La-Roque-sur-Pernes (84) : Comment un petit village du Vaucluse a été repeuplé par des migrants Banatais

La commune de La-Roque-sur-Pernes, dans le Vaucluse, où se sont établis des dizaines de Banatais, à partir de 1950.

La-Roque-sur-Pernes est un charmant village du Vaucluse endormi près des cerisiers, où tout fleure bon la Provence, la vraie. Mais à y regarder de près… Ici, le maire se nomme Joseph Bernhardt. Ici, la messe a longtemps été dite en hongrois. Ici, vivent des dizaines de personnes originaires du Banat, une région d’Europe centrale, à cheval sur la Serbie, la Hongrie et la Roumanie. Leur histoire est aussi passionnante que tourmentée : c’est ce que nous propose de découvrir l’universitaire roumaine Smeranda Vultur, dans un livre faisant référence.

Le premier ouvrage universitaire de référence en langue française consacré à cette histoire méconnue paraîtra jeudi 6 mai 2021. L’occasion de se plonger dans le destin des Banatais, une minorité originaire d’Europe centrale ayant peuplé, entre autres, un village du Vaucluse, La-Roque-sur-Pernes. 

Les Banatais comme vous ne les aviez jamais vus 

“C’est le premier ouvrage réellement scientifique sur la question des Banatais”, s’enthousiasme Benjamin Landais, maître de conférences en histoire moderne à l’université d’Avignon.  Publié en roumain en 2012, Français au Banat, Banatais en France paraîtra pour la première fois dans sa traduction française, jeudi 6 mai 2021, sous un nouveau titre : Des mémoires et des vies. Le périple identitaire des Français du Banat, aux éditions universitaires d’Avignon. 

Certes, il y avait eu déjà quelques férus d’histoire pour retracer le destin de ces Franco-germaniques partis d’Alsace, de Lorraine et de Bourgogne au XVIIIe siècle pour coloniser le Banat, avant de revenir en France, pour bon nombre d’entre eux, dans les années 1950. En bon passionné, Pierre Gonzalvez, maire Les Républicains de l’Isle-sur-la-Sorgue, était par exemple auteur de L’étonnant destin des Français du Banat, en 2003. Mais il manquait la “caution universitaire”. 

La force du témoignage

“Nous tenons ici la synthèse la plus récente des études menées sur les Banatais français, cette minorité qui s’est affirmée au cours du XXe siècle et dont une partie s’est installée en Alsace et dans le Vaucluse, à La-Roque-sur-Pernes”, écrit Benjamin Landais, dans sa préface à l’ouvrage de Smeranda Vultur.  Le résultat : 376 pages d’ethno-sociologie, tirant leur force de nombreux témoignages, recueillis en France et en Roumanie, et retranscrits dans la longueur.

Philippe Willer évoque par exemple les heures les plus sombres, s’arrêtant sur “les choses qui se sont passées à la fin de la guerre : les Allemands, les Russes, les déportations, les expropriations”

Durant la Seconde guerre mondiale en effet, les Banatais sont du côté de l’Allemagne nazie, géographie oblige. Et quand tombe le IIIe Reich, beaucoup sont contraints de fuir l’avancée de l’Armée rouge. Près de 10.000 trouvent refuge en France. La moitié sont des enfants. 

L’exode tous azimuts

Dans cet exode, la majorité des immigrés retrouvent leurs racines franco-germaniques et s’établissent en Alsace, autour de Colmar. D’autres prennent des directions plus inattendues : le Canada ; les États-Unis ; l’Australie ; les Ardennes ; le Vaucluse, et son village de La-Roque-sur-Pernes. La première famille banataise y pose le pied le 18 octobre 1950. À l’époque, la petite cité est aux abois : de plus en plus désertée, de plus en plus délabrée.

Qu’importe, les Banatais reconstruiront, les Banatais repeupleront. Dussent-ils le faire dans l’hostilité : au sortir de la guerre, un étranger qui parle allemand est ni plus ni moins qu’un Boche ou un Fritz.  Signe des temps, le conseil municipal de La-Roque-sur-Pernes dénonce en 1954 les aides financières que les autorités accordent aux Banatais pour leur installation. 

Et puis le bon sens prendra le dessus : on finira par entremêler les folklores et danser bras dessus bras dessous dans les mariages et les communions.

Poussières de mémoire

Aujourd’hui que reste-t-il de cette mémoire à nulle autre pareille ? Plus grand chose. Les migrants banatais des années 1950 s’éteignent peu à peu. De nombreux enfants ou petits enfants ont quitté La-Roque-sur-Pernes, en quête de travail. Dans le village, subsiste un petit musée. Resteront aussi ces précieux témoignages, recueillis par Smeranda Vultur. 

“L’histoire des Banatais fait figure d’exception, de bizarrerie dans le paysage migratoire français, écrit Benjamin Landet. Les quelques centaines de familles qui ont quitté le Banat pour la France représentent bien peu par rapport aux contingents de pieds-noirs, d’Italiens, de Portugais, d’Espagnols, d’Algériens, de Marocains et de Tunisiens.” Il poursuit, affirmant que leur histoire unique a fasciné “hommes politiques, historiens, journalistes, écrivains et photographes sans commune mesure avec leur poids démographique”.

C’est qu’à travers cette histoire se dessine en creux l’histoire de tout un pays, la France, avec ses bassesses et sa grandeur, ses mythes et ses vérités ; pour s’en convaincre, il suffit de lire Des mémoires et des vies. Le périple identitaire des Français du Banat.

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