« La demande chinoise est aujourd’hui beaucoup plus déterminante sur le marché des céréales que la guerre en Ukraine »

Environ 20 millions de tonnes de céréales sont aujourd’hui bloquées dans les silos ukrainiens, aux trois quarts constitués de maïs.

Philippe Chalmin, professeur d’histoire économique à l’université Paris Dauphine et président fondateur de Cyclope, explique que les tensions sur le marché du blé ont quasiment disparu. Il rappelle que le blé ukrainien joue un rôle mineur dans la crise alimentaire mondiale. Pour lui, il serait donc dommage de s’engager dans des négociations vaines avec la Russie et de donner à Poutine l’arme du blé en plus de celle du gaz.

Peut-on espérer un retour à la normale des exportations de céréales ukrainiennes après l’appareillage, lundi, du « Razoni », un vraquier chargé de maïs, vers le Liban ?

C’est une chose de commencer à faire sortir du port d’Odessa les 80 bateaux bloqués depuis l’invasion russe. Mais il sera sans doute beaucoup plus délicat de faire venir des bateaux vides pour les charger de céréales. Tout dépendra du comportement de la Russie en mer Noire. Je suis extrêmement dubitatif sur la reprise du trafic par cette voie, car les Russes risquent d’en profiter pour exercer des pressions sur les pays occidentaux comme ils le font sur le marché du gaz. C’est pourquoi il faut que les Occidentaux continuent à donner les moyens à l’Ukraine de faciliter les sorties de céréales par camion ou voie ferrée, ce qui permet ensuite de les placer sur des barges sur le Danube et de les livrer dans des ports roumains.

Le spectre de la crise alimentaire mondiale s’éloigne-t-il vraiment ?

Contrairement à ce que l’on croit parfois, ce n’est pas la paralysie des exportations céréalières ukrainiennes qui est à l’origine du problème alimentaire mondial. Si l’Ukraine est effectivement le deuxième exportateur mondial de céréales, au moment de l’invasion russe, le pays avait presque terminé une excellente campagne d’exportation de blé. En février, les volumes exportés étaient déjà supérieurs à ceux de la campagne de l’année précédente. C’est la campagne d’exportation de maïs, plus tardive, qui n’a pas pu être menée à son terme. Environ 20 millions de tonnes de céréales sont aujourd’hui bloquées dans les silos ukrainiens, aux trois quarts constitués de maïs. Or le gros des importations des pays comme l’Egypte, le Maroc ou la Tunisie concerne le blé. Ce n’est donc pas le déblocage de bateaux chargés de maïs, essentiellement destiné à l’alimentation des animaux et importé par la Chine et l’Espagne, qui sera déterminant pour résoudre la crise alimentaire mondiale.

Pourtant les cours du blé ont encore plus réagi que ceux du maïs à l’invasion de l’Ukraine…

Certes, mais en réalité les inquiétudes du marché portaient alors sur les exportations de blé russe. Tout le monde craignait alors que la Russie ne puisse plus exporter de blé. Ces craintes se sont aujourd’hui apaisées et la Russie a réalisé une excellente campagne 2022-2023. S’y ajoutent les bonnes récoltes en Australie. Il n’y a plus vraiment de tensions sur le marché du blé. Les cours du blé sont d’ailleurs revenus à leur niveau de novembre 2021, qui reste dans l’absolu un niveau élevé pour un certain nombre de pays. Mais la demande chinoise est aujourd’hui beaucoup plus déterminante sur le marché des céréales que la guerre en Ukraine. Il serait dommage de s’engager dans des négociations vaines avec la Russie et de donner à Poutine l’arme du blé en plus de celle du gaz.

Les Echos