enjeux. Et j’espère faire ce qu’il faut du point de vue woke, parce que quelque chose m’a l’air de ne pas tourner rond.

The New-York Times