Jeux, voiles pour enfants, livres sans visages… Quand le “soft power” musulman gagne les cours d’école

Poupées voilées, doudous et livres sans visages… Dès le plus jeune âge, les enfants musulmans élevés dans des familles rigoristes sont imprégnés d’un islamisme qui se heurte à l’éducation reçue à l’école.

Selon une note émanant du Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation (CIPDR) et révélée par l’Express, les services de l’État mettent en garde contre des comptes TikTok et Instagram qualifiés de « salafo-­fréristes », qui encouragent les élèves à porter ces vêtements religieux pour braver la loi de 2004 sur la laïcité à l’école.

« Mamaaann ! Achète-moi la poupée » implore une fillette dans une librairie religieuse de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), à deux pas de la mosquée du centre Tawhid. Cette poupée Chifa, métisse, voilée de blanc de pied en cap, permet d’apprendre ou de réviser « le Coran et les invocations » lorsqu’on lui presse le ventre. La mère préfère se concentrer sur un coffret Montessori des lettres arabes et sur les dizaines de livres moraux destinés aux 7-12 ans : dans la série proposée par les éditions Muslimkid, tous les personnages, même les plus jeunes, sont soit invisibles, soit sans visage.

A minima, ils n’ont pas d’yeux, conformément à l’islam rigoriste, qui prohibe les représentations humaines, même si, en dernière de couverture, un commentaire justifie hypocritement que « les personnages du livre sont sans expressions afin que l’enfant puisse développer son imagination ». Plutôt étranges, tout de même, ces images de combats médiévaux avec des lances et des épées brandies par des mains invisibles au milieu de chevaux sans cavalier. Et ce sang qui imbibe le sable, sans qu’aucun corps ne soit représenté.

Des tapis de prière électroniques

Un livre d’images consacré aux « bonnes manières » rappelle à un petit garçon, conformément aux sourates du Coran : « […]pour s’habiller, il est recommandé de commencer par la droite. Par contre, lorsque tu veux aller aux toilettes, il faut toujours entrer avec le pied gauche et sortir avec le pied droit. Essaie de ne pas l’oublier la prochaine fois ! » Au milieu des jeux et des coloriages du magazine J’aime l’islam (Mooslim univers) l’interdiction de manger de la viande de porc est d’autant plus justifiée, lit-on, qu’« au XXe siècle, [des] testes [sic] biologiques ont permis d’établir [sa] dangerosité », notamment parce que le porc est « un animal crasseux qui joue fréquemment avec ses excréments » et qu’« il lui arrive aussi de les manger ». Sans parler du « cholestérol » et des « hormones de croissance » dont il regorge.

Bref, les préceptes du Prophète ont été validés par la science avec quatorze siècles de retard, triomphe le magazine. Dans le coin jeux de la boutique Dubaï Center, rue Gabriel-Péri, les parents sont divisés sur l’intérêt d’offrir un tapis de prière interactif qui permet de savoir quelles sont les heures de prière, comment faire ses ablutions ou réciter des sourates. S’il permet d’initier l’enfant, dès l’âge de 3 ans, aux différents mouvements du corps pendant la prière, « certaines familles trouvent qu’il distrait les plus jeunes du message divin parce qu’ils ont parfois envie d’appuyer sur toutes les touches pour faire du bruit » raconte la vendeuse. Le nounours Hamza sans yeux qui trône dans la vitrine a plus de succès.

Pour les plus grands, ce qui cartonne depuis deux ans, particulièrement dans les achats en ligne, c’est Sahaba Heroes, le jeu de cartes à collectionner sur les « compagnons du Prophète » – sans visage, évidemment –, calqué sur le modèle des cartes Pokémon. étonnées par l’apparition de ces cartes à l’esthétique soignée et leur échange entre les enfants, quelques écoles ont fait remonter des alertes en 2021 auprès des rectorats. « Les salafistes ont toujours su s’adapter et rester à la pointe duprogrès » note le militant laïque et universitaire Fewzi Benhabib, qui se désole de l’« islamisation » de Saint-Denis, où il vit depuis plus de vingt ans. « Le salafisme s’en prend aux plus vulnérables, les enfants, déplore cet ancien Oranais. Il y a quelques années, on s’en inquiétait. C’est désormais banal. »

Il regrette que certains magasins, heureusement minoritaires, vendent des abayas (longues robes couvrantes) et des hidjabs (voiles) pour les fillettes dès l’âge de 4 ou 5 ans, qu’elles revêtent pour aller à la mosquée. « Avec ces foulards, on les endoctrine, c’est comme une seconde peau. Difficile ensuite de s’en défaire, souligne le chercheur. Les familles entretiennent un paysage visuel et auditif dès la toute petite enfance avec des veilleuses pour bébé qui récitent des versets du Coran. On ne voit pas un tel endoctrinement dans les deux librairies catholiques de Saint-Denis, qui sont bien plus ouvertes dans leurs contenus. »

Nette augmentation du port de l’abaya

Preuve de cette banalisation, les très nombreux magasins de vêtements musulmans féminins mastour c’est-à-dire « pudiques », de la longue rue Gabriel-Péri sont désormais tenus en bonne partie par des commerçants chinois. Ce mercredi après-midi d’octobre, on y croise des groupes d’adolescentes, parfois accompagnées de leurs mères, venues de toute l’Île-de-France, qui choisissent des abayas, cette tenue religieuse dont le port connaît une recrudescence à l’école. Interrogées, deux d’entre elles expliquent : « Si on ne veut pas avoir de problèmes, il suffit de ne pas la mettre tous les jours lorsque tu vas au lycée, ce qui permet de dire que ce n’est pas religieux car pas systématique. C’est un jeu de feinter le CPE. »

Si elles portent cette robe couvrante et longue, c’est « par tradition », « par pudeur » soulignent-elles. Après avoir réuni, à la mi-septembre, les ­secrétaires académiques du syndicat de chefs d’établissement ID-FO, Franck Antraccoli, son secrétaire général, s’est rendu compte que le sujet du port de l’abaya était ressorti avec une force accrue depuis juin : « Ça continue de plus belle en cette rentrée, dans les académies de Dijon, Lille, Paris, Créteil, Versailles et Bordeaux. » S’il ne s’agit pas d’un phénomène massif, le port de ce vêtement touche beaucoup d’établissements, tant en ville que dans les zones rurales, dans des collèges comme dans des lycées.

Ce sont deux, trois, cinq ou dix filles qui parfois se présentent quotidiennement habillées en abaya. Selon une note émanant du Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation (CIPDR) et révélée par l’Express les services de l’État mettent en garde contre des comptes TikTok et Instagram qualifiés de « salafo-­fréristes » qui encouragent les élèves à porter ces vêtements religieux pour braver la loi de 2004 sur la laïcité à l’école. De jeunes anonymes leur intiment de témoigner de situations « islamophobes, notamment lorsqu’elles se voient refuser l’entrée de leur établissement scolaire à cause du voile ».

Des accusations qui trouveraient des relais croissants auprès du personnel de certains établissements scolaires qui remettent en question la neutralité religieuse à l’école. Professeure des écoles expérimentée à Saint-Denis, Sabine rejette ces attitudes. Si elle n’est pas confrontée au phénomène des abayas, certains de ses élèves contestent la théorie de Darwin. Et veulent faire le ramadan de plus en plus jeunes, parfois dès l’âge de 8 ou 9 ans. « On se débrouille pas trop mal pour les raisonner, mais il faut sans cesse discuter », raconte-t-elle. Elle pointe « le grand écart entre ce que disent les parents à la maison et l’éducation reçue par les jeunes à l’école. Sans parler de l’école coranique, que certains fréquentent en semaine dans les mosquées. L’école publique ne peut pas tout résoudre ».

Marianne