La relation ambivalente des jeunes Algériens à la France

À l’occasion de la visite d’Emmanuel Macron du 25 au 27 août à Alger et Oran, les jeunes Algériens témoignent d’un rapport à la France dominé par un ressentiment mâtiné d’envie.

La scène délirante se déroule au centre d’Oran. Deux à trois mille personnes scandent, téléphones brandis, « Oyé DJ Snake ! ». William Grigahcine, la star française du dance floor visite, au milieu de la cohue, le local, fermé depuis des lustres, de Disco Maghreb, l’ancien label musical majeur du raï, qu’il a exhumé dans un clip viral au début de l’été. C’était le 5 juillet dernier, jour du 60e anniversaire de l’indépendance algérienne. Dans la seconde ville du pays, la plus belle cote d’amour revient donc à un Français, William Grigahcine alias DJ Snake qui, comme Zinedine Zidane lors de son voyage de 2006, a célébré le pays de ses parents.

DJ Snake – sa mère est algérienne – a mis en scène, pour la planète entière, les racines populaires de la musique raï. « Les Algériens sont un peuple exalté, généreux et versatile. Le phénomène est décuplé chez les jeunes, qui ont besoin d’être reconnus », affirme Said Bendi, 38 ans, photographe et galeriste. Parfaite démonstration de cette versatilité, relève-t-il, « les mêmes jeunes qui étaient devant Disco Maghreb conspuaient La Marseillaise lors du match Algérie-France des Jeux méditerranéens », trois jours auparavant dans cette même ville d’Oran.

« Même les Maliens ne veulent plus de l’aide de la France »

La forte délégation française a même été sifflée par une partie du stade lors de la cérémonie d’ouverture de ces Jeux, avant tout enjeu sportif. Le questionnement public d’Emmanuel Macron en septembre 2021 sur l’existence « d’une nation algérienne avant la colonisation française », n’est toujours pas passé de ce côté-ci de la Méditerranée. C’est, illustré ici, toute l’ambivalence de la relation des Algériens à la France.

Nadir est un jeune artisan dans une tannerie en haut de l’ex-rue Casbah d’Alger. Il ne sait pas que l’armée du maréchal de Bourmont est descendue en parade par cette ruelle lors de sa prise d’Alger le 5 juillet 1830. « J’aimerais beaucoup voir des touristes français dans ma boutique, mais je pense qu’ils ne viennent pas à cause de la mauvaise image que donnent les Algériens en France », s’attriste-t-il.

En même temps, il est convaincu que la France « officielle » ne peut pas « vouloir du bien à notre pays ». « Regardez, ce n’est pas un hasard, si même les Maliens qui sont pauvres ne veulent plus de l’aide de la France », en veut-il pour preuve.

« Colonisation, racisme et visa »

Lorsque le mot France est prononcé, il suscite souvent la même réaction chez les jeunes : « colonisation, racisme et visa ». Le contenu de chaque mot fluctue. Les jeunes plus sensibles au présent, et donc au débat sur l’islamophobie en France, au resserrement « sévère » de l’octroi des visas, semblaient avoir relativisé le poids de l’Histoire.

Mais cela a bougé ces dernières années. La défiance vis-à-vis de la France « néocolonialiste » s’est propagée à nouveau, alors que la visite triomphale de Jacques Chirac à Oran en mars 2003 pouvait laisser le sentiment qu’une page allait être tournée.

Pour Samia, 34 ans, universitaire et militante démocratique, « c’est la faute au soutien de Macron au président Tebboune au mépris des revendications du mouvement Hirak populaire pour un vrai changement ».« La France a toujours été cynique pour ses intérêts, poursuit-elle, mais on pensait qu’après le printemps arabe, elle ferait plus attention à ne pas se mettre à dos les peuples qui souffrent de l’absence de liberté. »

« L’Histoire rebondit par-dessus les générations »

Les manifestations populaires de février 2019 à mai 2021 ont systématiquement présenté le pouvoir algérien comme le serviteur des intérêts français. En retour, la propagande du pouvoir installé après la chute du président Bouteflika, a accusé régulièrement les activistes du Hirak d’être manipulés par des officines parisiennes.

« La collaboration avec la France reste en Algérie la pire des accusations, et cela marche aussi chez les jeunes. C’est efficace, Poutine a utilisé la collaboration d’Ukrainiens avec les nazis pour justifier son invasion. Lorsqu’on pense que l’Histoire est évacuée, elle rebondit par-dessus les générations », explique Samia qui s’apprête à s’installer en France « en attendant des jours meilleurs ». « Là-bas au moins les libertés individuelles ont un sens », dit-elle.

L’attrait de la France pour les jeunes Algériens les plus éduqués menace toutefois de refluer avec la dégradation de l’image d’un pays peu accueillant. « Même les footballeurs binationaux nés en France choisissent de jouer pour l’Algérie, c’est dire si cela devient difficile pour nous là-bas », note Said Bendi, le photographe oranais.

L’univers culturel français en perte de vitesse

Les jeunes, même ceux qui parlent la langue, fréquentent moins l’univers culturel français que leurs parents. Internet qui donne accès au monde entier a déclassé les chaînes satellites françaises qui ont « biberonné » une partie des familles algériennes dans les années 1980 et 1990.

Le resserrement de l’octroi des visas décidé en 2021 a touché également les étudiants en partance pour les universités françaises, et renforcé le ressentiment. Amel, jeune docteure en pharmacie, ne se projette pas en France pour y continuer des études ou y vivre. « Je suis allée en vacances deux fois en France. J’ai beaucoup apprécié en tant que touriste. Mais j’ai de nombreux amis qui y ont vécu des expériences pénibles de discrimination lors de stages. Si je décide d’émigrer, j’irai en Allemagne ou au Canada », envisage-t-elle.

La France reste une « solution de facilité »

La France est jugée comme « la solution de facilité » pour les jeunes qui veulent faire carrière à l’international. On y va moins pour les opportunités et la liberté que pour la possibilité d’être hébergé gratuitement chez un ami ou un parent. La France est en train de devenir un peu « la Lampedusa de luxe » des jeunes Algériens diplômés, selon une formule lue sur les réseaux sociaux. « Ils pensent en repartir après avoir musclé leur CV et épargné un peu », explique Amel.

La France reste toutefois la première référence en tout chez les Algériens, mêmes jeunes. Malek, 36 ans, est plagiste sur le littoral de Boumerdès, à l’est d’Alger. L’été a été prolifique en vacanciers et la saison bien pleine. « On compare toujours notre vie à celle des Français et c’est normal. On a tellement de liens, fait-il valoir. On les entend beaucoup se plaindre de leur situation, l’inflation, le réchauffement, l’insécurité. Mais il faut bien le dire, on vit beaucoup mieux en France qu’en Algérie. Surtout si on a un travail. La vérité nous la connaissons. Les jeunes ne se retrouvent pas dans leur pays. La plupart veulent partir. Et une fois qu’ils sont Espagne, ils vont aller en France car ils pensent qu’il y a plus de chance de réussir quelque chose là-bas. »

Malek a vu des botti – embarcations de passeurs clandestins – partir de sa plage l’automne dernier. Douze personnes ont disparu. Alors, soupire-t-il, « je ne sais pas si cette France si proche de l’Algérie, c’est une bonne chose ».

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Les Algériens en France

En 2019, 543 700 Algériens formaient la première communauté étrangère d’Afrique en France. Les 848 900 immigrés algériens représentaient la première communauté immigrée d’Afrique. Ces deux statistiques se recoupent en partie puisque les immigrés sont nés en Algérie et ont, ou non, acquis la nationalité française.

Les proportions n’ont cessé de baisser à mesure que les origines migratoires se diversifiaient : en 1968, les Algériens représentaient 72 % des étrangers et 59 % des immigrés africains en France, contre respectivement 25 % et 27 % en 2019.

Ces statistiques ne prennent pas en compte les Français, par millions, qui ont une ascendance algérienne par l’un ou les deux de leurs parents ou leurs aïeux, vu la longue histoire de l’immigration algérienne depuis la fin du XIXe siècle, d’abord une main-d’œuvre masculine importée avant de devenir familiale à partir du milieu du XXe siècle.

Sources : Insee et Musée de l’histoire de l’immigration.

La Croix