Jeux vidéo : Contre le racisme et le sexisme des hommes blancs, les « Afrogameuses doivent faire bouger les choses »

Jennifer Lufau, 28 ans a fondé l’association Afrogameuses qui lutte contre les stéréotypes racistes et pour l’inclusion des femmes afro-descendantes dans le paysage vidéoludique. Elle nous explique les différentes actions de la structure sur Internet et sur le terrain.

Elle a fondé son association en plein confinement : Jennifer Lufau, 28 ans, est la tête de proue d’Afrogameuses depuis un peu plus d’un an. Une organisation féministe, inclusive, qui entend lutter pour une meilleure visibilité des minorités ethniques dans le monde du jeu vidéo et en particulier les femmes afro-descendantes.

Aujourd’hui, la structure regroupe quelque 300 membres, en France, au Canada, en Suisse, en Belgique et en Afrique francophone : des joueuses, des créatrices de contenus et des professionnels du jeu vidéo. « Tout le monde peut venir, on veut générer des discussions entre les gens de différents horizons. Pas besoin d’être afro-descendantes pour nous rejoindre ou même d’être une femme : quoi qu’il en soit, ce sera l’occasion de connaître des gens, de partager des expériences et de jouer ensemble, tout simplement. »

Joueuse depuis l’enfance

Jennifer Lufau et le jeu vidéo, c’est une histoire qui a commencé il y a plus de 20 ans : « Le premier jeu dont je me souvienne, quand j’avais 6 ou 7 ans, c’est le Prince of Persia de 1989 d’Ubisoft. C’est cocasse, parce qu’aujourd’hui, c’est là-bas que je travaille. » En effet, depuis un peu plus d’un mois, elle gère les réseaux sociaux depuis l’antenne parisienne du studio.

En grandissant, elle a pu jouer à de nombreux jeux familiaux avec ses cousins, Le Livre de la Jungle « et tout un tas de titres du genre sur PC » puis, ado, aux MMMORPG (les jeux de rôle multijoueurs sur Internet), les MOBA (jeux en arènes en ligne) comme League of Legends. Aujourd’hui, ce sont plutôt les jeux solos qui ont sa préférence.

Quand on est une femme noire, on n’est pas éduquée pour s’intéresser aux jeux vidéo : on va même parfois cacher que c’est un secteur qui nous intéresse. On n’imagine pas évoluer dans ce secteur parce qu’on se dit que ce n’est pas possible » explique la fondatrice d’Afrogameuses. En effet, il y a du travail : des guides existent pour apprendre aux concepteurs de jeux vidéo comment intégrer des personnages différents et respectueux des minorités. On peut saluer le travail du collectif Game Impact sur ce sujet, comme sur celui du handicap par ailleurs.” – Jennifer Lufau

Un problème de représentations

Jennifer Lufau se sent bien seule face à ses jeux vidéo : « En tant que joueuse, j’avais un gros manque de modèles : d’autres joueuses bien sûr, mais aussi de personnages afro-descendants positifs dans ces œuvres. C’est ce qui m’a poussé à me poser des questions sur la représentativité et l’inclusivité. » Alors, elle lance d’abord un compte Instagram pour rencontrer d’autres gameuses. Face à l’engouement et en voyant qu’elle gagne en visibilité, elle se décide à créer l’association Afrogameuses pour mettre en place des actions concrètes « et faire en sorte de faire bouger les choses dans l’industrie ».

L’association poursuit plusieurs objectifs, en particulier celui de détruire les clichés vis-à-vis des femmes afro-descendantes. « On les imagine peu jouer aux jeux vidéo, ou même travailler dans le domaine » explique Jennifer Lufau. « J’ai vraiment envie de susciter des vocations professionnelles. »

Le chemin est encore long selon elle. « Les concepteurs, les développeurs et même les joueurs ont du mal à s’imaginer les différentes facettes que peuvent revêtir les femmes noires. Non, une femme noire n’est pas forcément féminine, elle n’est pas forcément agressive » car c’est aussi la question de l’image des femmes noires dans les jeux vidéo qui est aussi cruciale. Jennifer Lufau a d’ailleurs donné une conférence sur ce thème lors du Game Camp 2021. Elle sera bientôt mise en ligne par les organisateurs.

Toute notre vie on a joué des personnages qui ne nous ressemblent pas et on s’est identifié jusqu’à un certain point. Maintenant, il existe quelques héros et héroïnes mais il faut voir dans quels contextes et avec quels clichés. Ce qui nous dérange, ce n’est pas que ces personnages existent : c’est que ceux qui nous ressemblent n’existent pas. »

Des rencontres et des ateliers

Petit à petit, depuis la fin des confinements successifs, l’association Afrogameuses organise des événements pour membres et curieux qui s’y retrouvent : « Cet été, on a répondu à un appel à projet avec la maison de l’e-sport, une structure à Paris. On a pu prouver que le jeu vidéo compétitif, ce n’est pas réservé aux hommes. C’est un milieu dans lequel on peut s’investir dès lors qu’on a les qualités requises, quels que soit notre genre ou notre origine. »

Un concours de cosplay a aussi été organisé, « et c’était vraiment super-intéressant pour quelqu’un comme moi qui ne m’étais jamais trop intéressée au phénomène » explique la présidente de l’association. Afrogameuses en profite aussi pour inviter des professionnels et organiser des tables rondes ou des conférences.

Racisme omniprésent sur Twitch

Jouer aux jeux vidéo quand on est une femme noire, c’est s’exposer aux pires insultes sur Internet. « Quand on diffuse sur Twitch, on peut être la cible de raids malveillants : des dizaines, des centaines de messages haineux envoyés dans notre tchat » explique Jennifer Lufau. « En tant que joueuse noire, on te ramène en permanence à ton genre et ton origine, alors que tu es là juste pour jouer ! » Conséquence : de nombreuses joueuses ont stoppé les jeux multijoueurs, quitté Twitch et d’autres ont tout simplement peur de se lancer.

« Si vous le faites, il ne faut pas lâcher l’affaire parce que des minables viennent nous pourrir la vie » plaide Jennifer Lufau. « La communauté Afrogameuse est très soudée. On se relaie beaucoup pour bannir les personnes indésirables des chaînes de chacune, pour que l’on puisse diffuser nos parties de manière plus sereine. » D’autant que le problème ne se cantonne pas à la plateforme de streaming, mais à tous les réseaux sociaux, parfois jusqu’au plus privé.

« Ce qu’on a surtout connu dans le cadre de l’association ce sont les commentaires et les insultes racistes : “Va faire du mafé” c’est quelque chose qu’on m’a dit plusieurs fois. Parce que je suis une femme, je dois aller faire la cuisine, et du mafé parce que je suis d’origine africaine. »

En tant que joueuse noire, on te ramène en permanence à ton genre et ton origine alors que tu es là juste pour jouer !

Et ce genre d’insultes relève du « subtil » sur Internet. Parfois, les agresseurs sont encore plus pernicieux et utilisent des pseudonymes insultants : ils n’ont l’air de rien quand on les voit écrits, mais si on les prononce à voix haute, ils prennent tout leur sens raciste. Fourbe.

Diversifier le jeu vidéo

Mais les réseaux sociaux permettent aussi – et surtout — de suivre les actualités de l’association. Vous avez l’embarras du choix : site internet, Twitter, Instagram, et Twitch donc : « On diffuse des émissions en direct depuis le début : chaque mois, un professionnel du jeu vidéo vient parler de sa profession et donne des conseils dans son domaine par exemple, ajoute Jennifer Lufau. On a des personnes qui travaillent ou qui recrutent dans le jeu vidéo au sein de l’association, donc on organise aussi du coaching pour les autres membres qui veulent intégrer le milieu. »

Car oui, travailler dans le jeu vidéo en étant une femme issue des minorités est encore plus difficile que pour les autres : « Le monde du jeu vidéo est un monde d’homme, sexiste au départ. Et c’est un monde d’hommes blancs. Et puis, il y a la discrimination à l’embauche quel que soit le milieu. Quand on est une femme et issue des minorités ce sont des barrières de plus. »

Le monde du jeu vidéo est un monde assez homogène. En plus des barrières sexistes, racistes, il existe aussi celle du niveau de la formation, avec des écoles spécialisées beaucoup trop chères pour de nombreuses femmes issues des minorités et des classes les plus populaires. Pour pallier ce problème, des initiatives existent comme la bourse jeux vidéo de Loisirs Numériques qui a pu récolter 5.100 euros avec la vente d’illustrations collectors.

Ouvrir le dialogue avec les écoles et les entreprises

Pour changer les choses, Afrogameuses organise aussi des rencontres avec les étudiants, les écoles privées, les entreprises : « On a pu faire de la sensibilisation plusieurs fois auprès d’écoles comme Gaming Campus ou l’IIM Digital School à Paris. » Prochain objectif : aller dans les lycées ou même dans les collèges. « Il faut qu’on puisse rencontrer des personnes plus jeunes, avant le bac. Très peu d’entre eux connaissent les parcours pour travailler dans ce milieu ».

« Le message est clair : à toutes les joueuses afro-descendantes, vous n’êtes pas seule ! » conclut Jennifer Lufau. Lorsqu’elle a souhaité monter son association, on lui prédisait dix membres, tout au plus. Bien loin de la réalité.

Ouest-France