La flambée du coût de l’énergie, un défi pour l’industrie allemande


Énergivore, la puissante industrie allemande cherche des parades à la flambée des prix. Enquête au Salon de l’industrie de Hanovre, à trois jours d’un Conseil européen à Bruxelles, où ces enjeux occuperont en partie les débats.

Dans les allées du Salon de l’industrie à Hanovre, Jörg Marheim se sent un peu abattu. « Nous avons eu deux années de pandémie, les problèmes de chaînes d’approvisionnement, et maintenant la guerre en Ukraine, la hausse des coûts de l’énergie et de l’inflation. Cela commence à faire beaucoup ! » soupire le responsable des ventes techniques de l’entreprise Spreckelmeyer, spécialisée dans les machines-outils.

Comme lui, de nombreux industriels allemands s’inquiètent des conséquences de l’inflation et de la flambée des coûts de l’énergie. Le sujet est un vrai serpent de mer outre-Rhin, où depuis vingt ans le prix de l’électricité bat des records, tiré vers le haut par l’abandon du nucléaire annoncé en 2011, la transition énergétique et l’aide aux énergies renouvelables.

À titre d’exemple, en 2020, au sein de l’Union européenne, c’est en Allemagne que le prix du kilowattheure appliqué aux entreprises consommant entre 2 et 20 gigawattheures (GWh) d’électricité était le plus élevé : 16,6 centimes d’euro le kilowattheure, contre 8,9 centimes en France et 10,6 centimes en moyenne dans l’UE.

Dans une enquête de la Fédération de l’industrie allemande réalisée en février 2022, les deux tiers (65 %) des PME-PMI considéraient la hausse des prix de l’énergie comme un défi important pour leur développement et un quart (23 %) comme un problème « existentiel ».

37 % des besoins en gaz

Cette menace s’est encore accrue avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie le 24 février. L’Allemagne est en effet très dépendante des approvisionnements russes. Elle doit engager très rapidement une diversification de ses sources d’approvisionnement. L’enjeu est crucial pour un pays où l’industrie – chimique, métallurgique, pharmaceutique et automobile – a consommé 37 % des besoins nationaux en gaz en 2021.

« Le fait que les principaux intrants de l’industrie, comme l’énergie, soient nettement plus chers qu’ailleurs est toujours un problème pour la compétitivité d’un pays, reconnaît Klaus Wohlrabe, de l’Institut IFO. Dans le cas de l’Allemagne, l’industrie a pu justifier des prix plus élevés en élargissant sa gamme de production, toujours axée sur la haute qualité. Mais la guerre en Ukraine a aggravé la situation et exerce une pression particulière sur les entreprises énergivores qui étaient déjà en difficulté auparavant », explique cet économiste, toutefois peu pessimiste quant à des effets négatifs sur la compétitivité allemande. « La guerre et les prix de l’énergie affectent toutes les entreprises européennes de la même manière », note-t-il.

Réduire la consommation

Sur le terrain, chacun tente de réagir, notamment en répercutant les hausses de prix. C’est le cas de l’entreprise bavaroise Wöhner, spécialisée dans les systèmes de distribution d’énergie et les systèmes de fusibles internationaux. « La question est de savoir jusqu’à quand cela sera possible », s’interroge Holger Schulte, un responsable de la société. Pour certains, la hausse des coûts de l’énergie signifiera « moins d’argent pour l’innovation », comme le concède Joaquin Borge-Sanchez, de l’entreprise Emka spécialisée dans les systèmes de serrures. « Nous essayons de réduire notre consommation d’énergie mais, au final, nous investirons moins que voulu ».

Le groupe Hawe Hydraulik, basé à Munich et qui emploie 2 500 salariés, a de son côté pris une décision « inattendue ». « Nous venons de lancer la construction de nos propres réservoirs de gaz », explique Karl Haeusgen, président du conseil de surveillance. « Nous allons nous constituer une réserve de deux ou trois mois pour assurer un éventuel arrêt de gaz russe ».

Menace d’une coupure unilatérale

Si un embargo européen sur le gaz russe semble peu probable, à courte échéance, une coupure unilatérale du robinet de la part de Moscou ne peut pas être exclue. Ce scénario plongerait l’économie allemande en récession alors que seuls 8 % des besoins en gaz de l’industrie sont substituables sur le court terme.

Dans ce contexte, certaines industries énergivores accélèrent leur passage à la neutralité carbone comme Wöhner, qui produit désormais sa propre électricité grâce à l’installation de panneaux solaires. « Nous sommes déjà neutres en CO2, mais nous souhaitons le devenir par nos propres moyens et pas seulement en achetant des certificats. La crise actuelle accélère nos projets », confirme Holger Schulte.

C’est aussi le cas du métallurgiste Salzgitter qui s’est fixé cet objectif d’ici à 2033, grâce à l’hydrogène, et qui dès cet été mettra à l’arrêt le premier de ses trois hauts-fourneaux au charbon. « Nous ne devons pas freiner nos efforts en faveur de la transition énergétique à cause de la situation géopolitique », juge Gunnar Groebler, son PDG. « Les coûts de l’énergie sont élevés et la concurrence très forte pour trouver de l’hydrogène mais le passage vers une énergie verte est une obligation si nous voulons survivre », lance-t-il en plaidant pour un soutien plus actif des politiques publiques.

Soutien public

L’État allemand, justement, doit-il davantage soutenir l’industrie ? Avec la pandémie et la guerre en Ukraine, la question fait son chemin au sein d’une industrie traditionnellement réticente à cette idée. En début d’année, 87 % des PME-PMI indiquaient qu’elles souhaitaient une action de l’État pour stabiliser le prix de l’électricité. Un appel apparemment entendu. En juillet, la taxe dite EEG sur les énergies renouvelables, qui plombe le prix de l’électricité, sera supprimée. Et le 13 juin, le gouvernement d’Olaf Scholz a demandé l’aval de la Commission européenne pour un programme d’aide de cinq milliards d’euros en direction des entreprises affectées par la hausse des prix de l’énergie.

Malgré les défis, Karl Haeusgen, du groupe Hawe Hydraulik et par ailleurs président de la Fédération des constructeurs de machines et d’équipements (VDMA), se veut positif. « On ne parle que des problèmes mais les carnets de commandes de l’industrie sont pleins. Il y a du travail pour les 15 prochains mois dans le secteur des machines-outils. Je ne m’inquiète pas pour l’industrie allemande. Elle est extrêmement créative. »

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Le pilier de l’économie allemande

En 2020, l’industrie représentait 20,1 % de la valeur ajoutée brute de l’Allemagne, soit le record européen. Ce niveau est resté constant pour l’Allemagne depuis 2000 malgré les diverses crises. En comparaison, ce taux est de 16,2 % en moyenne parmi les 27 pays de l’UE, de 10,5 % en France et de 10,6 % aux États-Unis.

Malgré les restructurations des années 2000, 6,2 millions de personnes travaillaient dans l’industrie en 2020, soit autant qu’il y a vingt ans.

Le chiffre d’affaires de l’industrie s’élevait à 1779 milliards d’euros en 2020, dont 378 milliards issus du très puissant secteur automobile. Celui-ci représente 4,9 % de la valeur ajoutée brute du pays et emploie 800 000 salariés, soit 13 % des salariés de l’industrie manufacturière.

En 2017, l’industrie exportait la moitié de sa production, tout en produisant aussi sur place pour les marchés locaux.

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