« Je ne quitterai pas la profession sans avoir été blanchi » : le dernier combat de Joseph Cohen-Sabban, ténor du barreau

Avocat chevronné du grand banditisme, Joseph Cohen-Sabban doit comparaître à partir de lundi devant le tribunal correctionnel de Paris… pour avoir produit des documents falsifiés lors du procès d’un narcotrafiquant surnommé « Drug Lord ».

D’ordinaire, il ne reçoit jamais le vendredi après-midi. Pas envie de voir l’arrivée du week-end gâchée par des importuns. Parfois, il prétexte même un shabbat à préparer. Ce vendredi d’octobre 2015, pourtant, consent à faire une exception. Un de ses collaborateurs vient de l’appeler au restaurant : « Jo, tu devrais rentrer. Il y a du très lourd au cabinet ! » Au son de la voix, l’avocat comprend qu’il doit revenir dare-dare avenue Kléber. Devant sa porte, deux hommes calibrés montent la garde. A l’intérieur, leur patron s’impatiente. Un homme râblé, corps nerveux, regard perçant, voix de stentor : Sophiane Hambli, l’un des plus gros trafiquants français.

Quelques jours plus tôt, 7 tonnes de cannabis ont été saisies en plein Paris par les douanes. Un article de presse vient de le présenter comme le propriétaire de la marchandise… mais aussi le principal informateur du patron des stups. Depuis, les menaces affluent sur son téléphone. Il veut quitter le pays au plus vite, se mettre au vert à Dubaï. Avant de partir, il demande à l’avocat d’assurer sa défense. Ce dernier est flatté par la proposition. Peut-être y voit-il la confirmation qu’il reste « le big boss du stup », celui auquel aucun dossier n’échappe.

Avec le recul, l’épisode ne constitue pas tant l’acmé de sa carrière que la scène originelle de ses ennuis. « A partir de là, je me retrouve embarqué dans une espèce de maelström », soupire Joseph Cohen-Sabban, 69 ans, lunettes remontées sur un crâne lisse et pointe d’accent marseillais pas encore délavée, quand nous le rencontrons début janvier dans son pied-à-terre parisien, en survêtement et chaussons. « Pardon pour ma tenue de clodo, s’excuse-t-il. J’ai passé une partie de la nuit à éplucher mon dossier. Ça me rend fou rien que de le lire.  »

Du 23 janvier au 7 février, cette figure du barreau doit comparaître au côté d’un autre avocat, Xavier Nogueras, pour « complicité de tentative d’escroquerie au jugement » devant le tribunal de Paris. La suite du maelström. On lui reproche d’avoir présenté des documents falsifiés censés disculper Robert Dawes, malfrat de ­Nottingham devenue une figure du crime organisé européen, lors de son procès en décembre 2018. Lui assure avoir été piégé par celui qu’on surnomme « Drug Lord ». Las, le tourbillon a presque tout emporté. Il se souvient :« A l’époque, j’ai un petit empire. »

Un des plus beaux cabinets de Paris : 500 mètres carrés à deux pas de la place de l’Etoile. Une salle d’attente où se presse la fine fleur du banditisme. Une réputation sans tache, dans le milieu comme chez les magistrats. Aujourd’hui, ses clients lui ont tourné le dos, son propriétaire a dénoncé le bail, ses collaborateurs se sont dispersés. « Comment peut-on imaginer que je vais tuer plus de quarante ans de carrière en faisant une telle connerie ?  » peste celui qui aligne plus de 750 procès d’assises.

Rien ne prédestinait vraiment celui que tout le monde appelle « Jo » à devenir avocat, lui qui voit le jour en 1953 à Alexandrie. Pour faire vivre les siens, son père traduit des versets du Coran pour un journal local, tout en vendant des dessous féminins. En 1956, la crise du canal de Suez ravive les violences à l’égard des juifs égyptiens. La famille prend le chemin de l’exil. Direction Marseille. Le jeune Cohen-Sabban se révèle aussi bon élève que turbulent. En 1969, il est arrêté après avoir peint en rouge les testicules du « David » du Prado. « Je me croyais maoïste », sourit-il. Après un court séjour aux Baumettes, il se fait de nouveau pincer pour avoir envoyé de l’herbe à une amoureuse canadienne : « J’avais mis mon nom et mon adresse sur l’enveloppe.  »

Conseil de caïds

Bac en poche, il est envoyé chez un oncle rabbin à Paris. Il postule pour une école de commerce, mais les inscriptions sont closes. « En attendant, allez perdre une année en droit », lui conseille une secrétaire. Va pour l’université de Sceaux. Il y rencontre celle qui deviendra la mère de quatre de ses cinq enfants, une future magistrate. « J’ai aussi vécu avec une ex-braqueuse et une capitaine de police, je dois avoir un problème avec l’autorité », plaisante-t-il. Un temps, Cohen-Sabban envisage de devenir notaire mais renonce avant le dernier stage.

Va pour avocat. Il devient vite le conseil de plusieurs caïds de la banlieue sud. « Attention, Jo, c’est un avocat pour plaider, pas pour rendre des services », répétait l’un d’eux, propriétaire d’une boîte réputée des malfrats, la bien nommée « 357 ». Pour certains, il devient aussi indispensable qu’un médecin de famille. « A l’époque, j’étais un procédurier très fin. On en a fait péter des dossiers à l’audience. » Ce qui n’empêche pas le pénaliste d’intervenir chaque année devant les élèves de l’Ecole nationale de la Magistrature.

Son plus gros coup de chaud remonte à juin 2014. Il est alors contacté par les proches d’un Français retenu en Colombie par des narcos. Le Français était la caution pour une livraison de drogue au port du Havre. La marchandise a disparu. Les geôliers menacent de dissoudre le Français dans l’acide. Cohen-Sabban décide de leur envoyer un feuillet d’un rapport de synthèse expliquant que la marchandise a été dérobée alors que ses destinataires étaient déjà en garde à vue.

Prémonitoire

Une violation de l’instruction au nom de la nécessité. L’intéressé aura la vie sauve. Et l’avocat échappera à une sanction. « L’avocat en charge d’affaires de criminalité organisée doit se méfier de tout et de tous ; de ses clients, de son téléphone, du leur, de ce qu’il dit, des propos qu’on lui prête, de policiers parfois malintentionnés, de juges suspicieux sans oublier de se méfier de lui-même et des tentations de toutes sortes auxquelles il pourra être soumis », écrira un jour Cohen-Sabban. Prémonitoire.

Retour à ce vendredi d’octobre 2015. Avant de quitter le cabinet, Hambli tend un téléphone crypté PGP à l’avocat. Qui décline poliment et n’aura plus de nouvelles jusqu’en mars 2016. Le trafiquant vient alors d’être arrêté en Belgique. En attendant son extradition, il est incarcéré à Bruges entre Mehdi Nemmouche, le terroriste du Musée juif de Bruxelles, et Salah Abdeslam. « Je peux vous faire désigner par Abdeslam. Il est prêt à collaborer avec les autorités françaises », assure le trafiquant au pénaliste lorsqu’il lui rend visite. Une manière de négocier quelque chose, même derrière les barreaux.

Univers de double jeu

En défendant Hambli, la robe noire dit avoir perdu les deux tiers de sa clientèle. A leurs yeux, il est devenu l’avocat d’une « balance ». « A l’époque, c’était un luxe que je pouvais me permettre », assure-t-il. Une façon de faire le tri dans sa clientèle pour ne garder que les beaux voyous alors qu’il souhaite lever le pied. Ce qu’il ignore, c’est qu’il va aussi se mettre à dos des douaniers, des policiers et des juges. « Tu ne sais pas où tu mets les pieds », l’avait prévenu un ami magistrat. L’envers de la lutte antidrogue est un univers de double jeu, de rivalités entre services et de pratiques borderline.

Les révélations se succèdent. Comme celle sur une fausse garde à vue qui, en avril 2012, a permis à Hambli, alors en prison, d’être extrait de sa cellule puis logé quatre jours dans un hôtel afin de régler les détails d’une livraison surveillée. L’avocat demande alors l’audition de plusieurs hauts magistrats. « Du jour où les douaniers ont procédé à cette saisie pirate, les juges ont changé la règle du jeu. Ce qu’ils couvraient depuis des années vaut subitement la détention à mon client », déclare-t-il alors dans la presse. « A partir de là, je deviens le diable aux yeux de certains magistrats », dit-il aujourd’hui.

Le dossier Hambli révèle également son rôle d’informateur dans la saisie record, en 2013, de 1,2 tonne de cocaïne à Roissy à bord d’un vol en provenance de Caracas. Une saisie pour laquelle Robert Dawes a été arrêté deux ans plus tard à Malaga puis extradé. Lors d’un rendez-vous enregistré par la police espagnole, le Britannique s’était vanté auprès de deux trafiquants colombiens d’avoir organisé l’importation. Or courant 2017, Dawes tente d’approcher Joseph Cohen-Sabban lors d’une visite de ce dernier à la prison de Fresnes. « Désolé, je ne peux pas vous parler », s’excuse le pénaliste.

Le trafiquant lui envoie alors Evan Hughes, un sexagénaire anglais, ex-professeur vivant dans le sud de l’Espagne, officiellement son traducteur et coordinateur de sa défense. L’avocat le surnomme aussitôt « Whisky » : « Il en prenait toujours un ou deux au café en bas du cabinet avant nos rendez-vous. » Mais derrière sa bonhomie, « Whisky » se montre insistant.

Parfois, il vient accompagné de gros bras à la mine patibulaire. Il veut que Hambli dise avoir tendu un piège à Dawes ou bien être le propriétaire de la marchandise. Il presse même l’avocat d’organiser une conférence de presse. Le pénaliste sait gérer ce genre de demandes, à sa manière. « A chaque fois, je lui réponds : “Je vais voir”, parce qu’on ne dit pas frontalement “non” à Robert Dawes. On me reproche des pseudo-démarches mais rien n’a été fait », se défend-il.

Au printemps 2018, Cohen-Sabban lâche la défense de Hambli. Quelques mois plus tard, il entre dans celle de Dawes au côté de Xavier Nogueras. Une erreur d’appréciation ? « Une façon de redorer mon blason dans la voyoucratie », dira-t-il aux enquêteurs. Courant novembre, les deux avocats reçoivent en tout cas d’Evan Hugues plusieurs salves de documents soi-disant tirés d’une procédure espagnole. Aucun ne parle la langue de Cervantès, ils ne les consulteront qu’à quelques jours des assises.

Trop beau pour être vrai ?

Stupeur : ils tombent sur des pièces dédouanant leur client. Trop beau pour être vrai ? A aucun moment, l’équipe de défense, rejointe par Hugues Vigier, autre avocat de Hambli, ne s’interroge sur leur authenticité. Personne ne remarque non plus l’absence de cotes sur ces documents miraculeux. « A ce moment-là, je suis sûr que je vais faire acquitter Dawes », dit Cohen-Sabban.
Le 7 décembre 2018, trois jours avant l’audience, il se rend avec Hugues Vigier dans le bureau du président de la cour d’assises. Par courtoisie, ils veulent l’informer qu’ils comptent produire des pièces à l’ouverture des débats afin d’appuyer des conclusions de nullité et un renvoi de l’affaire. Une semaine plus tard, coup de théâtre. A l’ouverture de l’audience, l’avocate générale affirme avoir reçu une réponse du parquet espagnol : les documents ont été falsifiés.

Engoncé sur son banc, Cohen-Sabban ressemble à un boxeur sonné, affalé sur sa chaise dans le coin du ring. Incapable de dire un mot, le regard dans le vide.« A ce moment-là, je me voyais quitter la profession couvert de goudron et de plumes. Ça me rend fou de m’être fait avoir. »

« Les mecs, j’ai rarement mangé une pareille avoinée, écrira-t-il le soir sur WhatsApp aux autres avocats. Ce mec a choisi une stratégie de défense qui va lui péter à la gueule. » A la sienne également.

Au printemps 2019, plusieurs perquisitions sont menées aux cabinets des avocats. « Désolé, je dois partir à un enregistrement chez RTL », lance Cohen-Sabban aux policiers et juges d’instruction qui s’affairent dans son bureau. Il fera aussi envoyer du champagne et des sushis à ses collaborateurs restés sur place. L’enquêteur démontrera que Dawes pilotait tout depuis sa cellule, où du matériel informatique sera retrouvé. Les faux ont été réalisés à partir de documents que Nogueras avait envoyés à « Whisky » en avril 2017, sans les avoir jamais ouverts. « Si la connaissance de la fausseté des pièces produites n’a pas été formellement établie à l’égard de Joseph Cohen-­Sabban, il ne fait aucun doute qu’il était conscient des stratagèmes échafaudés par Robert Dawes », considèrent les juges d’instruction.

Circonstance aggravante

Pour eux, son expérience constitue une circonstance aggravante. Comment le pénaliste a-t-il pu se laisser duper ? « J’ai baissé la garde, admet-il. J’ai oublié que notre client est aussi notre pire ennemi. » Il n’en démord pas : ces pièces ont été falsifiées avec l’aide d’un juriste espagnol.

En février 2020, maître Cohen-Sabban est mis en examen. Le début de sa chute, au sens propre comme au figuré. Quinze jours plus tard, il s’écroule devant son cabinet après s’être pris les pieds dans le trottoir. Triple fracture du bras, cinq heures d’opération. La rumeur évoque un passage à tabac de l’équipe Dawes. Un autre faux de ce dossier qui n’en manque pas. Longtemps, « Jo » n’ose plus aller chez le cardio. Sa dernière visite l’a rassuré : « Je suis reparti pour 100 000 kilomètres, j’ai même lâché ma canne. » Il veut désormais soigner ses autres blessures. « Je ne quitterai pas la profession sans avoir été blanchi », prévient-il, pressé d’en découdre. Et de démontrer qu’un avocat de voyous n’est pas forcément un voyou d’avocat.

L’Obs