La police est-elle forcément raciste ?

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Dans le sillage de la mort de George Floyd lors d’une interpellation policière aux États-Unis, des milliers de personnes à travers l’Europe ont manifesté contre les violences raciales imputées aux forces de l’ordre.

En France, elles sont également des milliers à s’être rassemblées le 13 juin dernier à Paris à l’appel du comité Adama Traoré, un jeune homme mort il y a quatre ans après avoir été poursuivi et interpellé par des gendarmes. Sa sœur Assa est devenue la figure emblématique du mouvement. Depuis quatre ans, elle mène combat pour que la lumière soit faite sur la mort de son frère et obtenir un procès contre les hommes qui l’auraient plaqué longuement au sol.

“La police n’a aucun droit à amener les jeunes à la mort”

“Mon frère a porté le poids de ces 3 gendarmes pendant 9 minutes,” lance la jeune femme lors d’un rassemblement à Persan en région parisienne. “Aujourd’hui, on demande que les faits soient requalifiés en homicide volontaire ; on dénonce l’impunité policière, la violence raciale et la violence sociale,” martèle-t-elle. Un appel auquel des milliers de personnes ont répondu ce 18 juillet, jour de commémoration organisée par le collectif La Vérité pour Adama.

À ses côtés, se trouvent plusieurs familles de victimes d’actes imputés à des policiers. “Le système, l’Etat veut faire en sorte que nous, issus de l’immigration, soyons de côté ; nous, on est des citoyens de seconde zone,” affirme Mahamadou Camara du collectif Vérité et Justice pour Gaye Camara.

“À chaque fois qu’un jeune se fait tuer par la police française, on le criminalise et ça, ce n’est pas normal parce que la police n’a aucun droit à amener les jeunes à la mort, la peine de mort a été abolie,” insiste-t-il.

Pour Assa Traoré et ses soutiens, l’affaire Adama symbolise un mal endémique. “Mon frère est mort d’un comportement raciste et violent de ces forces de l’ordre et c’est systémique,” affirme la jeune. “On demande justice pour Adama, c’est pour tous les Adama Traoré et pour que les choses changent, pour que plus personne n’ait le droit de mort sur la vie de qui que ce soit,” dit-elle.

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Rassemblement à Persan le 18/07/20euronews

Dans le travail de policier, “il n’y a plus de place à l’humain”

En juin dernier, les policiers français avaient manifesté contre ces accusations. La violence raciale est le fait d’une minorité, disent-ils. La direction de la police nationale n’a pas donné suite à nos demandes d’interview.

David Le Bars dirige le Syndicat des commissaires de police français (SCPN). S’il admet des dérapages, il récuse les accusations d’impunité dans les forces de l’ordre, mais estime que l’institution a besoin d’une réforme pour retrouver le sens de sa mission.

Dans son livre “La Haine dans les yeux”, il décrit la dégradation des conditions de travail de la police et indique : “Le policier n’a plus rien à gagner à jouer la carte humaine.”

“On a aujourd’hui une grosse lourdeur administrative, on a des process administratifs, judiciaires qui sont très lourds et il n’y a plus de place à l’humain,” explique David Le Bars. “Il n’y a plus de place au bon sens du policier dans sa relation avec le citoyen et je crois que cette déshumanisation pèse aussi dans nos relations avec le citoyen,” estime-t-il.

“On est sur-employés dans une activité qui est toujours vue comme répressive,” poursuit le représentant syndical. “Je crois que la population ne voit plus l’autre versant de la police : celui de la prévention, de la présence, de cet aspect qui rassure et protège nos concitoyens,” fait-il remarquer. “Et là, on est sur des sujets structurels, d’organisation de la police nationale et plus largement, des forces de l’ordre sur l’ensemble des territoires,” alerte-t-il.

Des méthodes contestées

Souvent montrées du doigt, des méthodes remises en cause dans plusieurs rapports d’organisations scientifiques ou de défense des droits de l’homme.

Une vidéo fournie par Human Rights Watch montre une policière française qui lance à des personnes qu’elle contrôle : “On est dans un état de droit, c’est la République française ; donc lors d’un contrôle de police, on se tait et on obéit.”

Dans un rapport récent, cette ONG dénonce des abus lors de contrôles d’identité notamment auprès de mineurs. Elle a recueilli le témoignage d’un enfant : “J’ai été contrôlé deux fois,” dit le garçon dans une vidéo de l’ONG. “La première fois, c’était à l’âge de 9-10 ans : j’ai pensé que ce n’était pas normal que des policiers palpent des enfants de 10 ans,” explique-t-il.

Human Rights Watch
Vidéo d’un contrôle policierHuman Rights Watch

L’avocat Slim Ben Achour avait obtenu en 2016, la condamnation de l’État par la Cour de Cassation estimant que sa responsabilité était engagée dans des cas de contrôles policiers réalisés en fonction de l’apparence physique et de l’appartenance vraie ou supposée à une ethnie ou une race.

Des contrôles dits au faciès lourds de conséquences selon l’avocat. “Cela a un impact sur la relation de ces mineurs ou de ces jeunes majeurs avec les institutions,” souligne Slim Ben Achour qui ajoute : “Pour eux, la République n’est pas une République, elle est irrespirable puisque dès qu’ils sortent, ils ont peur d’être contrôlés ; ils vont être contrôlés, cela fait partie de leur quotidien.”

“Un problème d’éducation”

Réconcilier les jeunes avec les institutions, c’est l’objectif de l’association Raid Aventure, créée par un ancien policier du RAID, unité d’élite de la police française.

Lors de camps d’été ou de journées organisées dans de nombreuses villes de France, des policiers bénévoles viennent faire découvrir leur métier à des enfants et adolescents venus de quartiers dits sensibles.

“La racine du problème se trouve d’abord à la base, c’est-à-dire au niveau de l’éducation,” estime Bruno Pomart, président de l’association. “Je crois qu’il faut qu’on travaille sur ces sujets-là de façon forte et je pense que c’est à travers ce type d’action qu’on arrivera à recréer du lien social entre les jeunes et l’institution et la police nationale en particulier,” souligne-t-il.

Lors d’une animation à Bobigny le 15 juillet dernier, Adam, un adolescent discute avec Anissa, policière : “Chez quelques policiers, le premier truc qui leur passe dans la tête, c’est de frapper,” assure-t-il. “Je ne sais pas, moi je travaille avec eux depuis neuf ans et je ne vois pas ça,” répond la jeune femme.

“Il y a certains jeunes qui ne voient pas comment ça se passe [du côté de la police] : c’est dommage !” déplore-t-elle en s’adressant à notre équipe.

Adam l’assure : “Moi je dis : il n’y a pas de racistes [ndlr : dans la police] ; les policiers ont raison parce que les voyous n’ont pas le droit de faire n’importe quoi, mais les voyous aussi, ils ont raison parce que c’est écrit dans la loi que c’est interdit de frapper des jeunes. Donc, c’est donnant donnant,” affirme-t-il.

“C’est une occasion pour eux de discuter avec des policiers, sans animosité, hors de l’exercice de leurs fonctions et puis cela permet d’ouvrir le débat,” se félicite la jeune policière.

Village sportif et citoyen de Raid Aventure

“La famille veut en avoir le cœur net”

Le dialogue n’est pas toujours aisé. Nous suivons une marche blanche organisée le 10 juillet dernier pour Lamba N’Diaye dans la ville de Mantes-la-Jolie, en périphérie de Paris. Un hommage à un homme de 34 ans, père de trois enfants, retrouvé mort dans la Seine quelques jours auparavant.

La police locale a informé son épouse du décès par téléphone, invoquant un suicide. Elle n’y croit pas et a fait ouvrir une enquête. “Comment on peut vouloir se suicider en s’arrêtant sur la route : il rentrait à la maison pour ramener des pizzas à ses enfants, il faut m’expliquer,” s’indigne Sunay N’Diaye.

Faute de réponses aux nombreuses questions de la famille, le doute se propage dans la communauté. La confiance envers la police s’émousse. Parmi les personnes présentes à la marche, une femme lance : “En France, il y a une justice à deux vitesses. Il y a une justice pour la France d’en haut et il y a une autre justice pour la France d’en bas”.

Amal Bentounsi, la responsable du collectif “Urgence, notre police assassine” dont le frère a été tué par des policiers, condamnés à 5 ans avec sursis, est venue soutenir la famille du défunt à titre privé, dit-elle. “La famille n’est pas là à dire que c’est forcément de la responsabilité des policiers, on ne le sait pas, mais elle a envie d’en avoir le cœur net,” précise-t-elle. “On a un doute parce que cela fait des années que beaucoup de jeunes meurent et qu’il y a des interrogations, des incohérences,” assure-t-elle. “C’est normal que cette famille fasse des démarches pour réclamer la vérité et s’il le faut, la justice,” insiste-t-elle.

Sunay N’Diaye, l’épouse du défunt, ajoute : “Je veux juste qu’on me dise pourquoi mon mari est mort, tout simplement, pour que je puisse faire mon deuil avec mes enfants.”

Nous avons contacté le commissaire de police de la ville. L’enquête lui interdit de nous donner des détails, mais assure détenir les éléments prouvant la thèse du suicide. Le dossier a été transmis au Parquet.