« J’étais très en colère » : Les confessions du Pakistanais Zaheer Mahmood, l’assaillant au hachoir des ex-locaux de Charlie

Zaheer Mahmood a longuement raconté à la juge antiterroriste la dérive qui l’a conduit à agresser deux personnes le 25 septembre à Paris. L’enquête a mis en évidence l’influence dans sa radicalisation des propos anti-Charlie au Pakistan. Pris en chasse dans Paris après son attaque au hachoir, Zaheer Mahmood avait finalement été interpellé par des policiers place de la Bastille.

Dans le bureau de la juge antiterroriste, un jeune Pakistanais au visage rond sanglote face au spectacle sanglant projeté sur l’écran de l’ordinateur. Zaheer Hassan Mahmood, 26 ans, baisse les yeux devant les images le montrant agresser avec une feuille de boucher de 38 cm un homme et une femme devant les anciens bureaux du journal satirique Charlie Hebdo, rue Nicolas-Appert (XIe arrondissement de Paris). « Je ne sais pas comment j’ai pu attaquer ou blesser autant quelqu’un, lâche le terroriste présumé. Je n’étais pas venu pour tuer… »

Ce 15 décembre 2020, lors de son premier interrogatoire sur le fond, Zaheer Mahmood décrit avec force détails l’attaque ultra-violente qu’il a perpétrée trois mois plus tôt, dans cette rue déjà meurtrie par le djihadisme en janvier 2015. Une confession rare dans ce type d’affaires où, très souvent, les auteurs trépassent après avoir semé l’effroi, sans s’expliquer face à la justice.

L’acte de ce jeune Pakistanais, « à l’imprégnation culturelle et idéologique forte », selon les enquêteurs de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), semble s’inscrire dans ce néoterrorisme obsédé par la question du blasphème. Avec la particularité que Zaheer Mahmood a été galvanisé par les contestations anti-Charlie émanant de son pays d’origine, où les outrages à la religion sont encore punis de mort.

« Choqué » par les caricatures

Lors de son audition devant la juge d’instruction, Zaheer Mahmood, qui vit en France depuis 2018, raconte avoir entendu parler pour la première fois de Charlie Hebdo « sept ou huit jours » avant son passage à l’acte le 25 septembre, en regardant des vidéos sur TikTok et YouTube.

« Il s’agissait d’imams et des gens au Pakistan qui brûlaient des drapeaux français et qui manifestaient contre l’État français, développe-t-il en langue ourdou. J’ai voulu comprendre. C’est comme ça que j’ai entendu le nom de Charlie Hebdo, j’ai su qu’ils avaient publié ou dessiné des caricatures du prophète Mahomet. J’ai vu des vidéos en Inde aussi. » L’hebdomadaire satirique vient en effet de republier les caricatures qui leur a valu d’être la cible des frères Kouachi en 2015 à l’occasion de l’ouverture du procès des attentats. Ce qui provoque des soulèvements anti-Charlie dans certains pays musulmans.

« Choqué » aussi par les dessins, le jeune Pakistanais explique alors avoir sombré dans une rancœur tenace. Il cherche sur Google Map les coordonnées GPS des locaux de Charlie Hebdo et multiplie les repérages rue Nicolas-Appert en rentrant du travail, ignorant que le journal a, depuis cinq ans, déménagé dans un lieu tenu secret. « Je ne connaissais pas du tout ça [ Charlie, NDLR ] avant (…) Je n’avais même pas entendu parler de l’attaque de janvier 2015 », explique Mahmood à la juge.

En parallèle, il continue à visionner compulsivement des vidéos d’imams pakistanais radicaux, tels Khadim Hussain Rizvi, fondateur du parti islamiste TLP. Lesquels appellent dans leurs prêches les musulmans « à sauver le prestige de l’islam et du prophète ». Il est aussi stimulé par le discours du Premier ministre pakistanais critiquant la liberté d’expression française « qui ne permet pas de dire n’importe quoi, moquer le prophète ou dire que le noir est blanc ».
Le 25 septembre 2020, deux personnes ont été grièvement blessées lors d’une attaque à l’arme blanche, devant les anciens locaux de Charlie Hebdo à Paris.

La veille de son attaque, Zaheer Mahmood dit n’avoir « pas pu dormir ». « Je n’avais pas pu manger, je pleurais en regardant les vidéos, rembobine-t-il. (…) Je me suis dit Pourquoi la France a fait ça? Je suis en France, je dois me révolter, parce que sinon personne en parlera. » Le jeune homme ne comprend pas pourquoi Emmanuel Macron en personne prend position pour défendre « la liberté de blasphémer » lors d’un discours. Les enquêteurs relèvent que, ce jour-là, Mahmood consulte 74 articles liés à Charlie, à son histoire, aux commémorations des attentats, en l’espace de… 14 minutes, entre 12h46 et 13 heures.

Le 25 septembre, il se rend en métro rue Nicolas-Appert, muni d’un sac à dos dans lequel il a entreposé une feuille de boucher et trois bouteilles de white-spirit. Il le jure : son intention initiale était alors seulement de « commettre des dégradations dans les locaux de Charlie Hebdo », « brûler la porte en bois » ou « casser des fenêtres ». L’arme devait simplement servir « à le protéger » si on veut l’en empêcher.

Des coups d’une violence extrême

Dans la rue suppliciée, vers 11h45, il passe devant le hall du numéro 10 où deux employés de Premières Lignes, une société de production qui fut voisine de l’hebdomadaire satirique, fument une cigarette durant leur pause. Le jeune Pakistanais aurait alors brutalement changé ses plans et décidé de s’en prendre à eux… juste parce qu’ils « riaient ».

« J’ai vu un homme et une femme en train de rigoler entre eux. J’ai été pris de colère parce que je pensais qu’ils rigolaient sur moi, relate Mahmood. Ensuite, je n’ai rien compris, j’étais en colère, c’était noir, je ne savais pas ce que j’étais en train de faire. J’ai pris mon sac, j’ai sorti le couteau, je suis revenu vers eux et je les ai attaqués sans savoir où je frappais. » Il pense alors avoir affaire à des salariés de Charlie ou des personnes qui les mèneraient jusqu’à Charlie.

Selon l’exploitation des caméras, Zaheer Mahmood assène au moins six coups au visage et au crâne de l’homme et un à la femme avec une violence extrême. Dans leur rapport, les policiers notent que le Pakistanais tente de viser la nuque à chaque fois. La force employée pour l’un des coups infligés à l’homme est telle qu’ils ont la conviction que l’assaillant a tenté de le « décapiter ».

« Vous êtes armé d’un couteau à désosser les carcasses. Avez-vous cherché à décapiter vos victimes ? » lui demande la juge. « Je ne sais pas, j’étais vraiment en colère […] Ce que j’ai fait est fait, je ne m’en rappelle pas », élude Zaheer Mahmood, précisant qu’« il pouvait arriver n’importe quoi ». Dans la lutte, les deux employés parviennent à s’enfuir dans deux directions opposées, grièvement blessés.

L’assaillant prend alors en chasse l’homme sur l’allée Verte pour le frapper à nouveau, mais dit avoir finalement renoncé dans un sursaut d’humanité. « Je ne voulais pas le tuer, j’ai eu pitié de lui, assure Zaheer Mahmood. (…) Le couteau est tombé. Quand j’ai voulu le ramasser, j’ai vu le sang sur mes mains et j’ai pris conscience de ce que j’étais en train de faire. J’ai eu peur quand j’ai vu mes mains avec du sang et je suis parti vers le métro. » Le Pakistanais veut se rendre à Pantin (Seine-Saint-Denis), où il vit, mais le temps d’attente sur le quai est trop long. Il prend un bus, puis un second métro jusqu’à Bastille, où il est interpellé par des policiers qui ont son signalement.

Des questions sur ses intentions

Trois mois plus tard, Zaheer Mahmood exprime des regrets. « Je n’avais pas le choix. Je n’ai pas réussi à me calmer, je ne suis pas pour le terrorisme ou terroriser les gens, plaide-t-il lors de son interrogatoire. (…) Je veux écrire une lettre aux victimes, je veux demander pardon de les avoir autant blessées, je veux apprendre le français. » Est-il sincère ?

La justice se demande en tout cas si dès le début son projet n’était pas d’assassiner des journalistes de Charlie par vengeance politique, tant l’attaque a été quasi immédiate et fugace. D’autant plus que la veille, il avait envoyé à un ami une vidéo appelant à la décapitation de ceux qui insultent le prophète. Le même jour, il avait également eu une discussion troublante avec un mystérieux interlocuteur au numéro de téléphone grec. Celui-ci lui avait dit « que si ça ne se faisait pas ce vendredi, cela serait le prochain », « que la mort allait arriver » et qu’il « avait la chance de pouvoir commettre cet acte »…

Enfin, Zaheer Mahmood s’était filmé dans une sorte de testament dans laquelle il psalmodiait et annonçait qu’il allait « se révolter » contre les caricatures. Une séquence de revendication diffusée sur les réseaux sociaux et dédiée à tous « les croyants », mais dont l’assaillant assure qu’elle était destinée à sa famille, afin de prouver qu’il n’était pas « sous la pression de quelqu’un ».

Mis en examen pour « tentatives d’assassinats terroristes », Mahmood est aujourd’hui incarcéré à la prison de Vendin-le-Vieil (Pas-de-Calais).

Contacté, son avocat réfute toute comparaison avec les djihadistes traditionnels de Daech qui vouent une haine de l’Occident. « Aux sources de la dérive radicale de Zaheer Mahmood, il y a le contexte politique pakistanais, souligne Me Albéric de Gayardon, qui défend l’assaillant aux côtés de Me Maïa Kantor. Il regardait des vidéos de Khadim Hussain Rivzi, le leader d’un mouvement anti-blasphème qui a obtenu deux millions de voix aux élections. Ce n’est pas une organisation clandestine, mais un mouvement de masse. Au Pakistan, il y a une surenchère des leaders politiques autour de la question du blasphème, dans un climat de grande violence. Notre client vivait seulement depuis deux ans en France, un pays dont il ne connaît ni la culture, ni l’histoire et dont il ne parle pas la langue. »

Le Parisien