La drague virtuelle à l’épreuve du racisme, des stéréotypes et des biais ethnoraciaux

Sous forme de rejet ou de fétichisation, les clichés stéréotypes raciaux s’invitent de manière décomplexée dans les jeux de séduction. Un phénomène amplifié par le grand marché des applications de rencontres.

Christelle s’est décidée à désinstaller ses applications de rencontres. Jusque-là, quand la Parisienne de 26 ans les ouvrait et qu’elle entamait une conversation, elle n’y coupait pas. « Plus d’une fois sur deux », des messages racistes dès les premiers contacts. Parfois explicites ; souvent voilés derrière de pseudo-compliments, en réalité chargés de stéréotypes. « Il arrive qu’on me dise clairement “je ne veux pas dater [rencontrer] de Noire”, parce qu’on serait par exemple “trop agressives”, ou bien on me dit “je préfère les filles plus claires”. » Et puis il y a ceux qui déclarent ne vouloir rencontrer « que » des femmes noires, « et ce n’est pas beaucoup mieux », soupire Christelle, qui raconte comment le « match » des applications peut alors rapidement virer au sous-entendu sexuel, sans qu’elle n’ait rien demandé.

Des mecs m’ont déjà dit, sans aucun contexte, “j’ai toujours rêvé de coucher avec une Noire, je sais que vous êtes des sauvages au lit”, déplore la jeune femme. Cette formule, on l’a toutes entendue. Cela revient très souvent. »

Lors de rendez-vous en face-à-face ou sur leur messagerie Tinder, nombre de jeunes perçus comme « non-Blancs » nous ont confié se heurter très régulièrement à ce type de stéréotypes dégradants qui s’immiscent dans la drague. Véritables « fléaux » pour les concernés, notamment à des âges où se construit la vie affective, des clichés et comportements racistes se déploient d’autant mieux dans les contextes de séduction qu’ils se cachent aisément sous le prétexte d’une simple « préférence » personnelle.

Sur les applications, les biais ethnoraciaux qui influencent les « swipe left » ou « swipe right » (glissement du pouce par lequel l’utilisateur sélectionne les profils qui l’intéressent ou écarte ceux qui ne lui plaisent pas) commencent à être bien documentés. Dans l’ouvrage The Dating DivideRace and Desire in the Era of Online Romance (University of California Press, 2021), les chercheurs américains Celeste Vaughan Curington, Jennifer Lundquist et Ken-Hou Lin ont analysé une masse de données issues d’un grand site de rencontres. Ils montrent que si la drague en ligne présentait le potentiel d’élargir le champ des rencontres, son aspect impersonnel et anonyme amplifie en réalité les comportements et réflexes racistes.

« Fantasmes »

Leur enquête montre un net « avantage » des personnes blanches sur ce type de sites, beaucoup plus contactées – et ce quel que soit, en face, la couleur de peau des utilisateurs. Des groupes sont a contrario particulièrement rejetés. En premier lieu les femmes noires, fortement exclues de ce nouveau marché de l’amour. En 2014, une autre étude du site de rencontres américain OkCupid allait dans ce sens, révélant que les profils des femmes noires et des hommes asiatiques étaient presque systématiquement ignorés sur son application. […]

Le Monde