Jeanne d’Arc : Victime expiatoire de la rivalité franco-anglaise

Son procès et sa condamnation au bûcher à Rouen, le 30 mai 1431, continuent d’interroger les historiens. Rencontre avec Valérie Toureille, auteur de Jeanne d’Arc (éd. Perrin, 2020), qui revient, entre autres, sur les derniers jours de la Pucelle.

Le nombre de biographies consacrées à Jeanne d’Arc est impressionnant. Quel éclairage nouveau votre ouvrage apporte-t-il ?

Valérie Toureille : Jeanne d’Arc a beaucoup inspiré les écrivains, moins les historiens… J’ai voulu insérer son histoire dans un contexte plus factuel, en étudiant ses liens avec son entourage et sa famille. J’ai exhumé, par exemple, une archive inédite sur son oncle maternel, qui avait été accusé d’avoir assassiné un homme. Mes recherches sur son procès, à Rouen, ont été un travail de longue haleine pour connaître avec précision les chefs d’accusation.

Votre Jeanne n’a rien de la bergère naïve que l’on nous présente habituellement. Comment est-elle devenue une « chef de guerre » ?

Certes, elle était une jeune femme pieuse souhaitant accomplir une mission sacrée. Mais cette fille d’un notable, à la tête d’un pâturage d’une vingtaine d’hectares, passait ses journées à travailler les champs. Elle était robuste. Elle ne manquait pas d’éducation pour autant, contrairement à ce que l’on peut croire. Elève à l’école de son village, Domrémy, elle savait signer, ce qui prouve une maîtrise de l’écrit. Dans sa Lorraine natale, elle parlait un dialecte assez éloigné du français de la Cour, mais lors de son procès à Rouen, elle demanda à lire certains actes. Elle n’était donc pas analphabète, autre idée reçue.

En dehors de sa piété, ce sont ses capacités physiques qui suscitèrent le respect des hommes. Le duc d’Alençon et Etienne de Vignoles, dit La Hire, son compagnon d’armes, étaient impressionnés par sa « tenue de lance ». Elle avait une présence rassurante et savait galvaniser ses soldats. Un rôle fédérateur capital. Quand elle fut capturée par les Anglais à Compiègne, le 23 mai 1430, les dissensions s’installèrent à la Cour. Et le roi Charles VII se montra incapable d’éviter ces querelles intestines. Le rêve de Jeanne était de pacifier la France – notamment le duché de Normandie – sous la bannière d’un souverain unique. Personne d’autre qu’elle ne tenait alors ce discours dans un royaume de France disloqué.

Avec un procès en Normandie, fief anglais, le jugement était-il joué d’avance ?

Indéniablement. Les Anglais n’ont pas voulu qu’elle soit jugée à Paris, comme l’exigeait l’Université. Ils voulaient un procès à Rouen pour rappeler que la capitale normande était une terre anglaise. Les souverains y auront d’ailleurs leur résidence jusqu’à sa prise par Charles VII, en 1449. L’évêque de Beauvais, ordonnateur du procès, avait pris fait et cause pour les Anglais. Il était dans l’ombre de la signature du traité de Troyes, en 1420, qui avait reconnu le roi anglais Henri V comme seul héritier légitime du royaume de France. Il organisa, en outre, la levée des fonds pour la reconquête du Mont-Saint-Michel, seule enclave française en terre anglo-normande.

Y a-t-il une nouvelle lecture historique de ce procès retentissant ?

Le tribunal ecclésiastique de Rouen a jugé Jeanne d’Arc pour « hérésie et sorcellerie », ce qui présentait bien des avantages… L’accusée n’a alors pu bénéficier d’une défense et d’une comparution de témoins. Les chefs d’accusation, tous immatériels, facilitaient aussi les nombreuses incriminations. En résumé, la procédure inquisitoriale laissa au tribunal tout pouvoir pour la conduite d’un procès qui tenait de la mascarade. Ce dernier l’accusa, par exemple, de pratiquer des « rites païens ». Surtout, on lui reprocha « de persister à s’habiller en homme ». Sa tenue masculine l’a beaucoup desservie car considérée comme « abominable aux yeux de Dieu ».

Devant cette pièce de théâtre, écrite à l’avance, Jeanne d’Arc est restée plus de cinq mois enchaînée dans les tours de Rouen, dans une indifférence quasi générale de la population. En plongeant dans les archives, on constate qu’elle fut interrogée à vingt-quatre reprises sur plus de trois mois de procès ! Au final, elle fut conduite au bûcher sans avoir comparu devant un tribunal civil, comme l’exigeait la procédure.

Ce personnage emblématique a fait l’objet de plusieurs récupérations. Qu’en est-il aujourd’hui ?

La gauche, comme la droite, s’est emparée de son destin pour en faire un symbole politique. Je note que l’extrême droite semble maintenant s’en détacher… Jeanne d’Arc pourrait devenir, à notre époque, une figure féministe. C’est dans l’air du temps, bien que cela ne date pas d’aujourd’hui. Au début du XXe siècle, sous l’impulsion de la militante française Hubertine Auclert et des suffragettes anglaises, des femmes réclamant le droit de vote se revendiquèrent de la Pucelle.

GEO