Japon : « La génération perdue de l’emploi »

Temps de lecture : 6 minutes

Ils ont connu “l’ère glaciaire de l’emploi”. Les Japonais entre 35 et 45 ans n’ont jamais vraiment réussi à intégrer le marché du travail après la crise de la fin des années 1990. Aujourd’hui, avec le Covid-19, leur situation empire.

Les 35-45 ans forment ce qu’on appelle la “génération de l’ère glaciaire de l’emploi”. On parle aussi de “génération perdue”, car, à leur arrivée sur le marché du travail, ils ont été frappés de plein fouet par l’éclatement de la bulle spéculative [qui a signé la fin du miracle économique japonais à la fin des années 1980].

Compte tenu de la masse de travailleurs précaires dans leurs rangs, le gouvernement avait décidé [juste avant la crise du Covid-19] de lancer des programmes d’aide à grande échelle. Mais aujourd’hui, il doit également faire face au coronavirus.

À la fin du mois d’août, lors d’une réunion d’information collective à Saitama [une ville au nord-ouest de Tokyo], un homme de 35 ans expliquait aux responsables du personnel de trois entreprises : “Je ne suis pas très regardant sur la branche d’activité pourvu que j’aie un CDI.” La rencontre était organisée à l’intention de sa génération par la préfecture, sur un site de 800 m2 qui accueillait des stands d’entreprises.

Ex-futur instituteur

Cet homme voulait à l’origine devenir enseignant, mais après avoir raté le concours d’entrée à l’université, il s’est fait embaucher dans une supérette sous contrat précaire pour payer ses frais d’examens et de scolarité. Dans le même temps, il cherchait un emploi en CDI. Quinze ans se sont écoulés sans que ses recherches portent leurs fruits.

Chaque jour, il fait la navette entre son domicile et son travail. Son salaire stagne. Un jour, prenant son courage à deux mains, il a demandé à son employeur une journée de congé supplémentaire par semaine. Cela lui a été refusé. Démotivé, il ne tient qu’avec le soutien de ses collègues.

Mais le renouvellement du personnel est important, et un collègue avec qui il s’entendait bien, puis un autre ont donné leur démission. Devenu le plus ancien des employés précaires, il a commencé à s’inquiéter pour son avenir. Et puis il a appris qu’une réunion d’information allait avoir lieu à Saitama.

C’est le deuxième salon de ce type organisé par la préfecture. Il y a un an, 400 entreprises, en majorité des PME, avaient été sollicitées et 81 avaient répondu à l’appel, 223 visiteurs étaient venus. Cette année, seuls 38 entreprises et 105 visiteurs se sont déplacés. Non seulement le nombre de stands a été réduit en raison des mesures sanitaires requises par le Covid-19, mais, selon la préfecture, “les entreprises ont été moins nombreuses à répondre à l’invitation, car elles semblaient moins disposées à embaucher”.

À 43 ans, elle vit chez ses parents

Dans cette génération de l’ère glaciaire de l’emploi, il y a toutes sortes de gens.Cette intérimaire de 43 ans qui a participé à la réunion de Saitama recherche un poste dans le secteur alimentaire où elle a, par le passé, travaillé en CDI. Souhaitant faire évoluer sa carrière, elle avait démissionné et repris ses études, mais, depuis,ses recherches sont restées vaines.

Aujourd’hui, elle vit chez ses parents. Lors d’un entretien, un responsable d’entreprise lui a expliqué qu’elle ne parviendrait pas à se faire embaucher avec le même salaire qu’un jeune diplômé. Elle a compris que le problème était lié à son âge.

Je ne sais pas si je pourrai un jour subsister par mes propres moyens. Avec mon salaire, je ne peux même pas participer aux frais pour les repas.

Un intérimaire de 37 ans s’est entretenu pendant plus de deux heures avec un consultant en gestion de carrière. L’entreprise qui l’avait embauché à sa sortie de l’université a fait faillite il y a quelques années, et, depuis un an et demi, il assure des missions temporaires.

Pour sortir enfin de la précarité, il s’est lancé en juin à la recherche d’un CDI. À ce jour, il a postulé dans quelque 80 entreprises et est parvenu jusqu’au stade de l’entretien dans 15 d’entre elles, sans jamais réussir à se faire recruter.

Je décroche un entretien, mais je ne vais jamais plus loin. Je dois avoir un problème. Je suis prêt à travailler dans n’importe quel secteur d’activité.J’aimerais occuper un poste où je peux mettre à profit mon expérience dans le secrétariat.

Lorsque les membres de la génération perdue sont entrés sur le marché du travail à la fin de leurs études secondaires ou universitaires, ils ont été confrontés à un environnement difficile. Le ratio offre/demande d’emploi, qui était de 3 pendant la période de la bulle financière, est retombé à 1 en 2000. Aujourd’hui encore,beaucoup de 35-45 ans ne parviennent pas à obtenir le poste qu’ils souhaitent et travaillent dans des conditions précaires.

Un million de contrats précaires

En novembre 2019, Shinzo Abe, alors Premier ministre, a reconnu qu’“il aurait fallu intervenir plus tôt pour aider la génération de l’ère glaciaire de l’emploi”. Le nombre de candidats à l’embauche ne parvenant pas à obtenir un contrat stable était alors estimé à un million. Le gouvernement a établi en décembre [2019] un plan pour leur venir en aide. L’objectif était de créer quelque 300.000 CDI d’ici à 2022 en mobilisant plus de 65 milliards de yens [526 millions d’euros] pour aider les entreprises et les collectivités territoriales à embaucher.

Mais la pandémie a éclaté juste au moment où le plan allait être lancé, et le ratio offre/demande, qui s’était redressé depuis quelques années, a chuté. Il s’est ensuivi une série de licenciements et de gels des recrutements qui a touché toutes les générations, et particulièrement les travailleurs précaires. Selon le ministère de la Santé, du Travail et des Affaires sociales, Hello Work [le service public de l’emploi] proposait 558 offres d’emploi en mars à la génération des 35-45 ans, et seulement 376 en juillet.

Cette baisse a contraint certaines administrations locales à revoir leurs mesures d’aide. La préfecture de Gunma, par exemple, a reporté l’organisation d’un séminaire d’entreprises visant à encourager l’embauche. “De toute façon, peu d’entreprises y auraient participé”, souligne un responsable.La génération de l’ère glaciaire de l’emploi compte aussi des “hikikomori” [ces jeunes cloîtrés dans leur chambre depuis des mois].

Le nouveau Premier ministre, Yoshihide Suga, entré en fonction le 16 septembre, résume sa vision de la société d’un mot d’ordre : “Efforts individuels, entraide et aide publique.” Il explique : “D’abord,chacun doit fournir des efforts ; ensuite, les collectivités locales et les familles doivent s’entraider ; et enfin, le gouvernement doit garantir un système de protection sociale.

”Un intérimaire de 35 ans, qui travaille dans un supermarché de Tokyo, ne partage pas cette vision. “Le gouvernement devrait s’efforcer de créer une société où ceux qui ont des difficultés pourraient en parler en toute franchise à des personnes à leur écoute. Sa vision, basée sur les efforts individuels, va à contre-courant de cette démarche”, regrette-t-il.

Dix ans sans appeler à l’aide

Cet homme a vécu reclus chez lui pendant dix ans à partir de l’âge de 17 ans.Incapable de s’en sortir par ses propres moyens, il a eu du mal à trouver l’aide dont il avait besoin. Il a découvert à 27 ans l’existence du centre de soutien aux jeunes de la ville de Tachikawa [dans la préfecture de Tokyo] et il s’y est rendu régulièrement pendant un an.

Ce service d’aide à l’emploi délégué au privé par le ministère du Travail s’adresse aux NEET [Not in Education, Employment or Training, ni étudiant, ni employé, ni stagiaire, acronyme désignant ces jeunes introvertis qui ne sont pas insérés] et aux hikikomori, et il est proposé dans 177 centres répartis dans tout le pays.

Notre interlocuteur se souvient être sorti peu à peu de son enfermement en échangeant avec un conseiller sympathique.Sa charge de travail dans le supermarché qui l’emploie depuis cinq ans a augmenté avec l’apparition de la pandémie et les besoins accrus des clients qui ont cessé d’aller au restaurant en raison des mesures sanitaires. Mais il préfère quand même sa situation actuelle à celle de l’époque où il vivait reclus.

J’aimerais simplement décrocher un CDI.

Pour Yuji Genda, professeur à l’université de Tokyo, il est urgent de régler la question du soutien à l’emploi. Beaucoup de travailleurs précaires ont de faibles revenus et ne disposent d’aucune épargne. “À mesure que la génération de l’ère glaciaire de l’emploi avance en âge, il est plus difficile de lui venir en aide. Il n’y a pas d’autre solution que de mettre l’accent sur le financement du bien-être, autrement dit la protection sociale et les soins”, observe-t-il.

Une nouvelle ère glaciaire de l’emploi pourrait survenir. Aujourd’hui, un nombre croissant d’entreprises gèlent leurs embauches et réduisent leurs effectifs en raison du coronavirus. Selon le ministère du Travail, 174 diplômés du secondaire ou de l’université ont été confrontés au mois d’août à l’annulation de l’offre d’emploi qui leur avait été faite en mars – soit cinq fois plus que l’année précédente.

Yuji Genda met en garde contre un recours un peu trop facile au gel des embauches. “Comme les entreprises ont très peu recruté de membres de la génération perdue, le personnel d’encadrement est restreint et cela génère une surcharge de travail qui peut favoriser le harcèlement.

Les entreprises doivent comprendre que si elles procèdent à des restrictions d’emploi pour gérer la crise de manière court-termiste, cela aura inévitablement des conséquences néfastes à l’avenir. ”L’ère glaciaire est-elle arrivée à son terme ou va-t-elle perdurer ? La réponse est dans le camp du gouvernement et des entreprises.

Asahi

3 Commentaires

  1. C’est un peu la même chose en Europe: je suis dans cette tranche d’âge, et il y a un monde entre nous , les “millenials” et les boomers (disons que c’est assez valable pour une partie de ceux approchant la soixantaine, même s’ils ne sont pas à proprement parler des “boomers”).

    Après c’est un peu une nouvelle marotte de sociologue à la con, les “conflits de génération” ne sont pas nouveaux, simplement le décalage dû à la pyramide des âges semble amplifier le phénomène, sans oublier la dégradation permanente de l’économie depuis quasiment un demi siècle alimentant ces tensions sur un mode “avantagé/désavantagé” via un prisme marxisant.

    Parce qu’effectivement, les avantages ne sont pas les mêmes et inhérents aux générations: accès au logement, confort, dépenses courantes, investissements, retraites….

    C’est un vaste sujet, le vrai problème de cette société, c’est son individualisme et sa vision tronquée par l’économisme. En somme, autrefois, cela se compensait par la transmission…la passation d’un patrimoine de génération en génération.

    Aujourd’hui, est considéré comme une réussite un accomplissement de carrière, une maison merlin sans âme, un gros compte en banque ou des propriétés avec des apparts “toc”, tout ça sur fond de droits de succession confiscatoire…il eut été plus judicieux de favoriser un petit patrimoine avec une vraie valeur sentimentale et identitaire à tout ce déballage petit-bourgeois sans grand intérêt.

    • Logement, transmission, vieillesse, EHPAD, c’était plus simple il n’y a pas si longtemps, on gardait les vieux, vieux qui avaient le “bon goût” de moins traîner.
      Il n’y a pratiquement plus d’emploi par chez-nous, à part dans le service. Pis là ils ont mis le paquet, inventé des nouveaux métiers inutiles, juste bon à voler l’argent de ceux qui en ont juste assez.
      Qui ça? Déjà les contrôles techniques en tout genre, après la bagnole la maison, bientôt il sera interdit de se gratter le cul tout seul, faudra passer par un “pro”, des fois qu’on se griffe… Ben oui, avec la sécu généralisée, interdit de risquer quoi que ce soit, même une griffure, vu qu’après c’est l’état qui paye, enfin qui paye… qui rembourse avec une petite partie du pognon qu’il vient de vous voler, sauf qu’on vous répond que c’est les sous de la collectivité, qu’il ne faut pas faire n’importe quoi. Même notre cul ne nous appartient plus.
      C’est le socialo-communisme dans toute sa splendeur, donne moi ta montre et je te dirai l’heure.

      J’arrête, vais me mettre la rate au court bouillon.

Les commentaires sont fermés.