La construction de la race dans l’ombre des Lumières

En pleine expansion de la traite transatlantique au XVIIIe siècle, la racialisation de l’esclavage se met en place dans les colonies européennes aux Amériques. Une frontière se forme entre le « nègre » et le blanc… C’est au XVIIIe siècle, au moment où la traite et l’esclavage atteignent leur intensité maximum, que la notion de race est définie en Europe.

C’est à cette période que le mot nègre apparait et prend avec le temps une signification synonyme d’esclave comme l’explique l’historienne Aurélia Michel : “Au départ, le mot nègre, c’est très simple, c’est la traduction du mot noir en portugais, noir comme la couleur. Il est utilisé par les Portugais dès le Moyen Âge, surtout au XIVe et XVᵉ siècle, lorsqu’ils naviguent sur les côtes africaines et qu’ils désignent les populations africaines subsahariennes. Ils les appellent les noirs. Et, lorsqu’ils vont se mettre à faire le commerce des esclaves africains, et encore plus quand ce commerce va concerner les Amériques et les Indes, le mot ‘negro’ va prendre une signification synonyme d’esclave, c’est à dire qu’il va désigner les esclaves africains”.

Il n’est permis qu’à un aveugle de douter que les Blancs, les nègres, les albinos […] soient des races entièrement différentes », Voltaire, 1756

Parallèlement, apparait l’utilisation du mot blanc pour désigner spécifiquement les européens comme le précise l’historienne Silvia Sebastiani : “A ce moment-là, les Européens commencent à se définir comme blancs. Avant et jusqu’à la moitié, ou début du XVIIIᵉ siècle, les européens se définissent comme chrétiens, comme espagnols, comme français, comme anglais, etc. mais ils ne se définissent presque jamais comme blancs. La blancheur devient alors une couleur, elle aussi. On peut dire que la colonisation de l’Amérique crée la couleur de la race. Elle colore la race, parce qu’elle crée des situations aussi dans les colonies ou la couleur devient le marqueur immédiat.”

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Se crée alors dans les colonies une hiérarchie raciale, évoluant du nègre au blanc, où les libres de couleur (métis) « jouent » tant bien que mal le rôle de régulateur d’un système de plus en plus violent. Intenable.

En Europe, les premiers naturalistes (Buffon, Linné), après avoir classifié les plantes et les animaux, s’intéressent aux êtres humains, au moment où apparaissent les premiers grands singes sur le continent… On voit ainsi, un Orang-outan (« homme des bois ») qui provient des mêmes zones africaines de traite voyager dans les mêmes cales de bateaux que les esclaves…

La philosophe Magali Bessone analyse la construction théorique de l’invention du sauvage et ses effets essentiels de racialisation dans la justification de la colonisation du XVIIIe siècle : “Elle naît d’un mouvement de définition de soi et d’un mouvement de différenciation et de hiérarchisation qui permet de mettre l’humain dans la nature et de justifier que ces humains civilisés, forme parfaite de l’humanité, sont légitimes à coloniser et donc à civiliser les formes inférieures. Et le sauvage existe aussi pour pouvoir construire un discours de justification. Nous sommes tous Humains, mais il y a des humains qui sont plus avancés que d’autres sur la voie du progrès. Donc, il y a des humains que l’on va pouvoir domestiquer, que l’on va pouvoir civiliser, que l’on va pouvoir coloniser. Et les effets de racialisation sont essentiels dans cet effort de justification de la colonisation au XVIIIᵉ siècle”.

Au siècle des Lumières, où s’élabore une pensée abolitionniste, égalitaire, on rapproche le nègre du singe pour le déshumaniser et le faire entrer dans un nouvel ordre celui de l’animal. Cette fracture ainsi marquée entre le blanc et le nègre, qu’un discours savant va légitimer, a ouvert la voie à un mythe tenace : celui de la race.

Un documentaire de Stéphane Bonnefoi réalisé par Diphy Mariani pour LSD.

Avec :

Sarga Moussa (historien),

Jean-Frédéric Schaub (historien),

Silvia Sebastiani (historienne),

Magali Bessone (philosophe),

Béneba Ilboudo,

Catherine Coquery-Vidrovitch (historienne),

Aurélia Michel  (historienne).

Bibliographie

Claire de DurasOurika, Folio

Jean-Frédéric Schaub et Silvia SébastianiRace et histoire dans les sociétés occidentales, Fayard

Aurélia MichelUn monde en nègre et blanc, Points

Cécile VidalUne histoire sociale du Nouveau Monde, EHESS

Achille MbembeCritique de la raison nègre, La découverte

Magali BessoneFaire justice de l’irréparable, Vrin

Anne LafontL’art et la race, Les presses du réel

Radio France