« Je suis un témoin de la haine » : L’ancien élu Kofi Yamgnane publie les lettres racistes qu’il a reçues (MàJ)

Kofi Yamgnane publie ses Mémoires d’outre-haine. Un ouvrage dans lequel il témoigne du racisme qu’il côtoie depuis son élection comme maire de Saint-Coulitz (Finistère) en 1989. Aujourd’hui retiré de la vie politique et installé du côté de Concarneau, celui qui fut secrétaire d’État sous François Mitterrand livre son regard sur la France de 2021.

Plus de trente ans après son élection, l’ancien maire de Saint-Coulitz (Finistère) publie les lettres racistes qu’il a reçues depuis 1989, pour mieux alimenter la réflexion sur l’intégration et l’avenir de nos sociétés multiculturelles.

Dans vos Mémoires d’outre-haine, vous publiez les lettres racistes que vous avez reçues depuis 1989. Dans quel but ?

Depuis la réception de ces courriers, j’ai longtemps réfléchi à ce qui rendrait le plus service à la France. Si ce livre peut être l’objet d’un débat, quelques mois avant la plus grande échéance électorale en France, c’est bien. En pays bassar (Togo) d’où je suis originaire, on dit que celui qui n’a pas vu n’a pas le droit à la parole. Je dis des choses lourdes, mais je le dis parce que je suis un témoin. J’ai longtemps hésité à publier ces courriers racistes qui m’ont été adressés, depuis mon élection comme maire de Saint-Coulitz en 1989. Il y a deux ans, une journaliste et un de mes enfants m’ont convaincu.

Quelle est la teneur de ces lettres ?

En 1989, elles arrivaient par sacs entiers en mairie. Quand je les recevais, je n’avais pas le temps d’y répondre. Et par définition, je ne pouvais pas le faire, les auteurs étant anonymes. Ce livre est une réponse collective, une tentative de dialogue. J’ai sélectionné 71 lettres que j’ai soumises à l’éditeur. Il y en a des grassouillettes que j’ai laissées de côté, mais elles étaient hors de toute logique. La ligne directrice est psalmodiée à chaque fin de veillée (chapitre) : « Sale nègre, retourne chez toi. » J’ai aussi gardé les courriers qui m’ont fait du bien, et j’en ai reçu des quantités. Ils sont également dans le livre.

N’y a-t-il pas un risque que votre livre touche un lectorat déjà convaincu ou donne une importance disproportionnée à ceux qui voulaient vous faire « remonter dans votre arbre »?

Aux gens qui ont vaguement idée que le racisme existe, il s’agira de mesurer jusqu’où cela va. Pour les autres, les racistes, je sais qu’ils ne le liront pas […].

Quelle est l’ampleur de la « lepénisation des esprits » dont vous parlez ?

C’est faire comme si le racisme était entré dans les mœurs et était la norme. Et des exemples, il y en a plein. Chirac qui parle du « bruit et de l’odeur », en 1991, à Orléans, c’est ça. Cette enfant de manifestant, à Angers, en 2013, qui brandit une peau de banane à Christiane Taubira (garde des Sceaux) en disant «la guenon mange la banane!»,c’es tencore ça. Zemmour, qui a pignon sur rue et vomit ses insanités à la télé, c’est toujours ça. Aujourd’hui, le courrier que je reçois n’est plus anonyme. Les gens s’assument. Mais être raciste n’est pas une opinion politique, c’est un délit puni par la loi.

Quel regard portez-vous sur les mouvements migratoires ?

On ne peut pas avoir soumis des peuples et des territoires pendant des siècles, vendre aujourd’hui des armes à des dictateurs pour qu’ils tirent sur leurs propres peuples et dire : « On ne veut pas d’immigrés chez nous […].»

Ouest France


21/03/2021

L’un des premiers élus noirs de France, Kofi Yamgnane publie vingt ans plus tard “Mémoires d’outre-haine”, ouvrage dans lequel il rend public les lettres racistes qu’il a reçues lors de son élection à la mairie d’une petite commune du Finistère. À la veille de la semaine dédiée à l’éducation contre l’antisémitisme et le racisme, l’homme politique franco-togolais dit vouloir œuvrer pour le vivre-ensemble.

Élu maire de Saint-Coulitz, petite commune du Finistère, en 1989, Kofi Yamgnane devenait à l’époque un des premiers élus noirs en France. En 1991, l’homme politique franco-togolais sera nommé même secrétaire d’État à l’Intégration de François Mitterrand. Trente ans plus tard, il publie Mémoires d’outre-haine (éditions Locus Solus). Sous forme de contes, il revient sur son parcours : sa naissance au Togo en 1945, son arrivée en France pour ses études, puis sa carrière politique et l’obtention de la nationalité française en 1975. 

“Musée des horreurs”

Kofi Yamgnane rend également public les lettres qu’il a reçues lors de son élection comme maire de Saint-Coulitz. Des lettres d’une violence inouïe qu’il appelle son “musée des horreurs”. “Je voulais témoigner devant les Français de ce que notre société, devenue si violente et si excluante, était capable de produire. Je suis juste un témoin de la haine“, a-t-il confié dimanche, à la veille de la semaine dédiée à l’éducation contre l’antisémitisme et le racisme.

Je n’avais pas imaginé un seul instant qu’un Français, chez lui, était capable de sortir son stylo, d’aller chercher un bout de papier, de prendre une enveloppe, de m’écrire et d’aller à la poste pour envoyer à ‘Monsieur noir, maire de Saint-Coulitz’. J’ai trouvé ça tellement étrange que je voulais témoigner de cela“, développe Kofi Yamgnane. “Je cherche à comprendre comment un homme ou une femme, parce qu’il est blanc ou qu’elle est blanche, de nationalité française, avec une carte d’identité, peut penser qu’il est supérieur à des millions d’autres hommes sur la Terre parce qu’ils n’ont pas la peau blanche ? Je n’arrive pas à comprendre.

L’avenir de notre planète est dans le métissage

Dans son livre, Kofi Yamgnane insiste également sur la notion de réconciliation, veut “apporter une pièce à l’édifice du mieux vivre ensemble” et faire passer un message à la jeune génération sur qui il pose un regard plein d’espoir. “Quand je vois cette jeunesse française, le cœur sur la main, qui part aider les gens qui n’ont pas leur chance, je trouve ça merveilleux. Je crois que l’avenir de notre planète est dans le métissage racial, culturel et scientifique. Nous mourrons des frontières géographiques, religieuses, idéologiques. Il faut mettre fin à tout ça“, selon Kofi Yamgnane.

Europe1