La canicule, nouvelle idée fixe des complotistes

Après avoir fait de la pandémie de Covid-19 l’épicentre d’une manipulation mondiale, le scepticisme de la complosphère francophone se déporte désormais sur les évènements liés au dérèglement climatique, à commencer par les épisodes caniculaires qui étouffent actuellement l’Hexagone.

« Faut reconnaître quand même qu’il va faire chaud pendant trois jours… Bizarre ! ». Sur le plateau de l’émission « les Grandes Gueules », sur RMC, Willy Schraen, le visage aussi rouge que le mercure du thermomètre affiché en arrière plan, s’apprête à vider son sac :«  On nous explique du matin jusqu’au soir depuis deux jours : « Attention l’écologie machin… » Donc, dites le carrément au niveau de la météo “votez la Nupes”, on va gagner du temps, on est quand même pas débiles  », s’emporte le président de la Fédération nationale des chasseurs, alors que le premier week-end des élections législatives vient de s’achever. Celui qui est également connu pour avoir assuré, à propos de la chasse en enclos, n’en « avoir rien à foutre de réguler », conclut sa tirade en affirmant qu’« il y a une vraie manipulation », le tout sous le regard amusé du présentateur Olivier Truchot.

Il est vrai qu’imaginer Jean-Luc Mélenchon, Olivier Faure et les ténors de la coalition de gauche œuvrer en secret pour faire exploser les degrés celsius peut prêter à sourire. Sauf que la France enregistre en ce moment – soit un peu plus d’un mois après les propos du chasseur – des températures jusque-là inégalées. Directement imputables au dérèglement climatique, ces épisodes caniculaires seront amenés à se répéter et s’intensifier, et cela avec les conséquences que l’on connaît : multiplication des incendies, effets directs sur les cultures, perturbations économiques, hausse de la mortalité…

Une fausse canicule ?

Des perspectives d’autant plus alarmantes que la canicule, au même titre que d’autres évènements climatiques et météorologiques, fait l’objet d’un fort scepticisme au sein de la complosphère francophone qui y voit, pêle-mêle, un instrument des élites contribuant au contrôle massif des populations, une énième diversion pour éviter de parler de sujets plus importants ou bien un fantasme de scientifiques voulant imposer la « doxa » du changement climatique.

« Ils préparent au confinement climatique avec pass… »

Silvano Trotta, sur Telegram

«  En France les médias aux ordres ne parlent plus que d’une chose ultra mystérieuse : il peut faire chaud en été…, ironise par exemple Silvano Trotta sur son compte Telegram. Et bien sûr c’est à cause de l’horrible réchauffement climatique ! Bah voyons !!! ». Celui qui est devenu en 2020 « l’une des stars montantes des discours covido-sceptiques », pour reprendre les mots du journal Le Monde, invite sa communauté de 160 000 followers à se renseigner sur «  la fournaise de l’été 1947 où il faisait des 40° de juin à août !!! ». Selon lui, on nous ment sur la canicule. L’ex-ufologue en veut pour preuve le fait qu’en Afrique et en Inde « il fait chaud depuis si longtemps » – oubliant que le sous-continent Indien risque de devenir inhabitable d’ici quelques dizaines d’années.

« Ils préparent au confinement climatique avec pass…  », prophétise le cinquantenaire, qui suggère, par la même occasion, que les vagues de chaleur actuelles sont la suite logique d’un plan fomenté par les élites et mis en place durant la pandémie.

Une continuité logique entre complotisme sanitaire et climato-scepticisme

Des propos que l’on retrouve chez les animateurs du média Les Deqodeurs. « Ce n’est pas comme si on vous avez pas prévenu depuis mi-2021 qu’après le virus, ils vont nous soûler avec le climat et ce genre de choses…  », abondent-ils, en évoquant les records absolus de température qui ont touchés le Pays basque à la fin du mois de juin.

« La supercherie climatique utilise les mêmes ressorts que la supercherie covidienne »

Ici, on théorise : « L’hiver il y a des maladies saisonnières, et l’été il fait chaud. Ou comment prendre des événements connus et existants depuis des siècles, faire mine de les découvrir, expliquer que c’est inédit dans l’Histoire du monde, utiliser des termes de vocabulaire effrayants, pour en faire des éléments de trouillardisation, de contrôle du cheptel. […] La supercherie climatique utilise les mêmes ressorts que la supercherie covidienne. » , on estime que les médias en font trop sur la canicule et la question climatique, cette dernière « ayant remplacé la crise sanitaire dans les préoccupations progressistes qui ont trouvé là un terrain de jeu parfait pour exprimer un catastrophisme qui confine parfois au millénarisme quasi-sectaire ». Ici encore, on avance qu’avec la « canicule, [le] coronavirus, [la] grippe ou [la] gastro-entérite, tous les prétextes sont bons, surtout s’ils sont sanitaires, pour que des interdictions et des obligations gouvernementales soient mises en place pour garantir qu’on fait mine de s’occuper de votre santé et de votre sécurité ».

C’est précisément cette facilité à opérer des connexions soi-disant logiques entre une épidémie mondiale, la guerre en Ukraine et la canicule qui donne toute sa force au conspirationnisme contemporain.Une capacité d’adaptation qui fait dire à Tristan Mendès-France, maître de conférence et spécialiste des cultures numériques, que l’on assiste aujourd’hui à «  un complotisme de flux. On passe d’un sujet à l’autre, sans cohérence, en fonction de l’actu du moment ».

Les éléments de rhétorique déjà éprouvés par la complosphère au plus fort de la crise sanitaire sont désormais déclinables à chaque sujet. Alors qu’en 2021, certains accusaient les médias de dissimuler les véritables chiffres des effets secondaires des vaccins, en 2022 les mêmes leur reprochent désormais de manipuler la colorimétrie des cartes météo, « en passant du banal orange au rouge alarmiste » afin de semer la panique, comme le rapporte nos confrères du NouvelObs.

Manipuler la météo

Si la plupart des personnalités évoquées précédemment adopte une posture se voulant plutôt rassuriste, d’autres ne remettent pas en cause les effets dévastateurs des épisodes caniculaires. Sauf que pour ces dernières, l’intensification des vagues de chaleur n’est pas due au changement climatique, mais résulte plutôt d’une manipulation météorologique orchestrée par les puissants de ce monde.

Ainsi, sur cette chaîne adepte des théories Qanon, on estime que «  partout en Occident, ils veulent nous faire cuir dans les prochains jours en montant le thermostat de HAARP », du nom de ce programme de recherche américain sur la ionosphère, lancé en 1990, et accusé par les complotistes de pouvoir transformer le climat. Au mois de juin, l’inénarrable Francis Lalanne avançait quant à lui que «  les mondialistes maîtrisent parfaitement la météo avec possibilité d’amener de la pluie, mais ils organisent volontairement une sécheresse pour maintenir la propagande du pseudo réchauffement climatique, avant d’ajouter : Ils n’ont plus qu’à allumer des incendies avec leurs #Ravaillac (l’assassin d’Henry IV, ndlr) et le tour est joué pour installer la peur ! »

« L’idée que l’on pourrait manipuler intentionnellement la météo existe depuis longtemps, souligne l’historien de l’environnement Fabien Locher. Après la seconde guerre mondiale, le prix nobel de chimie de l’année 1932, Irving Langmuir, imagine que l’on peut faire pleuvoir en mettant des composés d’argent dans l’atmosphère, si bien que durant la guerre froide, un projet de guerre météo du nom d’”Opération Popeye” voit le jour aux États-Unis ». L’objectif ? Prolonger la saison de la mousson, en particulier dans les zones du sentier Ho Chi Minh, afin d’appuyer les efforts de l’armée américaine au Vietnam. « Sauf que cela n’a jamais marché », rappelle le chercheur. Il y a également des discours qui disent que l’on va créer des ouragans. Mais, d’après tout ce qu’on montré les historiens, personne n’a jamais réussi à créer des tempêtes. Mais, pour le complotisme, c’est parfait car il n’y a rien qui ressemble le plus à une tempête artificielles qu’une tempête naturelle.  »


Entre ceux qui minimiseront coûte que coûte les effets du dérèglement climatique et ceux qui fantasmeront des programmes de manipulation météorologique dignes des plus grands films sur la guerre froide, le corpus climato-sceptique a donc de belles années devant lui.

Usbek & Rica