« La Famille » : enquête sur les « Mormonts de Paris »

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Augustin Thibout, dit l’«oncle Auguste» (à gauche), en 1906, avec ses cousins Sanglier, Maitre et Havet. Il descend d’un des deux fondateurs de La Famille.

Le Figaro a rencontré cette communauté fermée dont les 3.000 membres vivent dans la région parisienne, coupés du monde, et se marient uniquement entre eux depuis plusieurs générations. «La Famille»: entre idéal religieux et folie mystique, les dossiers obscurs d’une communauté secrète.

D’épais feuillages dissimulent une petite maison discrète, au cœur de la commune de Villiers-sur-Marne, à moins d’une heure de Paris. On entend des rires, des cris, des chants. «On se croirait à la piscine municipale», commente, ironique, un voisin.

Dans le vaste jardin de la modeste demeure règne une ambiance de fête – on célèbre des noces. Les hommes ont revêtu leur plus beau costume. Les femmes arborent jupe ou robe longue, façon XIXe. La villa des Cosseux est pleine à craquer. L’alcool coule à flots: on boit de la vinasse, du cidre en bouteille et du crémant cassis. Dans un coin, de jeunes ados s’essayent au goulot.

Dans le gigantesque réfectoire, un homme se lève, brandit sa bière et entonne la «chanson des Cosseux», hymne de La Famille, une communauté religieuse de plus de 3.000 personnes, composée de huit patronymes. Implantés dans les 11e, 12e et 20e arrondissements de Paris, les Déchelette, Thibout, Havet, Sandoz, Fert, Pulin, Maitre et Sanglier y vivent coupés du monde et se marient uniquement entre eux depuis deux siècles.

Dans le 20e, les sages-femmes les appellent « les Mormons de Paris ». Il y a un an, la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) s’est inquiétée des dérives sectaires et abus sexuels au sein de cette communauté fermée, imprégnée d’un mysticisme religieux d’un autre temps.

UNE HISTOIRE MYSTIQUE

Aux racines de La Famille, on trouve une histoire vieille de près de trois siècles. La communauté est une héritière du jansénisme, doctrine chrétienne opposée aux Jésuites, qui s’appuie notamment sur les textes du philosophe et théologien saint Augustin (354-430), adepte de l’intégration de l’héritage grec et romain au message des Évangiles. La Famille tire son origine du mouvement des convulsionnaires, qui, au début du XVIIIe siècle, s’est développée autour du cimetière parisien de Saint-Médard.

Après la mort du diacre Pâris, en 1727, des convulsionnaires se sont réunis auprès de sa tombe, observant des transes, espérant des miracles. Marginalisé par l’Église catholique et interdit par les autorités, le mouvement sectaire a perduré au XIXe siècle autour de la personnalité du très influent et charismatique François Bonjour. Jean-Pierre Thibout était le portier de François Bonjour à Paris. En 1819, avec son ami François Havet, assis dans un bistrot de Saint-Maur, il aurait vu apparaître le Saint-Esprit au travers d’une pièce de monnaie.

Les deux comparses, surnommés « papa Yette » et « papa Jean », ont alors décidé de créer La Famille en commençant par marier leurs enfants. Les textes ancestraux donnent aux membres une mission : prier pour que les Juifs se convertissent au christianisme. Millénaristes, ils sont invités à attendre la fin des temps. Leur prophète n’est autre qu’Israël Elie, fils de François Bonjour, « Messie », censé « fondre toutes les religions en une seule, qui deviendra celle de tous les peuples de la Terre ».

Le moment venu, Elie ressuscitera et retournera rue de Montreuil pour sauver ses disciples. En 1892, Paul Augustin Thibout, surnommé « oncle Auguste », décide de la fermeture définitive de la communauté au monde extérieur, réservant son appartenance à seulement huit noms. « Une radicalisation », déplore un ex-membre. « Le début de la fin », tonne un autre.

LA PEUR DE “L’EXTÉRIEUR”

Règle fondamentale depuis un siècle, le mariage interne perdure. « Il faut que nous restions purs. Hors de question de faire entrer des gens de l’extérieur », martèle Jacques, un trentenaire issu de la lignée des Sandoz.

Contactés par nos soins, Fabienne, Clothilde et Jacques arborent fièrement leurs origines : leurs parents sont cousins germains. Mais tout le monde n’est pas de cet avis. Comme Laura, qui a fui avec sa mère et ses frères : « J’ai honte de mes racines », confie-t-elle.

La consanguinité sur plusieurs générations implique des problèmes physiques et psychiques chez les enfants. Sage-femme dans le 20e arrondissement de la capitale, Anne-Laure a participé à ces naissances hors-norme : « L’un d’eux est né avec six doigts sur une main. D’autres sont âgés de 30 ans mais ont 12 ans d’âge mental. »

Avoir 11 ou 12 enfants n’est pas inhabituel au sein de la communauté. Il y a vingt ans, on comptait 30 à 40 nouveau-nés par an. « On est sur des générations à 100-110 maintenant », dénombre Yannick, qui n’a jamais quitté La Famille.

Marie, elle, s’entend encore mitrailler de questions ses aînés sur cette extrême autarcie. À chaque fois, la même réponse sèche : il est nécessaire de se préserver de la « gentilité », des « gens du monde », de l’extérieur et de ses « vices ». Les étrangers – toute personne en dehors de La Famille – sont « le diable ». Si vous partez, vous serez malheureux et on coupera tout contact avec vous. « Vous êtes ostracisé », expose Anne Josso, secrétaire générale de la Miviludes.

Clothilde, aujourd’hui la cinquantaine, en a fait les frais. « À mon départ, j’ai galéré, j’ai dormi dans la rue. » Même chose pour Fabienne : « Naïve, je faisais trop confiance aux gens. » Alexis, lui, a fui le groupe pour rejoindre Caroline, une femme de l’extérieur. Dès le début de leur relation, les amoureux ont été « traqués ». « Ils m’ont menacée, insultée. Ils me suivaient dans la rue », raconte-t-elle. Son époux a même été « gentiment » kidnappé – un guet-apens dont il ne s’extirpa qu’un mois plus tard. […]

Le Figaro