La méthode Daryl Davis

Daryl Davis, musicien afro-américain de 64 ans, a convaincu 200 membres du Klu Klux Klan de renoncer à leur adhésion à cette organisation raciste. Sa méthode : l’écoute et l’empathie.

J’avoue, je ne connaissais pas Daryl Davis, le musicien américain de blues et R & B, jusqu’à ce qu’une amie me parle de lui en me disant que ce pianiste et guitariste afro-américain de 64 ans avait convaincu 200 membres du Klu Klux Klan de quitter cette société secrète terroriste de suprémacistes blancs.

– À ton avis, me demanda cette amie, comment a-t-il fait ?

Je réfléchis un instant avant de répondre :

– Il leur a raconté l’histoire des Noirs d’Amérique ?

– Non.

– Il leur a raconté sa propre vie ?

– Non plus.

– Il les a invités chez lui ?

Elle éclata de rire, et je m’empressais d’ajouter, un peu honteuse :

– Non mais… un par un… je voulais dire…

Tout aussi naïvement, j’enchaînais :

– Il leur a offert des livres pour les instruire de la réalité ?

– Absolument pas. Pour convertir ces deux cents membres du groupuscule néo-nazi, il les a écoutés.

Un instant je me revis dans des situations moins extrêmes mais qui m’avaient souvent mise dans l’embarras : que faire par exemple lors d’une réunion familiale lorsqu’un de vos proches que vous aimez tant annonce sans complexe que l’extrême droite « n’a pas tort » ou bien « qu’elle pointe de vrais problèmes » et surtout qu’il va, ou a, voté pour elle ? Est-ce que vous engagez la bataille au risque de dynamiter ce rassemblement familial ? Est-ce vous prenez cette brebis égarée à part pour tenter gentiment de la convaincre ou tout au moins de sauver votre honneur en lui disant votre façon de penser ?

J’ai plus d’une fois écrit dans ce journal ce qu’il en était de mes révoltes et de mes colères face aux extrémismes et aux injustices, mais dans la vie courante il m’est arrivé de « laisser couler » comme on dit, j’ai bataillé, oui, mais pas toujours. Pas à chaque occasion.

Daryl Davis (fils de diplomate) n’a, lui, jamais rien laissé passer, et il a longuement et patiemment écouté ceux qui étaient ses ennemis et qui sont, pour certains, devenus ses amis. « Il faut établir le dialogue car, lorsque deux ennemis se parlent, ils ne sont pas en train de se battre », a-t-il l’habitude de dire à ses détracteurs, et ils sont nombreux, Noirs comme Blancs, à être en désaccord avec ses méthodes.

Mais voici comment l’histoire a commencé : un soir, au début des années 1980, juste après l’un de ses concerts, un homme s’approche de Daryl Davis et lui avoue que c’est la première fois qu’il entend un Noir jouer du piano aussi magnifiquement. Ils prennent un verre, discutent blues et boogie-woogie jusqu’à ce que l’homme avoue que c’est aussi la première fois qu’il s’assoit à la même table qu’un Noir, puis enchaîne en avouant être membre du Ku Klux Klan.

Après un léger fou rire nerveux, c’est le déclic pour Davis. « C’était comme si j’avais planté une graine dans l’esprit de cet homme », explique-t-il. « Et que faites-vous une fois que vous avez planté une graine ? Vous la nourrissez. » Et il l’a nourrie. Durant plus de trente ans. Commençant à chaque rencontre par cette question : « Pourquoi me haïssez-vous alors que vous ne me connaissez pas ? », puis écoutant, et encaissant les réponses. Quant à lui, pour connaître vraiment ceux qui le haïssaient sans raison, il a plusieurs fois assisté à leurs rassemblements au Klan.

Lors de sa conférence pour TEDx (sous-titrée en français et disponible sur le Net), il projette des photos où on le voit converser avec les membres de cette société, et poser avec l’un d’eux devant une grande croix en feu : « Ils faisaient des discours, je prenais des notes et j’essayais d’absorber et de comprendre. J’essayais d’apprendre et de comprendre ce qui les motive », dit-il.

Très vite, CNN a décidé de faire un reportage sur ce musicien connu, devenu ami du leader et « sorcier impérial » du Klan, Roger Kelly. Après avoir filmé Davis en concert ils sont allés avec lui à un rassemblement du Klan durant lequel Kelly désignant Davis a ces mots : « Je suivrais cet homme jusqu’en enfer parce que je crois en ce qu’il représente et il croit en ce que je représente. Il me respecte et il m’écoute et je le respecte et je l’écoute. » Davis a ensuite invité l’équipe de CNN à assister chez lui, dans sa cave, à son dialogue avec cet homme. Le clip tiré de cet échange a été diffusé toutes les heures, pendant vingt-quatre heures, dans le monde entier.

Kelly, comme 199 autres membres après leur rencontre avec Davis, a quitté le Klu Klux Klan. « La haine provient de la peur, une peur de l’inconnu », répète Daryl Davis, qui conclut sa conférence par ces mots : « Prenez le temps de vous asseoir et de parler avec vos adversaires. »

On pense ce que l’on veut de ses méthodes, mais ces paroles-là, à mon avis, sont à méditer…

La Croix