La République tchèque et la Bulgarie accusent les renseignements russes de sabotage

Après la République tchèque, les autorités bulgares mettent en cause le GRU, le renseignement militaire russe, dans deux explosions survenues dans un dépôt d’armes et de munitions destinées à l’Ukraine et à la Géorgie, deux pays ayant entretenu un conflit armé avec la Russie. Des accusations bien tardives, relève la presse de Sofia.

Les accusations des autorités tchèques, qui ont mis en cause la Russie pour la double explosion survenue en octobre 2014 dans un dépôt de munitions à Vrbetice, n’en finissent pas de faire des vagues. Mercredi 28 avril, c’était au tour du procureur général bulgare, Ivan Guéchev, de convoquer une conférence de presse exceptionnelle à ce sujet. Il était en compagnie du patron du contre-espionnage du pays, Dimitar Guéorguiev, et de la porte-parole du parquet, Siïka Mileva.

Selon cette dernière, la justice bulgare enquêterait sur la possible implication de six ressortissants russes dans quatre explosions survenues dans des dépôts de munitions entre 2011 et 2020. “Les éléments rassemblés jusqu’à présent convergent, avec un degré élevé de crédibilité, vers la conclusion selon laquelle l’objectif des actions des ressortissants russes était d’interrompre les livraisons [de munitions] vers la Géorgie et vers l’Ukraine”, a-t-elle dit, dans une déclaration lue en direct sur la première chaîne de la télévision nationale (BNT1).

Siïka Mileva a expliqué que ces quatre explosions ont retenu l’attention des enquêteurs car elles présentaient un “mode opératoire similaire”. Certaines coïncident avec la présence dans le pays d’agents du GRU, le renseignement militaire russe, impliqués, selon la justice bulgare, dans la tentative d’assassinat du marchand d’armes Emilian Guébrev en 2015.

Or, toujours selon le parquet bulgare, les armes et munitions visées appartenaient tous à sa société, Emko, et étaient destinées à deux pays en conflit armé avec la Russie : la Géorgie et l’Ukraine (à partir de 2014). Siïka Mileva a aussi précisé que les procureurs bulgares étaient en contact avec leurs homologues tchèques pour établir un lien éventuel entre ces événements et les explosions à Vrbetice, où étaient stockées des munitions appartenant à ce même Emilian Guébrev.

Touristes oui, barbouzes non

Ces accusations interviennent à peine quelques jours après que de nombreux observateurs ont pointé du doigt des “coïncidences troublantes” – l’expression est d’un ancien ministre de la Défense – entre ces explosions et les activités présumées en Bulgarie du GRU. Documents à l’appui, le site Bellingcat, basé à Londres, retraçait le 26 avril dans les moindres détails les allées et venues de l’équipe du GRU, dont les agents auraient eu pour mission l’empoisonnement de Guébrev, et les similitudes du mode opératoire de cette mission avec celle menée en République tchèque par à peu près les mêmes hommes. Le 22 avril, la section bulgare de la Radio Free Europe relevait que ces agents étaient sur le sol bulgare alors que survenait toute une série d’explosions a priori accidentelles, notamment dans l’usine d’État VMZ Sopot.

À Sofia, tous les ingrédients d’une crise diplomatique sont désormais réunis :l’ambassadrice russe a été convoquée au ministère des Affaires étrangères pour “une explication sérieuse”, un autre diplomate a été déclaré persona non grata (le sixième depuis 2020) et des responsables bulgares ont prononcé des déclarations musclées. “Les touristes russes sont les bienvenus, pas les barbouzes”, a ainsi dit le Premier ministre, Boïko Borissov.

Ironie russe et questions bulgares

“On va bientôt nous accuser d’avoir tué l’archiduc François-Ferdinand”, a ironisé depuis Moscou le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, suggérant que Sofia tentait de“rivaliser” avec Prague. “Soit les Bulgares ne savaient rien et, seulement maintenant, après que la République tchèque a fait état de l’incident de 2014, ils ont décidé de se rendre plus intéressants que les Tchèques et sont allés fouiller plus loin, soit ils savaient depuis tout ce temps, mais ne l’ont pas rendu public pour une raison quelconque”, a-t-il conclu. Le chef de la diplomatie russe n’est pas le seul à se poser ces questions. À Sofia, de nombreux observateurs se demandent pourquoi la justice bulgare, qui avait visiblement classé toutes ces enquêtes sans suite, a subitement décidé de les rouvrir.

Certains soulignent la pression exercée par les partenaires euro-atlantiques de la Bulgarie mais aussi, de façon plus insidieuse, la volonté du parquet de vouloir subitement “redorer” son blason ainsi que celui du gouvernement après le piètre score du parti au pouvoir au scrutin du 4 avril et l’impossibilité du Premier ministre, Boïko Borissov, qui aime à se présenter comme le seul garant de l’orientation occidentale du pays, à former un gouvernement.

Le site Mediapool a formulé “11 questions gênantes” sur cette affaire, accusant le parquet et les services de sécurité d’avoir négligé les agissements du GRU dans le pays,voire d’avoir fermé les yeux sur ces derniers. Tous ces doutes se sont vus renforcés parla position de l’un des principaux acteurs de cette sombre affaire, à savoir Emilian Guébrev, dont la société Emko a tenu non seulement à se distancier des accusations du parquet, mais a aussi qualifié la plupart de ces affirmations de “mensongères”, dans un communiqué cité par la radio nationale BNR.

“Plutôt que de chercher à se laver les mains avec Emko, le parquet devrait chercher les véritables auteurs de ces attentats”, peut-on y lire. La société dit ainsi son inquiétude quant au fait que la justice bulgare chercherait, en la pointant du doigt, “à cacher quelque chose sur l’activité réelle” des agents russes en Bulgarie.

MFA & Bellingcat