Jean-Pascal Zadi : « A l’Elysée, j’ai donné toutes mes solutions à Macron »

L’acteur et réalisateur de « Tout simplement noir » cosigne « En place », une série sur Netflix, où il interprète un animateur social lancé dans la course à l’Elysée. Rencontre.

    C’est une des séries les plus attendues de la nouvelle année, une comédie racontant une campagne présidentielle à couteaux tirés entre un baron socialiste (Benoît Poelvoorde), un candidat d’extrême droite (Pierre-Emmanuel Barré), une écoféministe (Marina Foïs) et, sorti de nulle part, un animateur social (Jean-Pascal Zadi) cornaqué par un communicant sans scrupule (Eric Judor).

    En caricaturant la classe politique, Jean-Pascal Zadi et François Uzan, les créateurs d’« En place », racontent une France des villes et des campagnes qui ne sait plus à quel saint se vouer. A l’écran comme en interview, la verve comique et le franc-parler de Zadi sont rares.

    D’où vient l’idée de faire d’un animateur social des quartiers un candidat à l’élection présidentielle ?

    Elle vient de ma vie. Parce qu’on m’a toujours dit « tu peux pas faire ça », « tu peux pas être acteur », « t’as pas le droit d’aller là »… A partir de ça, j’ai extrapolé en me disant : « Aujourd’hui, t’as ton petit succès, mais où est-ce qu’on ne voudrait pas que tu ailles ?  » A l’Elysée ! Donc, toute la série va raconter l’histoire d’un gars qui s’autorise à avancer vers là-bas. C’est vraiment une parabole par rapport à mon ancienne vie de plouc où je n’avais le droit d’aller nulle part. J’ai toujours été très contenu et, là, je montre qu’on peut ouvrir des portes, qu’on a notre place partout. En un mot, qu’il faut oser.

    Est-ce plus compliqué d’oser dans la société française ?

    A un moment, j’ai eu un déclic dans ma vie. C’est quand je suis arrivé à Canal+ pour faire une pastille. Avant, comme plein de gens, j’avais jamais imaginé être acteur, c’était pas mon monde, c’était pas pour moi. Dans un milieu populaire comme le mien, les gens n’osent même plus imaginer. Sans le savoir, je m’étais moi aussi interdit de le penser. En vrai, c’est bête : qu’est-ce qui t’empêche d’imaginer ça ? Rien. Et je dis ça pour tout le monde, pas que pour les Noirs. Attention, à l’arrivée, on ne va pas tous réussir, t’es pas à l’abri de te faire rembarrer, mais on a la chance d’être en France où il y a beaucoup de possibilités, d’horizons.

    Pourquoi, après votre film « Tout simplement noir » et votre césar du meilleur espoir masculin, avoir choisi de créer une nouvelle série ?

    Avec ce mec qui ose se lancer pour représenter les autres, il fallait de la place pour développer le message. D’autant plus qu’il y en a un second que j’affectionne particulièrement : ce n’est pas parce qu’un combat est loyal et qu’on a des idées positives qu’on ne peut pas être un connard. Mon personnage de Stéphane Blé, il est courageux, c’est un bon gars, il défend des choses justes, mais ça ne l’empêche pas d’être un con par moments. Au cinéma, les univers sont souvent très manichéens, chez moi, c’est gris. Les gros connards peuvent faire des petits trucs biens et inversement. La vie, c’est la nuance.

    Avec le personnage incarné par Benoît Poelvoorde, vous ne tapez pas un peu fort sur la classe politique ?

    Moi, je suis un mec du bistrot : ma principale occupation, c’est de critiquer la classe politique comme le font les Français. La politique, c’est un boulot très dur mais en tant que mec du bar de Caen, Normandie, j’adore les critiquer. Pour autant, je ne crois pas avoir été si méchant que ça. Par mes parents, je suis hyper socialiste : on est très Lionel Jospin, mais on a été beaucoup déçus par la gauche, localement et en général. Par Manuel Valls, notamment. Ça va peut-être déplaire à ma mère d’ailleurs, mais je crois qu’elle en est revenue, elle aussi, des socialistes. Quand le candidat d’extrême droite incarné par Pierre-Emmanuel Barré dit : « Il y a des problèmes, la température augmente, le prix de l’essence augmente… La seule solution : renvoyer les Arabes chez eux ! », on est finalement proche de la réalité.

    On découvre surtout Corinne Douanier, une candidate écologiste féministe qui ressemble beaucoup à Sandrine Rousseau…

    Pour parler de la trajectoire incroyable de notre personnage, il fallait que le décor politique soit crédible. Avec François Uzan, le cocréateur de la série, on a composé avec ce qui se fait en ce moment. Donc notre personnage écoféministe ressemble un peu à Sandrine Rousseau, il y a des traits communs mais c’est pas elle, comme Benoît Poelvoorde n’est pas Manuel Valls.

    Après « Tout simplement noir », le monde politique ne vous a-t-il pas fait du pied justement ?

    Si. Les Verts m’ont contacté pour aller à leur université d’été, mais j’ai pas répondu. Et puis il y a eu une projection de « Tout simplement noir » à l’Elysée. Je voulais pas y aller et j’ai dit à mon père : « C’est ouf, ils veulent m’inviter mais bon, j’ai pas que ça à faire… » Il m’a répondu : « T’es un malade ou quoi ? Jipé, nous sommes des Africains, si le président te demande, tu y vas ! » J’y suis allé en mode « je vais lui dire mes quatre vérités ». Et là-bas, on a parlé, le président m’a demandé comment faire avancer les choses. J’ai donné toutes mes solutions et j’ai eu l’impression d’avoir été écouté. Après, tu crois qu’ils vont tout faire, et puis non. Il est fort Macron, la politique, c’est vraiment un métier.

    En vous inspirant de votre vie dans vos projets, ne risquez-vous pas d’épuiser le sujet ?

    Il y a plein de choses que je n’ai pas racontées. J’ai la chance d’avoir été pauvre, fils d’immigrés, d’avoir été à la campagne, dans un quartier populaire, loin de Paris, proche de Paris, à Paris, d’avoir des parents africains qui m’ont inculqué des valeurs africaines et d’être français… Franchement, avant que je saoule les gens, il y a de la marge. Pour l’instant, j’ai du mal à concevoir l’art qui ne soit pas engagé, il y a tellement de choses qui ne vont pas. Puisque j’ai la chance de pouvoir prendre la parole, faut que je fasse avancer les choses dans le bon sens. Humblement.

    Allez-vous continuer à faire du cinéma engagé et rester proche des comédies à la Pierre Richard ?

    Oui, Pierre Richard m’a influencé. Il fait partie de l’élite, mais le sommet, c’est Belmondo. De toute façon, je suis une sorte de mix : 100 % franchouillard, 100 % Pierre Richard, 100 % Louis de Funès, 100 % Jean-Paul Belmondo. Et en même temps, il y a aussi du Spike Lee et du Eddie Murphy en moi.

    Ça fait beaucoup de gens appartenant au passé. Vous ne regardez pas les séries d’aujourd’hui ?

    Mec, j’ai quatre gosses, j’ai pas le temps. Du coup, je vais au cinéma avec eux et je vois que des nanars genre « Black Adam », « les Minions »…

    Vous êtes devenu une vedette après avoir galéré et vous évoluez dans un milieu où l’assistant apporte le café, vous ne risquez pas la surchauffe ?

    Jusqu’à 28-29 ans, j’ai été en galère, du coup, je fais très attention à comment je parle aux gens, je salue chaque personne sur le plateau, je suis même limite à en faire trop. En fait, je suis obnubilé par le fait de devenir un connard. Et puis j’ai neuf frères et sœurs qui me font bien garder les pieds sur terre. Et, même au cinéma, j’ai vécu des scènes comme le matin où j’arrive sur le plateau de « Tout simplement noir » et la technicienne me dit : « Eh toi, tu prends les talkies-walkies et tu les emmènes là-bas ! » Sauf que c’était moi le réalisateur…

    Après la comédie, vous vous voyez évoluer vers d’autres genres ?

    Tu sais, quand on est grand, noir, avec des dents en avant, pour serrer des meufs à l’époque c’était compliqué, du coup j’utilisais déjà l’arme de la comédie. Pour l’instant, ce langage me convient le mieux, mais ça viendra, j’en ai envie. J’en suis qu’à mes débuts. Le truc qui me fait encore le plus rire, c’est la personne qui dit tout haut ce qu’il ne faut pas dire. Je peux faire douze films là-dessus. D’ailleurs, c’est aussi ma spécialité dans la vie.

    Trois séries, trois longs-métrages en tant que réalisateur, vous tirez quoi de cette expérience ?

    Je retiens le césar, d’abord. Dans ma vie, jamais j’avais imaginé avoir un césar, être nommé ou faire du cinéma. Moi, mon plan, c’était de trouver un emploi pour nourrir ma famille. Première surprise : apparemment, je ne suis pas si nul que ça. Deuxième surprise : mon discours passe. La société a évolué, je suis arrivé au moment où on a besoin de nouveaux récits et de nouvelles têtes pour remplir les salles. Parce que « j’habite dans le 6e et je trompe ma femme », ça ne suffit plus. Avec Omar Sy en star n° 1, le public s’habitue aux Noirs en tête d’affiche. Aujourd’hui, mes enfants ne grandissent pas dans le monde que j’ai connu. Ils marchent dans la rue et ils voient des Noirs sur des affiches. Ça me rend fier. A mon époque, soit t’étais Doc Gynéco, soit Nicolas Anelka, il n’y avait rien entre les deux.

    D’ailleurs, vous avez essayé le foot et le rap…

    Oui, le foot m’a tout appris. Le seul problème, c’est qu’il faut être bon pour s’en sortir alors qu’au cinéma, même si tu es un peu nul, ça peut marcher. Ça m’a cadré, ça m’a appris à perdre, à comprendre qu’il y a meilleur que moi, ça m’a appris la valeur de l’entraînement, du travail. Le rap, plus tard, m’a appris à entreprendre, à écrire, à sortir des albums. Ça fait un flop ? C’est pas grave, tu as prouvé que tu étais capable de le faire. Tout ça, c’est un peu plouc, mais je m’en fous.

    Vous vous dites volontiers « plouc », mais vous êtes d’un peu partout, autant de la ville que de la campagne…

    Oui, et en plus, j’ai des parents africains. En fait, j’ai observé tous les milieux. Par exemple, quand je me moque des banlieusards qui tiennent des propos homophobes, je l’ai entendu. Idem en arrivant de Caen, je trouvais les mecs de Paname un peu feignasses. Moi, j’étais ébloui car ici on peut faire des films, des docus, même sans thune. Le jour où un producteur m’a proposé de passer à l’antenne sur Canal+, je lui ai dit : « Mais pas du tout, mon pauvre ami. » Puis j’ai vu le salaire et j’ai foncé. Entre-temps, j’ai compris que ma force, c’était d’être moi, pas de jouer à quelqu’un d’autre.

    Vous dites vouloir avant tout divertir le public, est-ce facile ?

    Aujourd’hui, l’humour est partout. Sur les réseaux sociaux, les gens, des anonymes parlent et rient de tout. Donc moi aussi et vu que je suis ni raciste, ni con, ni homophobe, je ne crains pas trop les réactions. J’ai fait « Tout simplement noir » parce qu’on sait beaucoup de choses sur les Noirs américains, Martin Luther King… mais on ne sait rien de ce que c’est d’être noir en France. Idem pour « En place », c’est pour que le jeune de Saint-Denis ou de Mézidon-Canon en Normandie se dise qu’il peut lui aussi tenter des choses. Aujourd’hui, le marché est plus exigeant qu’avant : le public est plus dur, tout le monde est critique de cinéma et de séries. Les plateformes en ont marre de se rétamer et les cinémas veulent remplir leurs salles. Je bosse sur un film de science-fiction et attention, ça va chier… Surtout, j’ai la chance de produire les projets des autres comme « Yo Mama », un film réalisé par Amadou Mariko, un petit de Sarcelles que j’ai connu il y a longtemps, et Leïla Sy. Comme ça, la lumière dont je bénéficie peut profiter à d’autres. C’est normal. Je suis conscient qu’il y a des gens bien plus forts que moi, j’ai juste beaucoup travaillé et cru en moi. Le but, c’est que des voix différentes s’expriment pour changer la société. C’est le moment, les gens sont prêts.

    BIO EXPRESS

    Né en 1980 à Bondy (Seine-Saint-Denis), Jean-Pascal Zadi est acteur et réalisateur. Son troisième long-métrage « Tout simplement noir » lui a valu le césar du meilleur espoir masculin en 2021. Après « Craignos » et « Carrément craignos », « En place » est la troisième série qu’il réalise et dans laquelle il joue le rôle principal.En place, par Jean-Pascal Zadi et François Uzan, sur Netflix à partir du 20 janvier.

    L’Obs