La gauche et l’antiracisme : Aux racines du divorce

Il y a quarante ans, la Marche pour l’égalité et contre le racisme soulevait un immense espoir. Mais la création de SOS Racisme par les socialistes va étouffer le mouvement autonome et instiller un sentiment de trahison durable chez les militants de l’immigration. Premier volet de notre série sur le rendez-vous manqué entre la gauche et les mouvements antiracistes.

Plus qu’enthousiaste, le communiqué qui accompagne l’arrivée à Paris de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, le 3 décembre 1983, est optimiste : « Cette première marche marque un tournant. La vie ne peut plus à présent être tout à fait la même. » Partis le 15 octobre de Marseille, à trente-deux paires de jambes et dans l’indifférence générale, les marcheurs sont accueillis par 100.000 personnes dans la capitale.

Lorsque la tête de cortège arrive à Montparnasse, une partie de la foule n’a pas encore quitté le point de départ, place de la Bastille. « Je me souviens encore nettement de ce souffle impressionnant et de cette certitude de vivre un moment historique, écrira dix ans plus tard le sociologue Saïd Bouamama, qui avait rejoint la Marche à Roubaix. Nous étions tous persuadés qu’un mouvement venait de naître et qu’un coup fatal venait d’être porté au racisme et à l’exclusion. » (in Dix ans de Marche des Beurs : chronique d’un mouvement avorté, éd. Desclée de Brouwer, 1994).

Face à l’omniprésence de la pensée xénophobe dans la campagne présidentielle, le discours antiraciste semble inaudible à gauche. À partir des travaux de sciences sociales, Télérama met en lumière, chaque semaine durant un mois, le rôle des gauches dans l’extrême-droitisation de l’espace politique français.

Boulevard du Montparnasse, à Paris, le 3 décembre 1983

Boulevard du Montparnasse, à Paris, le 3 décembre 1983

L’initiative est alors presque unanimement soutenue dans le débat public, au point que le président François Mitterrand recevra quelques-uns de ceux que l’on nommera « les Beurs ». Mais si l’événement est fondateur, le point de bascule qu’il représente dans l’histoire de l’antiracisme français ne sera pas celui imaginé par les marcheurs. Il marque en réalité le début d’une rupture entre la gauche et tout un pan du mouvement antiraciste, qui ne cessera de s’aggraver les décennies suivantes au fil de ce qu’une partie des populations issues de l’immigration vivra soit comme des trahisons, soit comme des reniements. Loin, très loin, du « coup fatal » au racisme,qui était espéré.

Le PC et le PS reviennent sur leur promesses

Dix ans plus tôt, le Parti socialiste (PS) et le Parti communiste français (PCF) adoptent le Programme commun, qui revendique l’égalité des droits entre travailleurs français et étrangers. Des associations se réclamant à la fois de la classe ouvrière et des populations immigrées se créent, comme le Mouvement des travailleurs arabes. Mais face à l’explosion du chômage à la fin des années 1970, le PCF réoriente son discours et soutient que les travailleurs immigrés concurrencent les travailleurs français et menacent leurs acquis sociaux.

Des tensions apparaissent dans les municipalités communistes, où le départ des classes moyennes du parc HLM (à la faveur de logements individuels) a transformé les grands ensembles en cités pour travailleurs pauvres et étrangers. La veille de Noël 1980, le maire PCF de Vitry-sur-Seine fait détruire au bulldozer un foyer d’immigrés où 300 travailleurs maliens venaient de trouver asile. Georges Marchais, candidat communiste à la présidentielle, enfonce le clou : « Il faut stopper l’immigration officielle et clandestine. » Une rupture brutale avec le principe marxiste selon lequel « les ouvriers n’ont pas de patrie », pourtant inscrit dans le manifeste du parti.

Le PS, en revanche, promet une politique sociale ambitieuse et des avancées vers l’égalité des droits. Son candidat, François Mitterrand, est élu le 10 mai 1981 avec le soutien des cités françaises. Rapidement, il abolit la peine de mort, régularise 130 000 sans-papiers, facilite le regroupement familial, protège certaines catégories de population des expulsions. Jusqu’aux premières désillusions : pas de politique ambitieuse en direction des quartiers populaires, pas de vote des étrangers aux municipales, des conditions d’entrée et de séjour sur le territoire à peine facilitées et le principe de la double peine (l’expulsion d’un condamné étranger après sa sortie de prison) conservé. Expulsions dont le chiffre global repart largement à la hausse (1 204 en 1983 contre 443 en 1982).

Boulevard du Montparnasse, à Paris, en 1983.

Boulevard du Montparnasse, à Paris, en 1983.

L’année 1983 est par ailleurs très meurtrière : les agressions et crimes racistes se multiplient, en particulier contre des Arabes. Des quartiers se mobilisent contre la dégradation des cités ou se révoltent contre les violences policières. C’est le cas des Minguettes, près de Lyon, où naît l’idée de la Marche. Un groupe de jeunes Maghrébins accompagné de l’abbé Christian Delorme, membre de la Cimade, décident de rallier Paris à pied après que l’un des leurs, Toumi Djaïdja, 19 ans, est blessé par balle par un policier. 1 300 kilomètres de Marseille à Paris. Pour ne pas cliver l’opinion publique, ils évitent de formuler des revendications précises.

Les enfants d’immigrés dans l’espace public

Certains militants sont gênés par ce positionnement. Ainsi se crée à Paris le Collectif jeunes autour de Farida Belghoul et Kaissa Titous, pour donner une dimension politique à la Marche, dénoncer les promesses non tenues du gouvernement et évoquer les questions de police et de justice. La manifestation parisienne, annoncée par une affiche montrant deux pieds, l’un en charentaise, l’autre en babouche, réunit une foule immense derrière une seule et unique banderole : « Pour l’égalité et contre le racisme ». « Une population entière a alors l’impression de passer du monde du silence et de la négation à celui de la parole et de la reconnaissance », observe Saïd Bouamama.

Des lycéens accueillent les marcheurs en banlieue parisienne, en 1983.

Des lycéens accueillent les marcheurs en banlieue parisienne, en 1983.

La Marche symbolise l’apparition des enfants d’immigrés post-coloniaux dans l’espace public. « Pour la première fois dans l’histoire de France, cette catégorie de la population va faire l’objet d’un discours médiatique et politique, et la manifestation produit un immense espoir et un unanimisme antiraciste dans l’opinion », écritle sociologue Abdellali Hajjat (in La Marche pour l’égalité et contre le racisme, éd. Amsterdam, 2013). Il l’explique par une « alliance improbable et non renouvelée » entre jeunes des banlieues, militants associatifs, responsables politiques, journalistes et intellectuels.

Premier bémol au moment de rencontrer François Mitterrand : les marcheurs avec un casier judiciaire ne sont pas reçus à l’Élysée. Toumi Djaïdja, figure de la Marche, s’en émouvra plus tard : « Le politique a failli à ce moment-là : la Marche a fait germer une idée, un espoir pour que ce pays tende à plus de cohésion. […] Pour respecter une certaine idée d’égalité et de partage, il fallait honorer toutes ces femmes et tous ces hommes qui ont traversé la France. » (in La Marche pour l’égalité, une histoire dans l’Histoire, éd. de l’Aube, 2013).

Mitterrand s’engage sur peu de choses. Principalement, sur la création d’une carte de séjour de dix ans : en réalité déjà actée et ne concernant pas les marcheurs, tous français, elle sera ensuite rabotée par une série de restrictions. Il promet la mise à l’étude d’un projet de loi punissant plus sévèrement les crimes à caractère raciste, qui n’aboutira pas, et s’engage à ressortir le dossier du droit de vote des étrangers, ce qu’il ne fera pas.

SOS Racisme et les visées électoralistes du PS

Dans le même temps, un glissement s’opère autour du terme « Beur ». Investi par les marcheurs pour trouver leur place dans l’espace public, il va leur échapper et servir, selon Abdellali Hajjat, à créer une catégorie de jeunes assimilables, par opposition à leurs parents qui ne le seraient pas : « Le terme scelle la séparation d’avec la génération des parents immigrés, alors nombreux à participer aux grèves ouvrières de 1982 à 1984. »

Le 9 décembre 1983, grève des travaileurs à l’usine automobile Talbot.

Le 9 décembre 1983, grève des travailleurs à l’usine automobile Talbot.

Les grévistes immigrés de l’usine automobile Talbot sont évacués par les CRS sous les cris « les Arabes au four, les Noirs à la Seine » des non-grévistes, tandis que le ministère de l’Intérieur Gaston Defferre et le Premier ministre Pierre Mauroy dénoncent ailleurs « des grèves saintes, d’intégristes, de musulmans, de chiites » et des travailleurs immigrés « agités par des groupes religieux et politiques ». Nouvelle rupture. « Jamais la gauche n’avait parlé des ouvriers en soulignant leur appartenance religieuse, poursuit le sociologue. C’est le début de la création du “problème musulman”. »

En outre, la dynamique créée par la Marche ne parvient pas à se structurer en un mouvement social et politique. Un groupe issu du Collectif jeunes de la région parisienne, Convergence 84, est à l’initiative de nouvelles manifestations, mais ne fédère pas les visions divergentes. À l’arrivée de l’une de ces marches, le 1er décembre 1984 à Paris, un petit groupe vend d’intrigants badges jaunes, une main avec l’inscription « Touche pas à mon pote ». C’est la première apparition de SOS Racisme, association créée par des amis trotskistes appartenant au syndicat étudiant Unef-ID et proches du PS.

Harlem Desir, président de SOS Racisme, Julien Dray et François Mitterrand le 17 avril 1986 à l’Elysée.

Harlem Desir, président de SOS Racisme, Julien Dray et François Mitterrand le 17 avril 1986 à l’Elysée.

Raoul Marmoz, ancien membre de SOS, raconte (in SOS Racisme, un mouvement collectif et des trajectoires individuelles, éd. L’Harmattan, 2020) qu’un conseiller de François Mitterrand avait souligné l’intérêt, dans l’optique de sa réélection, de l’émergence d’un « grand mouvement de jeunesse autour de l’antiracisme ». Mouvement que cherchera à constituer Julien Dray, l’un des jeunes fondateurs, en vue des législatives de 1986, alors que le Front national vient de s’offrir sa première percée électorale aux européennes de 1984.

Le mouvement des jeunes Arabes marginalisé

Avec l’aide de Jean-Louis Bianco, secrétaire général de la présidence de la République, les créateurs de SOS Racisme établissent une fausse « histoire officielle » : l’association serait née spontanément après un épisode raciste vécu dans le métro par un ami sénégalais. Les liens avec le PS sont tus, le mouvement se veut apolitique. Dans sa thèse consacrée à SOS Racisme, le politologue Philippe Juhem explique ce choix par le contexte de l’époque : le rapprochement du PS vers la droite, la baisse d’influence de la gauche dans la jeunesse, et la perception par cette dernière que les idéologies de « gauche » et de « droite » sont dépassées (33 % s’en disaient convaincus en 1981, 49 % en 1984). Des revendications générales, sans orientation précise, évitent ainsi une classification sur l’échiquier politique, et donc des adversaires. Par conséquent, il s’agit pour SOS Racisme de n’envisager « ni les causes du racisme, ni les politiques à mettre en œuvre pour le faire reculer ».

Lors d’un concert organisé par SOS racisme à Vincennes, 18 juin 1988.

Lors d’un concert organisé par SOS racisme à Vincennes, 18 juin 1988.

Cette stratégie fonctionne d’autant plus que l’association profite en réalité d’un soutien politique, financier et médiatique sans précédent : six mois après sa création, l’organisation de son premier concert, place de la Concorde à Paris, bénéficie d’1 million de francs de subventions du ministère de la Culture, de sponsors privés comme la Société Générale, Philip Morris ou Thomson, d’une retransmission sur TF1 et de la présence d’une flopée d’artistes de premier plan, de Jean-Jacques Goldman à Téléphone ou Indochine. L’événement réunit entre 200.000 et 500.000 personnes. SOS Racisme devient en un éclair la parole publique de l’antiracisme et de la jeunesse immigrée, au grand désarroi d’une bonne partie des mouvements autonomes qui voient en elle un « lobby antiraciste du PS » et un « pote aux roses » (le symbole du parti).“SOS est l’enfant d’une stratégie politique qui s’est construit indépendamment des revendications des cités, à partir d’elles mais en les niant. Au multiculturalisme, SOS oppose le métissage.” Le sociologue Saïd Bouamama.

Très vite, ils s’en inquiètent. Christian Delorme, le prêtre ayant coorganisé la Marche de 1983, écrit à son président, Harlem Désir, quatre mois après l’apparition de l’association : « Le succès de SOS Racisme ne doit pas provoquer l’étouffement de la mouvance associative des jeunes Maghrébins. […] Le danger est réel aujourd’hui que SOS rejette dans la marginalité ces actions et cette parole. » Chez ces militants, le sentiment de vivre une « OPA sur la Marche de 83 » monte face au triomphe de cette « machine de guerre contre le mouvement autonome des jeunes Arabes ». « SOS est l’enfant d’une stratégie politique qui s’est construit indépendamment des revendications des cités, à partir d’elles mais en les niant, estime le sociologue Saïd Bouamama. Au multiculturalisme, SOS oppose le métissage. »

À cette dépossession s’ajoute le reproche d’un antiracisme moral et non politique. Dans son étude de l’association, Philippe Juhem considère que SOS Racisme s’attache avant tout à « rétablir le caractère honteux et inavouable du racisme en rendant l’antiracisme “à la mode” ». Et ce, parce que sa conception du racisme est celle d’« un ensemble de préjugés et d’opinions », et non de rapports de domination. Une analyse que rejoint l’anthropologue Robert Gibb, qui parle d’une « approche restrictive et individualisante du racisme qui fait l’économie d’une réflexion sur le racisme des institutions ou de l’État au profit d’une seule focalisation sur des comportements individuels ». Selon lui, l’antiracisme de SOS a imposé un discours paternaliste, dans lequel le « pote » victime de racisme est l’objet, tandis que l’acteur ayant la parole est l’antiraciste.

Divisés pour longtemps

L’historien Emmanuel Debono, membre de la Licra, l’une des associations antiracistes historiques, juge réducteur d’opposer antiracisme politique et moral, car « l’antiracisme a intérêt à s’adosser à la morale ». « On réduit SOS à un antiracisme spectacle, qui fut une réalité mais ne fut qu’un des aspects de son action, alors que SOS, ce fut aussi les opérations de testing. » Le « testing » consiste à présenter des profils différents (couleur de peau, consonance du nom) lors d’une recherche d’emploi, de logement ou à l’entrée d’une discothèque pour démontrer une éventuelle discrimination. Un moyen, selon le sociologue Didier Fassin, d’établir « une sorte de chaînon manquant entre le racisme et l’inégalité ».

Manifestation à l’appel de SOS racisme à Paris en 1987.

Manifestation à l’appel de SOS racisme à Paris en 1987.

Mais, nuance-t-il, la simple lutte judiciaire contre les discriminations « tend à fournir aux responsables politiques, mais aussi parfois aux activistes, une solution satisfaisante », qui corrigerait les effets mais pas les causes. Son confrère Smaïn Laacher (in Faits migratoires, de l’opinion à la connaissance, Centre de ressources politiques de la ville en Essonne) estime que cette réduction par la gauche de gouvernement de la lutte antiraciste à celle contre les discriminations a pour vocation de maintenir le statu quo. Une analyse partagée par l’anthropologue Robert Gibb, pour qui cette focalisation « s’opère au prix de la perte d’une critique globale des rapports sociaux et de l’abandon d’un projet politique de transformation sociale radicale. C’est toute la capacité du mouvement antiraciste à transformer le monde social qui disparaît. »

À la réélection de Mitterrand en 1988, le déclin électoral de la gauche dans les quartiers populaires est déjà entamé. Un « Tour des jeunes de banlieue » organisé dans 30 villes par SOS Racisme révèle le fossé qui la sépare d’une jeunesse immigrée lui opposant un discours plus offensif. « À l’issue de la décennie, le mouvement antiraciste est divisé, éparpillé, analyse Saïd Bouamama. Les populations issues de l’immigration en particulier et le peuple des cités en général sont plus que jamais marginalisées. Il n’est pas étonnant dans ce contexte que, par la suite, les réactions s’orientent vers des émeutes violentes, le repli sur la sphère locale, la “démerde individuelle” et l’islam. » Une grande partie des cadres de SOS Racisme délaissent l’association pour monter les échelons du PS, tandis que les groupes autonomes vont perdurer loin de la gauche de gouvernement. Ni les uns ni les autres ne se doutent que, dès 1989, un nouveau débat va violemment les opposer : celui sur le voile et la laïcité.

À lire
La Marche pour l’égalité et contre le racisme, Abdellali Hajjat, éd. Amsterdam.

« On est chez nous » : Histoire des tentatives d’organisation politique de l’immigration et des quartiers populaires (1981-1988), éd. Solnitsata, 2017.

À voir
Les Marcheurs, chronique des années beurs, film documentaire de Samia Chala, Thierry Leclère, Naïma Yahi (Fr, 2013).

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