« La fin du chagrin »

Un siècle s’était écoulé depuis la mort de l’Occident. La chute fut bien plus brutale qu’on ne l’avait imaginé. La décadence avait enfin achevé son œuvre. Dans les bois où la mort apposait sa main froide, le vieux portait un feu qu’il lui fallait léguer. Le gamin devant l’âtre tendait ses maigres mains, se serrant au plus près du vieillard édenté.

« Lorsque que me fut tendu la lumière pisseuse à l’agonie du beau, plus rien ne subsistait pour en graver l’écho. Mon grand-père alors, me transmit dans un rythme, le vivant souvenir de la lente agonie, de la mémoire des nôtres, quand la beauté lassée de nous sauver en vain, s’est éteinte dans le givre où se mouraient les âmes. À la lisière des songes, telle un spectre chagrin enclos dans les ténèbres, une ultime étincelle, un espoir aux Enfers, qui brûle la prunelle, quand se prolonge en elle, ce regard né hier. Me voici à mon tour, à te transmettre les paroles portées jadis par ceux qui se prolongeaient en nous, les mots des morts, mis dans nos bouches par les pères de nos pères et tous ceux qui avaient gravé en eux le moment de la fin… »

« À deux pas de l’abîme où résonnait l’écho
Du chant long et putride porté par le troupeau,
Sans même une contrainte en pointe de couteau
Soumis en foule tiède allant payer l’écot,
Ce peuple rendu stupide, moi je l’aimais encore
Même laid, même lâche, même vendu pour trente sous,
Au déclin de la race qu’il a mise à genoux,
Haïssable et mesquin, engeance de Pandore,
Je me pointais du doigt en fixant sa faiblesse
Empreinte de vanité, parodie de noblesse
J’enrageais de cette fin, prévisible et brutale,
Au terme d’une corruption qui évidait les âmes,
Où se mirait Pandore dans le miroir infâme
D’yeux morts à la beauté, sécheresse fatale. »

« La pauvreté se fit dans les esprits, portant l’obscurité où s’étiolait un monde. Le cercle de la raison parla par les bouches à faire puer les mots. Ils ne furent plus alors ce qui nomme les choses, mais le voile du mensonge comme une porte close. On maquilla l’infamie aux couleurs de la banalité, jusqu’à l’habituation, jusqu’à ce qu’il y ait scandale à recracher le poison. Faire montre de velléités à résister à l’injustice fut bientôt intolérable. Refuser de se soumettre au supplice avec une ferveur de martyr jetait celui qui avait le mauvais goût de résister aux déprédations en centre rééducatif, gavé de drogues jusqu’à afficher dans sa chair et ses yeux les langueurs extatiques du très saint vivrensemble. Les exigences d’une expression conforme à leur morale en chausse-trappe finit par ôter à notre vieux peuple le dire vrai. Au sein des villes qui, jusque là, craquelaient en fissures, s’édifièrent bientôt des enceintes autour de “zones vertes”.

On m’a dit que la vie, y mimait l’éternité, cependant qu’au-dehors, la guerre devint la norme, la famine et la lèpre et la terreur sans nom, puis les nuées de vermines se dévorèrent entre elles. Ce fut tous contre tous, le massacre, ultime économie, engloutit la société des hommes, qui furent moins que des bêtes, car crois-moi mon garçon, aucune bête ne s’abaisse à ce qui affleura alors. On s’éloigna des villes, dont on voyait le faste dès la tombée du jour, en oasis de lumière dans la foire aux ténèbres, en oasis mortelles pour la plèbe à pellagre qui osait s’approcher pour en gratter l’aumône.

Des drones en essaims dispensaient sans compter une mort rapide à ceux que la folie pointait du doigt au comble de la faim. Les meutes rabiques, comme des plaies divines, parcoururent en razzia toute la pauvre France. Ils ne savaient que prendre sans rien semer que des cadavres. Les natifs, depuis longtemps rabougris à n’être plus que des individus dénués de ferveur commune, avaient perdu les valeurs du groupe et le goût du sacrifice. Alors ne subsistèrent que de maigres enclaves, lieux où s’étendaient, parées de violence froide, les dures lois d’airain qu’on avait oubliées…

Les nomades en meutes étaient flux plus que peuple. Ils se mêlaient ponctuellement, se fracassaient dans le tumulte des discordes générées par leur nature née du sable sous le vent. Le “seum” les guidait, les avalait et les recrachait… À l’enfance de grand-père, bien qu’ils ne surent s’unifier, un étrange phénomène les fit converger de façon disparate, mus par un instinct grégaire, une foi d’essaim. Ils gagnèrent ainsi le Sud d’où ils ne revinrent plus. Certains disent qu’alors, ils furent anéantis par les phalanges Ibériques à la sinistre réputation. D’autres racontent qu’après avoir ravagé la France à en épuiser la terre, ils en abandonnèrent le corps au terme d’un périple par-delà les murs de mines flottantes, regagnant la terre de leur ancêtres.

Les cohortes de damnés dénués de compassion laissèrent derrière eux mères et sœurs. Ils laissèrent aussi dans leur odieux sillage, le poison capiteux de leur ressentiment qui dessiqua les cœurs. Nous fûmes monstrueux… Ce qui fut un pays ne s’est jamais remis de cette curieuse alliance des déracinés d’en haut et de ceux d’en bas… »

Sous le ballet sporadique des aéronefs des villes, la terre et le ventre des femmes sont presque stériles. Les habitants des cités sont devenus autres… Nous sommes la fin des hommes, la fin de l’âme. Un chant qui se mourait de n’être entonné. Sois ce souffle qui garde vive la braise. Sois l’espoir aux Enfers.”