« J’aime pas les Arabes » : Kamel, un CRS giflé par l’un de ses collègues, se heurte à l’inertie policière

Un CRS a reçu deux gifles de la part d’un collègue qui lui a lancé « j’aime pas les Arabes » devant témoins, lors d’un pot à la caserne. L’incident a donné lieu à une plainte et une enquête administrative, au ralenti depuis quatre mois.  Le 20 juin 2022, la CRS 60, basée près d’Avignon (Vaucluse), est en déplacement à Strasbourg (Bas-Rhin). Profitant d’un jour de repos dans la caserne qui les accueille, une vingtaine de policiers organisent un pot de départ. Tout l’après-midi, ils partagent un barbecue dans la joie et la bonne humeur. 

Vers 18 heures, le brigadier-chef Stéphane V., 50 ans, rejoint les festivités alors qu’il n’est pas invité. Une heure et demie plus tard, il s’approche du brigadier Kamel F., 34 ans, assis avec ses collègues. Une dizaine de CRS sont encore sur place et assistent à une scène saisissante. 

Selon le récit de Kamel F. dans sa plainte, appuyé par plusieurs de ses collègues, Stéphane V. commence par lui demander depuis combien de temps il travaille dans cette compagnie, entend la réponse (quatre ans) puis lui fait remarquer qu’il est « un bitos », c’est-à-dire un « nouveau », selon un terme péjoratif issu du jargon militaire. Puis, sans autre forme de procès, il lui assène deux gifles au visage et ajoute : « Je vais être franc avec toi, j’aime pas les Arabes. » 

Trois collègues de Kamel F., témoins directs des faits, confirment en tous points son récit auprès de Mediapart. « On était tous interloqués », raconte le premier. « On est restés un peu bêtes, [Stéphane V.] ne rigolait absolument pas », ajoute le deuxième, pour qui « cette scène n’a pas à se produire dans notre institution »« Mon collègue Kamel a réagi avec dignité, il a fait preuve de sang-froid », précise un troisième. 

Tous décrivent dans les mêmes termes la réaction de la victime, qui ne boit jamais d’alcool et se trouve donc dans son état normal. Blême, Kamel F. rétorque au brigadier-chef qu’il n’a pas à dire cela et qu’il ne souhaite plus avoir de contact avec lui à l’avenir. Puis il se lève pour quitter les lieux, tandis que Stéphane V. l’encourage à « se casser » et continue à s’approcher de lui comme pour se battre. Plusieurs CRS s’interposent alors entre les deux hommes, de peur qu’ils en viennent aux mains. Le tee-shirt de Stéphane V. est déchiré lors de cette action, mais aucun coup n’est porté. 

La hiérarchie de la compagnie est immédiatement avisée. Très vite, plusieurs fonctionnaires font parvenir leurs comptes-rendus au commandant, pour détailler ce qu’ils ont vu en prévision de l’enquête administrative.  

Deux jours après les faits, Kamel F. va porter plainte au commissariat de Strasbourg pour « violences à caractère raciste » (sans incapacité de travail) et « injure non publique à caractère raciste ». « Je vous précise qu’émotionnellement je suis sidéré, choqué et traumatisé par la violence des propos et des actes de [Stéphane V.] », confie-t-il au gardien de la paix chargé de l’auditionner. Sollicité par Mediapart pour savoir quelles suites avaient été données à cette plainte, le parquet de Strasbourg n’a pas répondu malgré plusieurs relances. 

Dans le cadre de l’enquête administrative ouverte depuis quatre mois et gérée à l’échelon local, seuls deux des CRS présents ce jour-là ont été auditionnés à ce stade. Ni la victime ni l’auteur n’ont été entendus. Stéphane V. et Kamel F., membres de deux sections différentes au sein de la compagnie, continuent de se croiser régulièrement lors de déplacements. Lors de la « journée de cohésion » organisée il y a quelques semaines, ils ont même joué au foot l’un contre l’autre.

Questionné sur l’avancée de l’enquête administrative et les éventuelles mesures conservatoires prises à l’égard de Stéphane V., le service de communication de la police nationale a indiqué qu’il ne ferait « aucun commentaire ». D’après les témoignages recueillis par Mediapart, Stéphane V. n’a fait l’objet d’aucune suspension. 

« Kamel a encore du mal à s’en remettre »  

Choqués par « l’injustice » de la situation et « l’inertie » de leur hiérarchie, les trois témoins joints par Mediapart estiment que l’affaire n’a pas été prise assez au sérieux. Ils tiennent à exprimer leur « solidarité » avec Kamel F. face à ce comportement raciste. « On a touché à son identité, sa culture, son histoire et ses parents », avance l’un d’entre eux, pour qui « ce n’est pas tolérable en 2022 »

« Kamel n’a pas été bien pendant plusieurs semaines et il a encore du mal à s’en remettre », ajoute le deuxième. « Si le brigadier-chef V. avait été pris par la boisson, il aurait pu dire par la suite que ses paroles avaient dépassé sa pensée. Mais il n’a même pas fait la démarche de venir s’excuser. » « Les choses n’avancent pas et Kamel est déçu, dégoûté. Il ne s’est senti protégé ni par l’institution ni par son syndicat. Il s’est rendu compte qu’on le prenait pour un con », conclut le troisième. 

D’après les témoignages recueillis par Mediapart, les signalements adressés à Unité SGP Police, dont Kamel F. est membre, n’ont donné lieu à aucune réaction du syndicat, dont Stéphane V. est également adhérent. Alain Vastel, secrétaire national CRS au sein d’Unité SGP Police, assure cependant que son organisation a demandé « le dépaysement de l’enquête administrative à l’échelon zonal, pour éviter tout parti pris »

Concernant les faits, « graves s’ils sont avérés », Alain Vastel estime qu’ils « méritent a minima de faire l’objet d’investigations » mais rappelle qu’il ne « dispose d’aucun élément sur une procédure en cours de traitement ». Il se borne donc à mettre en avant les valeurs de son syndicat et de sa profession : « Le R de CRS c’est pour “républicain”, et cela ne souffre pas la moindre ambiguïté. »

Des publications étranges sur Facebook 

Selon les CRS interrogés, Kamel F. est un fonctionnaire « très discret » au sein de la compagnie. À l’inverse, Stéphane V. a la réputation d’être fort en gueule et facilement agressif.  

Montage de plusieurs publications de Stéphane V. sur Facebook.

Son profil Facebook, ouvert sous son vrai nom, interroge. Le 7 août 2014, Stéphane V. poste un portrait d’Adolf Hitler, sans aucun commentaire. L’image est un montage, créé par le photographe polonais Andrzej Dragan en 2008. Dans le cadre d’une campagne de publicité, il a mis en scène plusieurs personnages historiques, avec les traits vieillis. À l’origine, le portrait d’Adolf Hitler est accompagné du slogan « Heureusement, personne ne vit aussi longtemps que nos piles », mais cette mention ironique ne figure pas sur l’image postée par le CRS. La publication est restée sur son compte Facebook jusqu’après l’incident avec Kamel F., comme le montre une capture d’écran consultée par Mediapart. Elle a été supprimée depuis. 

D’autres restent visibles à ce jour. En 2015, Stéphane V. change plusieurs fois sa photo de profil : une statuette de templier (un chevalier chrétien au temps des croisades) lui attire quelques commentaires, auxquels il répond : « Tu sais que nous sommes en guerre !!! Ici sur le vieux continent. » Il opte ensuite pour une tête de sanglier, puis pour une Marianne entourée d’une flamme bleu-blanc-rouge (trois jours après les attentats de Paris). 

Le 3 mai 2021, Stéphane V. repartage la publication d’un autre utilisateur, qui écrit : « En France il est apparemment plus facile de sucrer la retraite d’un militaire qui a signé une tribune que les allocations d’un djihadiste parti se former et combattre en Syrie. » Enfin, à une date indéterminée, le CRS partage son avis sur le Puy du Fou après sa visite : « Toujours aussi bien. […] Fier d’être FRANÇAIS et de notre parc !!! Bravo la Vendée. »  

Joint par Mediapart, Stéphane V. indique qu’il n’a « rien à dire » sur les faits qui lui sont reprochés par Kamel F., ou sur ses publications Facebook. « Je ne vous donnerai aucune information. Si j’ai besoin de parler à quelqu’un, je m’orienterai vers les gens à qui j’ai besoin de parler », a-t-il déclaré avant de mettre fin à la conversation téléphonique. Quelques heures plus tard, par SMS, le brigadier-chef « confirme qu’[il] ne peu[t] pas répondre à [nos] questions. [S]on administration [lui] a rappelé qu’un fonctionnaire de police est soumis aux droits de réserve (sic) quand une procédure est en cours ».  

Le 1er novembre, Mediapart révélait le contenu d’un rapport sur « la lutte contre les discriminations dans l’action des forces de sécurité », remis à Gérald Darmanin et Éric Dupond-Moretti en juillet 2021. Le déontologue du ministère de l’intérieur s’étonnait notamment de « la passivité de la hiérarchie » dans certaines affaires de discriminations internes à la police ou la gendarmerie, donnant lieu à une réponse insuffisante « alors même que le comportement de l’agent avait pu avoir des répercussions psychologiques pour certains de ces collègues ».

L’incident survenu à Strasbourg illustre à merveille la nonchalance institutionnelle qui peut entourer les comportements racistes, y compris lorsque ceux-ci ont été dénoncés par la victime, corroborés par ses collègues et portés devant la justice. 

Mediapart