Jusqu’où pousseront-ils la chasse à l'”appropriation culturelle” ?

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Jusqu’où s’arrête l’ « appropriation culturelle » ? C’est la question qu’on peut se poser à la lecture d’un article du Monde paru il y a quelques jours et intitulé «  Un Blanc peut-il photographier un Noir ?  », article qui s’interroge sur la pertinence d’un tel concept dans l’art.

L’ « appropriation culturelle » désignait originellement l’utilisation d’éléments d’une culture par les membres d’une autre culture, désormais cette expression n’est plus utilisée que dans son acception péjorative de vol ou de spoliation.

Même lorsqu’il s’agit de mettre en avant une autre culture, le simple fait d’arborer des vêtements ou une coiffure qui ne correspondent pas à son pays d’origine peut être considéré comme un problème.

La chanteuse Adèle l’a appris à ses dépens à la fin du mois d’août en déclenchant un tollé sur les réseaux sociaux après avoir publié une photo d’elle en hommage au Carnaval de Notting Hill, habillée aux couleurs du drapeau jamaïcain et coiffée de noeuds bantous. De très nombreux internautes l’ont accusée de s’approprier la culture africaine et lui ont demandé de supprimer sa photo.

“Je n’aurais jamais dû…”

Il ne s’agissait pourtant pas ici de tirer profit de cette culture affichée pour vendre un produit ou faire la promotion d’un album mais il semble que le concept s’étire sans cesse ces dernières années au point qu’il s’applique au simple fait de « ne pas respecter l’assignation à ses origines ».

Début août, l’actrice Zoé Saldana a fondu en larmes sur Instagram et a présenté ses excuses pour avoir incarné Nina Simone à l’écran, en 2016. « Je n’aurais jamais dû jouer Nina Simone. (…) J’aurais dû faire tout ce qui était en mon pouvoir pour confier le rôle à une femme noire pour qu’elle puisse incarner le rôle d’une femme noire exceptionnelle », a-t-elle expliqué.

L’actrice dominico-américaine avait été grimée (fond de teint noir et faux nez) pour jouer ce rôle et s’était vue accuser de blackface. « Je pensais à l’époque que j’avais la permission parce que j’étais une femme noire. Et je le suis, mais c’était Nina Simone. Elle était une personne unique et elle méritait mieux », confie l’actrice, sans qu’on comprenne tout à fait ce qu’elle veut dire.

Le principe du jeu d’acteur n’est-il pas précisément d’incarner quelqu’un d’autre ? Faudrait-il ressembler comme deux gouttes d’eau au personnage historique qu’on est censé représenter pour se sentir légitime ? L’appartenance au genre humain a-t-elle encore un sens ?

Le problème ne se pose pas seulement lorsqu’on se met dans la peau de quelqu’un d’autre mais également lorsqu’on raconte une histoire qui n’est pas la sienne. Ainsi, lorsque la romancière J.K Rowling a publié Histoire de la magie en Amérique du Nord en 2016, elle a été accusée d’ « appropriation culturelle ».

On lui a reproché également de « véhiculer des stéréotypes réducteurs » voire de promouvoir le racisme. L’écrivain Navajo Brian Young avait alors déclaré : « Mes ancêtres n’ont pas survécu à la colonisation pour que vous puissiez utiliser leur culture pour votre propre promotion ». Ne doit-on plus parler que de soi ou de ses semblables pour ne plus être taxé d’ « appropriation culturelle » ?

Les vivants peuvent-ils encore parler des morts ou faut-il supprimer les nécrologies ? Doit-on interdire aux enfants de dessiner des animaux ?

Des Etats-Unis à la France

On pourrait penser que ces débats ne concernent que les Etats-Unis mais ils s’invitent fréquemment chez nous. C’est le cas en ce moment puisque se tient à la Fondation Cartier-Bresson jusqu’au 18 octobre une exposition consacrée au photographe américain Gregory Halpern.

Dans un article intitulé « Un Blanc peut-il photographier un Noir ? », le journal Le Monde évoque l’omniprésence implicite de cette question dans l’exposition. Le texte général de présentation précise que les portraits de Guadeloupéens ne sont pas « le produit d’une appropriation mais celui d’un échange », on se presse d’indiquer que Halpern sait l’histoire de la Guadeloupe, « marquée par la colonisation et l’esclavage » et qu’il s’intéresse « à la recombinaison des cultures du monde ».

Un texte accompagne même l’une des photos qui représente un homme noir tenant dans les bras une femme blanche : « Cette photographie souligne la persistance de différences raciales, perpétuées par l’esclavage et le colonialisme », nous dit-on, pour éviter tout malentendu. « La valeur d’une image se mesure à l’étendue de son auréole imaginaire » disait Gaston Bachelard. Désormais, elle se mesure à l’étendue de ses qualités morales.

Que vaut un art qui nous dit quoi penser, qui bride l’imaginaire par l’interprétation toute faite qu’il donne de lui-même ? En voulant combattre partout l’ « appropriation culturelle », ne s’expose-t-on pas à la spoliation artistique et intellectuelle ?

« En art point de frontière » disait Victor Hugo. Qu’aurait-il dit au XXIe siècle ?

Marianne

8 Commentaires

  1. « Un Blanc peut-il photographier un Noir ? »
    Je ne suis pas un spécialiste mais je dirai qu’avec une bonne sensibilité ISO, la vitesse d’obturation idoine et une bonne utilisation du flash ça doit être possible.

  2. « En art point de frontière » disait Victor Hugo. Qu’aurait-il dit au XXIe siècle ?

    “Aux armes citoyens !”, j’imagine.

  3. C’est très bien de lutter contre l’horrible appropriation culturelle, il faut interdire toute appropriation culturelle, comme ça les nègres pieds-nus à poil avec une plume dans le cul ne mettront pas longtemps à déguerpir aux premières gelées.

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