La Rochelle : Lorànt Deutsch accusé d’effacer deux siècles d’esclavage et de racisme anti-noir

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Dans sa nouvelle « berzingue » consacrée à La Rochelle, l’acteur et écrivain fait réviser, en 5 interminables minutes, une histoire de la ville qui gomme deux siècles d’un crime contre l’humanité. Une omission coupable car forcément volontaire.

Malgré une allure juvénile savamment entretenue, Lorant Deutch ressemble, de plus en plus, à un vieil adepte d’un « roman national » qu’il enrobe dans le rythme physique et historique effréné  qu’il nous inflige depuis une décennie. Surdoué précoce sur les planches, avouant un penchant pour l’histoire et « les grands criminels », l’acteur a une proximité idéologique avec nombre de personnalités aux tendances monarchistes, révisionnistes et extrémistes à la droite de la droite française.

Le quarantenaire grandit à Sablé sur Sarthe et avant de devenir le comédien, écrivain et vulgarisateur historique réputé qu’il est devenu, cherche sa voie entre la philosophie et l’histoire tout en échouant au concours de la police dont il avouera plus tard « J’étais vraiment déçu : je voulais travailler dans la police scientifique, chercher les grands criminels… »

Des « grands criminels » qu’il ne trouve pas à La Rochelle ou qu’il tait et passe par pertes et profits. Malgré les études historiques attestant le rôle de la Rochelle dans le commerce, l’esclavage et le racisme antiNoir et les lois votées dans notre pays reconnaissant cette activité fondatrice de la mondialisation comme crime contre l’humanité.

« A toute berzingue », dernier né de la propension historique irrépressible du comédien, est défini par celui-ci comme « un moyen simple et rapide de découvrir en 5 minutes chrono, les villes de France (et d’ailleurs !) » . Après Orléans, Nice, Genève ou Saïgon, le comédien s’est penché, au rythme effréné d’une course et d’un débit oral épuisant, sur l’histoire de La Rochelle dont nous savons, maintenant et depuis les travaux de Jean-Michel Deveau (cf. notamment La traite rochelaise, Paris, Karthala, 1990), la part importante que prit son port dans l’activité négrière.

Dès 1594-1595, une expédition en partit, celle du navire L’Espérance (!), à destination du Brésil. Vers le milieu du XVIIe siècle, La Rochelle était le port le plus actif dans ce trafic. 

Mais de cela notre comédien n’en a cure. Pour lui « les richesses de la mer » sont exclusivement apportées à La Rochelle par « ce petit ruisseau de Lafont, cordon ombilical » qui, au moyen-âge, fait de la capitale charentaise « le port le plus important du royaume de France ». Et comme il faut aller vite et qu’on a promis de tout dire en « 5 minutes chrono », on saute sur la Renaissance et les terribles guerres de religions « cette guerre civile entre français-catholiques et français-protestants dont la Rochelle sera une des villes les plus cruellement frappées ».

Grandiloquent sur les conséquences de cette tuerie religieuse, « le sang appellera le sang, La Rochelle en payera le prix », Deutch rentre à vive allure dans l’époque moderne où cette Atlantique, l’océan par lequel se fait la prospérité de la ville et qui fait couler le sang des Amérindiens et des Noirs d’Afrique pendant au moins trois siècles, est citée à peine une fois dans la vidéo trépidante et, il faut le dire à présent, choquante et scandaleuse d’un comédien dont la jeunesse et la culture auraient fait espérer, si ce n’est un respect de la mémoire de ce crime contre l’humanité, au moins un souci de vérité et de justice à l’endroit d’une humanité qui continue de subir les conséquences d’un racisme institutionnel, avatar de cette terrible histoire, bien enfoui dans les mentalités.

Des échanges commerciaux qui ont enrichi la ville, les plus significatives pour notre éternel aspirant policier sont les « produits locaux du sel, la vigne mais aussi des textiles et des tissus ».

A la trappe, les 130 000 jeunes femmes et hommes Noirs d’Afrique, rescapés de la terrible traversée de l’Atlantique, vendus pas certains de leurs chefs, aux capitaines Rochelais, dont l’un des plus intéressants, Joseph Crassous de Médeuil, a fait l’objet d’un ouvrage publié en 2004 par un professeur d’histoire charentais, Rodophe Damon (cf Joseph Crassous de Médeuil : marchand, officier de la marine royale et négrier, Karthala, 2004.)

Finissant ses « 5 minutes chrono » devant la « maison Renaissance de Jean Guitton, maire de la ville et armateur », Lorant Deutch clôture sa petite vidéo en chantant la devise de la ville « liberté et indépendance ».

Mediapart