La Grande-Motte (34) : SOS Racisme teste l’entrée des boîtes de nuit (Màj : Le testing comme outil de lutte politique)

Durant tout l’été, plusieurs sections locales de l’association SOS Racisme procèdent à leurs traditionnelles campagnes de “testing” dans des bars ou des discothèques. Face à des actes discriminatoires trop souvent banalisés, cette méthode permet de lutter contre le racisme tout en gardant une approche pédagogique.

Si l’été est synonyme de vacances, pas question de baisser la garde pour SOS Racisme. Ses militants continuent d’effectuer régulièrement des “testings” dans les lieux habituels de détente et de fête, notamment dans les boîtes de nuit, comme nos confrères de Libération ont pu le constater. Le principe est simple : essayer d’y faire entrer plusieurs groupes de personnes, chaque groupe correspondant à une couleur de peau ou à une origine différente, et observer la réaction des vigiles dès l’entrée.

Utilisé depuis le début des années 2000 et importé des États-Unis, le testing permet de révéler les discriminations quotidiennes que vivent certaines catégories de personnes (en raison de leur couleur de peau ou de leurs origines) aussi bien à l’entrée d’une boîte de nuit que sur le marché de l’emploi. La méthode est d’ailleurs reconnue par la justice française et inscrite dans le Code pénal depuis maintenant quinze ans. Pour Rama Diop, coordinatrice de ces campagnes de testing dans la région de Montpellier, cette méthode de recensement met au jour un racisme devenu “ordinaire” qu’il est nécessaire de mettre en lumière.

Des discriminations encore nombreuses … et très évolutives

Rama Diop constate une nette hausse des discriminations raciales ces dernières années, mais surtout des évolutions en fonction de certaines périodes : “Que ce soit durant les tests ou dans nos permanences téléphoniques, on se rend compte que le racisme va réapparaître de façon très brusque après des attentats ou après des polémiques sur les questions ethno-raciales. En fonction de l’actualité, on va recevoir plus ou moins de signalements ou constater plus de situations discriminatoires sur le terrain”

Il y a également des périodes de l’année plus propices à des formes spécifiques de racisme : 

En période estivale, on est plutôt amenés à observer ça dans des campings, des boîtes de nuit ou des plages privées. Et ce ne sont pas forcément des refus : on va souvent demander aux personnes maghrébines ou d’origine sub-saharienne de se mettre dans un coin pour ne pas faire fuir la clientèle

Le reste de l’année, SOS Racisme mène des campagnes auprès de différentes entreprises ou agences immobilières … Et quelquefois en inversant les rôles : les militants vont, par exemple, tester des agences et tenter de faire passer des annonces pour des appartements en précisant ne pas vouloir le louer à “certains types de personnes” : “Aujourd’hui encore, ça passe. Les agences nous donnent parfois des conseils pour faire ça de manière propre et légale”, soupire Rama Diop.

Un racisme conscientisé et banalisé 

Preuve de l’utilité du procédé, de plus en plus de personnes ont recours à des “auto-testings” : “Dans beaucoup de signalements, des gens nous disent avoir testé eux-mêmes des établissements ou des particuliers, comme sur Le Bon Coin. Récemment, en Gironde, un homme noir, avec un accent assez prononcé, a répondu à une annonce pour louer un garage en appelant le numéro indiqué. On lui a répondu qu’il était déjà loué. Il a senti un truc étrange et a contacté un de ses amis – blanc et sans accent – et là … c’est passé. Il a pu le louer sans problème”, rapporte la militante de SOS Racisme. 

Pour elle, cela montre également que les personnes concernées ont fini par intégrer ces différentes formes de racisme, au point de créer des stratégies pour les repérer et s’en prémunir. D’ailleurs, à proximité d’une des discothèques testées le week-end dernier, des militants ont croisé un groupe de personnes d’apparence maghrébine, visiblement résignées : “On leur a demandé pourquoi ils n’allaient pas en boîte, ils nous ont répondu qu’avec leur tête, c’était sûr qu’ils ne pouvaient pas rentrer”.

Avec le temps, la verbalisation du racisme change et se montre parfois bien plus sophistiquée et insidieuse, note Rama Diop. “Évidemment, aujourd’hui, un individu raciste ne va plus nécessairement dire ‘sale arabe’, il va répondre autrement. Il ne va d’ailleurs plus se définir lui-même comme “raciste”. Face à ça, des personnes concernées ne vont plus se rendre compte qu’elles font face à de la discrimination. Même juridiquement ça peut devenir plus compliqué à prouver.” Dans le même temps, si le discours apparaît plus policé, elle note un recours à la violence physique de plus en plus fréquent. “Le but est de pousser la personne discriminée à devenir violente à son tour et la pousser dans ses retranchements. C’est très humiliant à vivre.” 

Face à l’intolérance, le choix de la pédagogie 

Le testing ne se résume pas à un simple pointage de doigt, “même si le but principal est de montrer que le racisme existe toujours, que ce n’est pas un mythe ou un phénomène révolu”, précise Rama. Chacune de ces campagnes mènent ensuite à des dépôts de plainte, preuves à l’appui. Ces campagnes sont également l’occasion de faire de la pédagogie. “Si notre travail permet de révéler des problèmes de management au sein d’une entreprise, de leur faire prendre conscience de la gravité de la situation, tant mieux !”. Elle poursuit : 

En 2005, on a mené un grand testing au sein du groupe L’Oréal suite à des signalements. Quelques mois après le procès, la direction a mis en place des dispositifs internes pour lutter contre les discriminations. La lutte, ça passe aussi par la formation et la pédagogie !

Insérer la lutte contre le racisme dans l’agenda politique est un processus long et compliqué. “On a parfois l’impression qu’on ne s’y intéresse que quand il y a des morts, avec George Floyd aux États-Unis ou Adama Traoré en France. Le but, à travers ces testings, c’est de mettre ces questions dans le débat public une bonne fois pour toutes et créer un véritable rapport de force”, conclut la militante antiraciste.

France Inter

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Ce week-end, l’association a mené une campagne de tests dans certains établissements de La Grande-Motte, dans l’Hérault, pour mettre au jour et documenter les discriminations dont souffrent certains clients.

Armand, 21 ans, Cheikhou, 30 ans, et Ndeye, 29 ans, sont noirs. Samedi soir, ils n’ont pas pu entrer dans une discothèque très prisée du littoral méditerranéen, à La Grande-Motte. Un peu avant 1 heure du matin, alors que des dizaines de jeunes patientent en une longue file d’attente, un vigile intervient brusquement, comme le montre une vidéo filmée avec un téléphone, que Libération a obtenue. «Combien vous êtes ?» lance-t-il au moment où une employée leur demande, comme aux autres, une pièce d’identité. «On est trois», répond l’un des clients. «Ah… ça sera pas possible, désolé !» Ndeye, la seule femme du groupe, s’insurge : «Pourquoi ? Pourquoi c’est pas possible ?» Le vigile réplique : «Bloquez pas l’entrée, s’il vous plaît, allez-y !» […]

“Flagrant délit de discrimination raciale”

SOS Racisme “souhaite que des sanctions administratives soient posées à l’encontre des établissements ayant été pris, lors de cette opération, en flagrant délit de discriminations raciales“. Comme l’an dernier, l’organisation anti-raciste relève que les personnes discriminées à l’entrée des établissements sont le plus souvent “des Noirs, Arabes, Roms” et des “personnes d’Asie du Sud”. […]

Libération