La mâle bouffe, typologie de l’alimentation au masculin

De la bonne vieille culture viandarde au diktat de la minceur et à l’émergence du « Fasting », les hommes en auraient-ils fini avec la vision viriliste de l’alimentation ? Pas sûr. Petite typologie de la masculinité contemporaine par le menu.

« De la viande et des patates ! » C’est dans ce sketch désormais culte que Florence Foresti résume ainsi le régime alimentaire des garçons. Qui ne s’est jamais fait la réflexion ? À la cantine, à la maison ou lors de déjeuners d’affaires, les hommes se ruent bien souvent sur la viande. Associée dans l’imaginaire collectif à la force et donc à la virilité, elle est perçue comme l’aliment « masculin » par excellence ; quand le poisson et les greens (aliments verts) seraient plus « féminins ». Un simple coup d’œil sur Instagram le raconte bien. Avec plus de 20 millions d’occurrences, le mot-clé #dudefood (bouffe de mec) n’est qu’une succession infinie d’images de burgers dégoulinants, d’entrecôtes-frites hypercaloriques et de ribs grillés au barbecue. Gras, sang, feu : on nage ici en plein imaginaire Cro-Magnon. Dans le livre de référence « La Politique sexuelle de la viande », l’écrivaine féministe Carol J. Adams décortiquait, dès 1980, le lien entre viande et patriarcat. Pour Vulca Fidolini, maître de conférences en sociologie à l’université de Lorraine et spécialiste des questions de genre et d’alimentation, « la France est un pays où l’on regarde souvent ce qui se passe dans l’assiette du voisin. Et nos choix alimentaires, conscients ou non, consolident de manière insoupçonnée les stéréotypes de genre ». Manger un produit carné renforcerait ainsi l’image que l’on veut donner aux autres – en gros, celle d’un « vrai homme » ou celle d’une femme qui sait se hisser au niveau de ses collègues masculins. Julie, 38 ans, cadre dans un grand groupe de restauration, confirme : « En déjeuner pro avec mes équipes, je me retrouve souvent à prendre la bavette-échalotes au lieu de la salade qui me fait envie, parce que je me dis que je vais être mal perçue, qu’on va me dire que je“fais ma meuf”, etc. » Dans « Diners, Dudes & Diets », un récent et stimulant livre américain (non traduit), Emily J.H. Contois, chercheuse à l’université de Tulsa, déconstruit la masculinité d’aujourd’hui en observant les pratiques alimentaires de ses contemporains à travers l’histoire, mais aussi via les émissions culinaires, la publicité et les réseaux sociaux. Elle décrypte ce qui se joue en coulisses, à bas bruit : la perpétuation de la domination masculine et de la société hétéronormée. « La nourriture est au cœur de nos vies, c’est intime, assure-t-elle. C’est quelque chose qui traverse notre corps pour devenir une part de nous-mêmes. Et étudier l’intersection entre alimentation et genre donne une vision claire des rôles homme-femme dans nos sociétés. On admet qu’un homme ait un large appétit, quand une femme se doit de se surveiller, son corps est sous une contrainte très forte. Même si, aujourd’hui dans notre société néolibérale, le corps de l’homme subit de fortes injonctions. »           

Le régime alimentaire s’est modifié depuis la seconde moitié du XXe siècle et l’avènement de la société de consommation et des loisirs dans les pays occidentaux. Le travail tertiaire s’est développé, et les questions de santé alimentaire ont émergé. La représentation de la masculinité a elle aussi évolué. Si les années 1980 marquaient celles du triomphe du corps viril sculpté et musclé, on observe aujourd’hui une masculinité « en crise », travaillée par les avancées du féminin. Exemple, Benjamin Castaldi fait des pubs pour Comme J’Aime. Comment concilier virilité et aliments perçus comme « féminins » ? Dans son livre, Emily J.H. Contois parle ainsi de « contamination de genre », soit la peur de la « féminisation » via l’alimentation. Elle raconte comment, aux États-Unis, les rois du marketing ont trouvé des astuces pour vendre au consommateur masculin des produits initialement vus comme « féminins », tels les sodas à faible teneur en sucres. Le cas Coca Light est révélateur : au départ marketé pour un public féminin désireux de surveiller sa ligne, le produit est repensé, labellisé Coca Zero et repackagé dans une canette noire pour être vendu aux hommes. Basique, mais génial. Ces nouveaux commandements de la cuisine healthy ont favorisé aux États-Unis l’émergence, dans la pub, de la sympathique figure du « Dude », du nom de ce personnage de « The Big Lebowski », le film culte des frères Coen. Soit un homme qui ignore les injonctions de minceur et de santé. Une émancipation ? Emily J.H. Contois précise : « La figure du Dude est trompeuse, car elle semble libérer l’homme des diktats de la société… quand, en réalité, elle ne fait que renforcer les stéréotypes de genre ! Le Dude a le droit de faire ce qu’il veut en matière d’alimentation, mais il reste un homme dominant, et un homme blanc. Même chose avec cette idée de “dad bod”, ce corps masculin qui se fiche d’être mince. Il n’y a pas d’équivalent féminin. On glorifie peu le “mom bod” post-accouchement… »

« L’idée de “dad bod”, ce corps masculin qui se fiche d’être mince, n’a pas d’équivalent féminin »

Et les hommes végétariens dans tout ça ? En 2015, un rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) établissait un lien entre viande rouge et cancer. Pour la Peta (association de protection des droits des animaux), les produits carnés, riches en cholestérol qui bouche les artères, seraient même coupables « d’entraver la vie sexuelle ». La viande rendrait impuissant ? « Dès qu’il y a une consommation qui sort des codes normatifs et semble porter atteinte à la masculinité hégémonique, on observe une stratégie de justification, explique Vulca Fidolini. Un homme qui adopte un régime végétarien peut par exemple exalter sa virilité en faisant référence à ses multiples conquêtes féminines. » Bref, même si la société produit des figures alternatives comme le Dude ou le végétarien, celles-ci finissent trop souvent, par effet pervers, par renforcer la figure masculine dominante. Las ! Visible sur Internet, une vidéo de l’Ina, datée de 1976, montre ce que mangeaient les travailleurs de l’époque, qu’ils soient employés de bureau ou ouvriers de chantier : sandwich au comptoir et demi-pression, ou gamelle préparée par « ma femme ». Aujourd’hui, pour être performant au travail, l’homme mange moins, voire… plus du tout. C’est le cas des adeptes du « fasting » (jeûne intermittent), une tendance qui fait fureur dans les entreprises de la tech. Jack Dorsey, patron de Twitter et gourou de la Silicon Valley, déclarait ainsi, en 2019, ne plus faire qu’un seul repas par jour, le dîner, afin d’améliorer ses performances et d’être plus « concentré au travail ». De nombreuses applis se sont d’ailleurs engouffrées dans le créneau de l’ascèse alimentaire, proposant des tutos. Pour le sociologue Vulca Fidolini, « il s’agit là de pratiques minoritaires, que l’on observe plutôt chez des populations éduquées. Car tout le monde n’a pas le style de vie qui peut permettre ce type de comportement. On est dans l’idée du “sauvage”, celui qui pousse son corps jusqu’aux limites. Ce qui est intéressant ici, c’est que la virilisation opère désormais via la non-alimentation ». Conclusion : viande, légumes ou clopinettes, le patriarcat est toujours au menu.

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