La crise russe du code informatique: un grand bond en arrière

Pour les logiciels de ses machines aussi, la Russie dépend totalement de l’Occident.

«Berthier, venez vite, on a un problème avec le compilateur XB65F!» | Yuri Kadobnov / AFP

Nous expliquions il y a peu à quel point, en les sevrant de pièces et composants cruciaux pour les maintenir dans la modernité, les sanctions occidentales frappaient durement, en Russie, une industrie de l’automobile contrainte de revenir aux vieilles Lada ou un secteur de l’aéronautique incapable de réparer ses Airbus et Boeing.

Ainsi que le révèle Bloomberg, il existe derrière ces vitrines tout un autre pan de l’activité économique russe qui souffre terriblement du retrait d’acteurs occidentaux du marché, tels SAP ou Siemens par exemple, et dont dépendent nombre d’usines et d’industries, de l’extraction pétrolière à l’agroalimentaire: l’informatique.

En fermant leurs activités sur le territoire russe, ces entreprises expertes dans des codes ultra-spécialisés, appliqués souvent à leurs propres machines, mettent de très gros grains de sable dans la marche économique du pays.

«Les équivalents russes dans ce secteur sont bien moins bons, et les besoins sont élevés, explique l’analyste Elena Semenovskaya à BloombergPour l’instant, l’approche est de compter sur le piratage ou des versions dépassées des programmes, ce qui est une impasse et ne peut être durable.»

En quittant la Russie, les créateurs de ces codes et de ces machines, logiquement très précautionneux en matière de propriété intellectuelle et de copie, partent avec l’ensemble de leur savoir: aux locaux de faire avec, ou plutôt sans.

Selon Bloomberg, l’industrie russe de l’acier a investi 59 milliards de dollars dans sa modernisation ces vingt dernières années, afin d’essayer de rattraper le retard pris par l’Union soviétique sur ses concurrentes asiatiques ou occidentales.

C’est souvent en s’appuyant sur l’expertise informatique et technique de partenaires de l’Ouest, comme Siemens, SMS Group ou Danieli & C. Officine Meccaniche SpA, qu’elle a pu se remettre à niveau.

Dans certaines industries de haute précision, comme la découpe du métal, le moindre défaut peut rendre l’ensemble de la production inutilisable. Or, ce sont justement la qualité intrinsèque et les mises à jour régulières des logiciels gérant les machines qui permettent cette précision.

Windows 93

Se passer de l’expertise occidentale est donc, à terme, chose impossible. Ça l’est d’autant plus que, depuis le début de la guerre en Ukraine, le pays est frappé par un exode massif de ses jeunes spécialistes en informatique et en technologie, qui auraient pu contribuer à inventer des solutions de rechange. Le problème est similaire dans de nombreux secteurs –sinon dans tous.

Dans l’industrie pétrolière, l’obligation pour la Russie d’aller extraire son or noir dans des endroits de plus en plus difficilement accessibles la pousse à s’appuyer sur des logiciels hyper-spécialisés (analyse de l’activité sismique, des couches géologiques, des conséquences de la fracturation hydraulique…) dont elle ne peut pas plus se passer que des machines et matériels permettant ces complexes opérations.

Même chose pour la filière agroalimentaire, dont les chaînes dépendent également de logiciels très spécialisés (manufacturing execution systems, ou MES) et que la Russie, malgré ses efforts de modernisation ces dernières années, n’est pas encore tout à fait capable de créer sans aide extérieure.

On retrouve les mêmes problèmes en dehors des secteurs purement industriels: les systèmes et le fonctionnement de nombre d’entreprises du secteur tertiaire, voire du gouvernement russe, dépendent de logiciels créés par des firmes comme SAP ou Microsoft, qui se sont toutes deux retirées en partie ou totalement du marché russe.

Impossible de tenir sur le moyen et le long terme sans moderniser ces codes ou, le cas échéant et afin de respecter les questions de propriété intellectuelle, sans les remplacer par des produits développés de façon 100% domestique: pour l’instant, la Russie ne sait pas le faire.

Développeur d’une version 100% russe de Microsoft Office nommée «MyOffice», Dmitry Komissarov raconte ainsi à Bloomberg que sa création a nécessité 100 millions de dollars et une décennie.

«Il est temps de faire l’inventaire de ce qu’il manque, et de commencer à coder», explique-t-il. En attendant, c’est un très grand bond informatique en arrière que la Russie est en train de faire, et cela pourrait lui coûter très vite très cher.

Korii


Addendum: la haute technologie soviétique racontée par son “Radio Paris” qui confond finesse et quantité, dans le domaine de la gravure plus c’est fin et moins il y en a, mais ça il faut le savoir pour comprendre ce que l’on raconte…

Oui, le même expert: