Karim Ouali, l’insaisissable génie-tueur devenu l’homme le plus recherché de France

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Assassin présumé de son supérieur à l’aéroport Bâle-Mulhouse en 2011, cet ex-contrôleur aérien, aux inquiétants troubles psychologiques, a trouvé refuge à Hongkong.

Karim Ouali a-t-il berné toutes les polices à ses trousses? «Probablement, et c’est un scandale», se désole un haut gradé de la police nationale. «Lunaire», se contente de constater une source proche du dossier. Voilà bientôt 10 ans que l’apparent modeste contrôleur aérien, doté d’une intelligence hors norme, ruse sans ciller les forces de l’ordre.

Suspecté d’avoir tué, d’une dizaine de coups de hachette, son supérieur hiérarchique à l’aéroport international Bâle-Mulhouse-Fribourg, en 2011, ce fan du Joker, grand méchant des films Batman, coulerait des jours heureux à Hongkong. Le Figaro a marché sur les traces de ce criminel de haut vol, devenu l’un des hommes les plus recherchés de l’Hexagone.

Il n’est pas encore huit heures, ce mercredi 27 avril 2011, à l’aéroport de Bâle-Mulhouse-Fribourg. Dans ce complexe de 450 hectares, brassant 5 millions de visiteurs par an à cheval entre France et Suisse, les contrôleurs aériens sont sur le pied de guerre. Les avions se succèdent déjà, mais un chef de tour, Jean Meyer, a disparu depuis plusieurs minutes. Passant au pied d’un escalier menant au 11e étage de la tour de contrôle, un de ses collègues fait une découverte macabre: un corps, inanimé, gisant dans son propre sang.

Pas de doute, il s’agit bien de Jean Meyer. L’homme, âgé de 35 ans, a été poignardé à l’abdomen, au thorax, au cou, à l’épaule et à la tête, les blessures ayant causé une hémorragie très importante. La police débarque en moins d’une demi-heure pour constater l’attaque – réalisée à l’aide d’une arme blanche d’une trentaine de centimètres -, quadrille la zone et se lance à la recherche d’un potentiel suspect.

Les caméras sont formelles: un intrus a pénétré une heure avant la constatation du crime dans cette zone sécurisée, nécessitant un badge d’accès spécial. Avant de fuir, moins d’un quart d’heure plus tard, laissant une veste caban derrière lui avec 900 euros en cash à l’intérieur. L’assaillant est rapidement identifié: il s’agit de Karim Ouali, un stagiaire de 34 ans.

Problème: le trentenaire est en arrêt maladie depuis près de trois mois. Dépressif et perturbé psychologiquement, il s’est senti persécuté par ses collègues en raison de ses origines algériennes. Logiquement, sa hiérarchie l’a renvoyé chez lui. Sans pour autant lui demander de remettre tous ses accès à la tour de contrôle. Ce manquement vaudra à la direction générale de l’aviation civile (DGAC) – détenue par l’État – d’être condamnée pour faute en 2019.

«Compte tenu de son profil, de sa personnalité, et de la réalité parallèle qu’il s’était construite, il est probable qu’il ait voulu commettre une attaque plus ambitieuse», avance une source proche du dossier.

Un acte soigneusement prémédité

Le domicile de Karim Ouali, à Saint-Louis (Haut-Rhin), est rapidement perquisitionné. Sur place, les enquêteurs tombent dans un véritable monde parallèle. Devant une statue de Bouddha, des cartes de tarots sont posées minutieusement: elles représentent le Jugement, le Pape, la Mort et le Mat. Sous un ramassis de détritus, preuve d’un lourd syndrome de Diogène, ils découvrent un disque dur, sur lequel se trouve un manuscrit dactylographié de 350 pages intitulé «Avataroh».

Dans cet ouvrage, traduit en traduit en anglais, un nommé Abraham et un certain Avatar dialoguent entre eux de la fin des temps. Les deux personnages – le premier étant manifestement Karim Ouali – parlent aussi de religion, de l’enfer, du diable et surtout d’un gigantesque complot mondial. Crésus et Ben Laden sont régulièrement évoqués, ainsi que les attentats du 11 septembre 2001.

L’aéroport Bâle-Mulhouse est cité à trois reprises. On trouve aussi l’adresse de tous les contrôleurs aériens, qualifiés de «diablotins androgynes», qui y travaillent, laissant penser à une volonté de l’auteur de réaliser un acte d’ampleur. Dans une enveloppe, les enquêteurs découvrent une lettre, floquée d’un logo du Joker, dans laquelle Karim Ouali affirme que «ce qui s’est passé à la tour de contrôle de l’aéroport était inévitable». L’homme y fait état de ses difficultés au travail, notamment avec ses collègues, «minables lâches» qui sont de «mauvaise foi» et de «faux ingénieurs».

«Leur vanité et ma passivité face à leurs provocations les ont empêchés de voir l’assassin qui se cachait en moi», avertit-il. Au lendemain de l’assassinat, Ouali envoie une lettre à trente-deux de ses collègues. Il affirme avoir rempli leur liquide vaisselle de «jus de sperme», les traitant de «spermo-contrôleurs», les menaçant de décapitations. Et de signer la missive d’un mystérieux sobriquet: AntéAbraham.

L’individu semble obsédé par cette fameuse tour de contrôle, qu’il juge «maudite» et dont il lie le destin au complot de l’aéroport de Denver, terminal vu comme une «porte vers l’enfer» par certains sites conspirationnistes. Comme l’indique son ex-compagne lors d’une audition, dont Le Figaro a consulté la retranscription, Karim était en proie à des accès de paranoïa. Il a décidé, quelques mois avant les faits, de couper les ponts avec ses amis et sa famille, pour basculer dans un «isolement total», se prénommant Aderfi plutôt que Karim pour oublier ses origines.

Fin 2011, la police découvre que l’assassin présumé a déposé une main courante un an plus tôt, faisant état d’incivilités dont il aurait été victime au travail, les collègues ayant exercé, selon lui, une «déstabilisation psychologique à son endroit».

Pour les experts du dossier, il n’y a guère de doute. Se sentant persécuté, Karim Ouali a décidé de se venger de ses collègues, même si le nom de Jean Meyer n’a jamais été mentionné dans ses écrits. La chasse à l’homme est donc ouverte. Mais, comme le déplorent les enquêteurs, le contrôleur aérien est «très intelligent», et dispose «toujours d’une longueur d’avance».

L’ingénieur a soigneusement prémédité son acte, retirant près de 25.000 euros en liquide. Il a aussi multiplié les leurres pour mettre les policiers sur de fausses pistes. Peu avant son attaque, il loue un véhicule, mais prend en réalité la fuite avec un autre, sous un faux nom. Il envoie un téléphone portable en Suisse, les fonctionnaires croient le tenir, mais suivent en réalité… un fourgon postal chargé de livrer le colis. De précieuses heures perdues pour les policiers.

Fin 2011, ces derniers retrouvent près de Lyon la Volkswagen Polo dans laquelle il avait disparu. À l’intérieur du véhicule, un livre intitulé Éloge de la fuite, une photo du suspect grimé en Joker, un rasoir faisant croire à un changement de physique. «Une mise en scène parfaite qui n’a rien donné», raille une source bien informée. Cette trace sera la dernière laissée par le suspect sur le territoire français.

Direction Hong-Kong

S’en suit alors une longue traversée du désert pour les enquêteurs. Des pistes en Colombie, en Europe centrale, sont explorées, puis rapidement abandonnées. La famille du suspect, jusqu’aux États-Unis, est interrogée par le FBI. Ses anciens amis sont placés sur écoute: l’un d’eux aurait bu un café avec Ouali fin 2011 à La Courneuve, mais ne semble pas mêlé à sa cavale.

En 2016, Europol place l’assassin présumé sur sa liste des criminels les plus recherchés du continent. Sa carte d’identité est diffusée: il s’agit d’un homme de type nord-africain aux yeux marron, d’1,79 mètre, né le 21 mai 1976. Ses tatouages tribaux sont révélés au grand public. Mais l’opération ne permettra aucune avancée significative aux investigations. Où est désormais Karim Ouali?

Lors d’une audition des parties civiles, le 3 octobre 2019, dont la retranscription a été consultée par Le Figaro, la juge d’instruction s’est trouvée bien embêtée. «On n’arrive pas à identifier où il se trouve», a-t-elle reconnu. Selon les enquêteurs, l’homme serait pourtant réfugié à Hongkong.

Les policiers, quelques jours après le drame, avaient bien trouvé un billet Fribourg-Hongkong dans ses affaires, mais il n’était pas à bord de ce vol. Selon une source bien informée, il aurait pu toutefois réussir à déjouer les services de sécurité pour disparaître à ce moment. Ainsi, en mai 2011, Ouali a fait plusieurs allers-retours entre la perle d’Orient et des îles alentour.

Il a, pour cela, falsifié son passeport, changeant le «O» de son nom par un «Q». Son prénom n’est plus Karim, mais «Aderfi». Pour ces faux, il a été interpellé par la police hongkongaise, a passé un mois derrière les barreaux. Problème majeur: lors de son arrestation, Hongkong n’a pas alerté les autorités françaises alors que toutes les polices sont à ses trousses depuis 2016.

Les enquêteurs de la Brigade nationale de recherche des fugitifs (BNRF) n’ont même été informés qu’en 2018, soit quatre ans après les faits. Une commission rogatoire internationale a été délivrée pour le localiser, mais les autorités locales n’ont «pas coopéré correctement», peste une source judiciaire. Pour tenter de le retrouver, les policiers français ont effectué une perquisition au domicile du frère et de la sœur du suspect. Leurs appareils électroniques – ordinateurs, téléphones – ont été analysés. Sans succès.

Une partie de sa famille ne serait même pas au courant de sa cavale. La mère de l’ex-contrôleur aérien, en revanche, a été placée sous écoute: elle serait en contact avec son fils. Selon des sources concordantes, l’homme aurait refait entièrement sa vie. Marié, il serait l’heureux père d’un garçon de 5 ans.

Tentative d’extradition Des solutions ont été envisagées pour tenter de donner un coup de boost à l’affaire. Nelly Meyer, la compagne de Jean, la victime, a écrit à plusieurs reprises à la présidence de la République. Celle-ci ne lui a jamais répondu. L’ADN du suspect a été diffusé sur un logiciel policier.

Les juges ont même envisagé un coup de projecteur médiatique par le biais d’une émission de la BBC, Criminels en fuite. Un appel à témoins aurait ainsi été lancé, avec une somme en récompense pour toute personne pouvant récupérer une information fiable. Mais l’idée a depuis été abandonnée, face à la non-coopération d’Hongkong.

«Ouali bénéficie du climat totalement fermé qu’il y a là-bas. Ce n’est pas pour rien qu’il a choisi cette destination: il voulait couler des jours heureux», persifle un proche de l’enquête. «On était dans l’idée qu’il vive dans un terrier, alors que là, il fait plutôt un pied de nez à tout le monde», déplorait la mère de l’épouse de Jean Meyer, lors de l’audition des parties civiles.

Les «jours heureux» de Karim Ouali, présenté par la juge d’instruction comme «instable et dangereux», auraient pu être stoppés net dès cet été. Selon nos informations, les enquêteurs français ont envisagé fin juillet d’effectuer un déplacement à Hongkong pour favoriser son extradition. La juge d’instruction aurait pu être du voyage pour donner du poids à l’opération.

Cette expédition, vu par les parties civiles comme une «ultime tentative», aurait pu permettre de récupérer Ouali, pour le juger aux assises de Colmar. Mais début août, Paris a renoncé à ratifier l’accord d’extradition signé le 4 mai 2017 avec le territoire semi-autonome. Ce dernier a fait de même en réaction, le 12 août, anéantissant les espoirs des familles, qui devront probablement se contenter d’une procédure de «défaut criminel» (anciennement appelée contumace, NDLR).

L’ingénieur serait alors jugé et condamné sans se défendre. Et sans répondre à une question essentielle: Jean Meyer était-il simplement visé, ou une attaque d’envergure était-elle envisagée par le redoutable Karim Ouali ?

Le Figaro