« La santé en bande organisée » : Compromissions, barbouzeries, révélations sur les liens mafieux entre éminents spécialistes de la médecine, laboratoires pharmaceutiques et hommes politiques

Inaction des agences de contrôle, manœuvres des laboratoires pharmaceutiques, conflits d’intérêts… Publié chez Robert Laffont, « La santé en bande organisée » est une enquête médicale qui se lit comme un roman policier, fruit de onze ans de travail réalisé par Anne Jouan, la journaliste indépendante qui a notamment révélé l’affaire du Mediator.

Son enquête sur la corruption dans le monde de la médecine révèle des relations mafieuses entre éminents spécialistes, laboratoires et hommes politiques. Elle lui a valu menaces, intimidations, pressions. A elle et à ses informateurs. 

Paris Match. Y a-t-il aujourd’hui des médicaments sur le marché dont on pense qu’ils sont dangereux ? 

Anne Jouan. Le problème ne réside pas seulement dans le présent et le futur, mais aussi dans le passé. Dans ce livre, le Pr Riché raconte comment, à la fin des années 80, les autorités sanitaires ont joué à la roulette russe en décidant de laisser sur le marché français un lot de produits dérivés du sang alors que l’Allemagne avait découvert qu’il contenait des fractions du virus du Sida. Cette attitude en dit long sur la façon dont les intérêts industriels passent, souvent, avant l’intérêt des patients.  

Anne Jouan et Mr Rungis (pseudo) viennent d’écrire un livre «La santé en bande organisée» publié aux éditions Laffont qui sortira le 15 septembre 2022, le 24 août 2022 à Pont-l’Abbé en Bretagne.

Il y aussi l’exemple du Vioxx (un anti-inflammatoire utilisé pour soulager notamment les douleurs de l’arthrose) en 2004…

Oui, en 2004, il est retiré du marché mondial en raison de ses risques cardiaques, le médicament a fait 40 000 morts aux États-Unis. En France, où 500.000 personnes en ont consommé, il n’y a officiellement aucun décès car on n’a jamais réalisé de décompte ! Le système cardio-vasculaire des Français serait-il plus robuste que celui des Américains ? Un an après l’arrêt de la commercialisation du Vioxx, Emmanuelle Wargon (alors numéro deux de l’agence du médicament) expliquait au Sénat qu’il eût été plus adéquat de prendre «une mesure alternative à un retrait» du marché, le Vioxx ayant «de réels bénéfices» (sic). Autrement dit, une responsable de l’agence française du médicament tenait des propos plus en faveur de l’industrie que des patients.

On peut multiplier à l’envie les exemples de cette légèreté à laquelle s’ajoute de l’incompétence : l’hiver dernier, lors d’une réunion, la directrice scientifique de l’agence a proposé aux participants stupéfaits d’organiser au cimetière du Père Lachaise un pèlerinage sur la tombe du père de l’homéopathie ! La directrice scientifique ! Aujourd’hui la question essentielle est de savoir si cette agence est toujours à même d’assurer la sécurité de nos concitoyens en matière de médicaments. Selon plusieurs de nos sources internes, la réponse est malheureusement clairement non.

Dans votre livre, le Pr Jean-Roger Claude, éminent professeur de toxicologie est membre de la Commission d’autorisation de mise sur le marché des médicaments. Sa femme est conseillère des Laboratoires Servier. Quelles compensations le couple touchait-il pour faire pression sur les autorités sanitaires afin de promouvoir certains médicaments ? 

Le Pr Jean-Roger Claude a travaillé dès la fin des années 1970 pour la commission d’autorisation de mise sur le marché, une instance décisionnelle essentielle pour commercialiser un médicament. En 2006, il en a été nommé membre comme représentant de l’Académie de pharmacie. Or, en parallèle de ses activités, le Pr Claude exerçait comme consultant pour le compte de nombreux laboratoires pharmaceutiques et Servier faisait même partie de sa clientèle depuis 1973 ! C’était d’ailleurs son plus gros client car le laboratoire du Mediator représentait 40% de son chiffre d’affaire annuel. Depuis 1989, il a touché 1,6 million d’euros de Servier.

En 1998, il épouse Nancy Bouzon, qui deviendra directrice de la toxicologie de Servier. Il a été poursuivi dans le procès du Mediator et relaxé comme beaucoup d’autres pour prescription. Il n’a pas fait appel. Il n’était pas le seul. Nous revenons sur toute une galaxie de personnages, experts et politiques qui cachetonnaient pour le compte de l’industrie pharmaceutique en parallèle de leurs activités pour le compte de l’État. Ces arrangements avec la déontologie ne sont pas le fait de quelques-uns, c’est le fruit du dysfonctionnement de tout un système. A savoir, être au plus près de l’industrie et de l’emploi plutôt que des patients.

Il y a d’autres personnalités dans votre livre…

Oui, on y trouve d’autres « beautiful people » comme le Pr Claude Griscelli, le père des bébé bulle qui était consultant pour Servier depuis le début des années 2000 ; ou encore l’ex-doyen de Paris Descartes, Gérard Friedlander, lui aussi grand ami du labo du Mediator. C’est d’ailleurs lui qui signe le certificat médical du Pr Griscelli pour excuser son absence au procès en juin 2020. C’est encore lui, le Pr Friedlander, qui demande à un professeur de médecine de l’hôpital européen Georges Pompidou, expert judiciaire pour le Mediator, de rencontrer les gens de Servier afin d’être «moins dans l’opposition » (sic).

Le même Friedlander a été rémunéré par Servier en 2013 pour son médicament contre l‘ostéoporose Protelos mis sous surveillance dès 2007 à cause de ses effets secondaires. Ces émoluments touchés par l’ex-doyen de la part de Servier sont lisibles dans la déclaration d’intérêts de son épouse, Anne-Marie  Armanteras de Saxcé, ex-conseillère santé d’Emmanuel Macron à l’Elysée.

Dans votre livre on a l’impression qu’un système de corruption existe à tous les niveaux de l’Etat, de droite à gauche. Aujourd’hui, sous Emmanuel Macron ça continue ?

Parlons plutôt de collusions ou d’amitiés utiles. Dans le chapitre sur l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), nous racontons comment depuis une vingtaine d’années, la santé publique est tenue en France par un petit groupe. Parmi toute cette bande, on trouve Didier Tabuteau, premier directeur général de l’agence du médicament de 1993 à 1997 (donc à des dates clés du Mediator). L’homme a créé la chaire Santé de Sciences Po. Aujourd’hui, il est vice-président du Conseil d’État. Il a été directeur de cabinet de Bernard Kouchner, ce sont les fameux « Kouchner boys » parmi lesquels on retrouve Gilles Duhamel (ancien de chez Kouchner et inspecteur IGAS), Philippe Duneton (ancien directeur de l’agence et membre du cabinet Kouchner), Philippe Lamoureux (lui aussi ancien de chez Kouchner, ex-inspecteur IGAS, ex-secrétaire général de l’agence et directeur des entreprises du médicament), Jérôme Salomon (ancien de chez Kouchner, et directeur général de la Santé), Emmanuelle Wargon (elle aussi ancienne de chez Kouchner). Sans oublier l’ancien directeur général de l’AP-HP, Martin Hirsch, lui aussi ex-directeur du cabinet Kouchner, l’homme qui se plaignait des papiers du Figaro auprès de l’actionnaire, Thierry Dassault, au point que ce dernier m’a passé plusieurs appels en 2016 pour me dire que mes articles « faisaient de la peine à Martin Hirsch », sic.

Toute cette clique forme un mélange politico-industriel à part, les uns (IGAS) inspectant en cas de pépin les autres, anciens collègues et amis, dans une sorte de vase clos endogame. Juges et parties.  Derniers exemples en date : l’éphémère ministre de la Santé Brigitte Bourguignon, battue aux dernières législatives et… recasée à l’IGAS. Ou encore : Fabienne Bartoli, l’ex numéro 2 de l’agence qui s’est illustrée en 2009 par des propos aberrants sur le Mediator, elle aussi membre de la chaire Santé de Science Po est devenue au printemps directrice générale de la Haute autorité de santé (HAS). Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se recycle et se transforme.

N’y a-t-il pas des gens honnêtes dans ces instances ?

Mais si ! Une source qui connaît bien les « Kouchner boys » confie : «Nous sommes des personnes honnêtes et écœurées à l’excès par ces pratiques florentines, mafieuses même, que l’on croyait éloignées de la politique de santé publique ». Ce sont justement tous ces écœurés de l’agence, toutes ces sources dépitées et catastrophées par ce manque criant de compétences, ces compromissions et cette incurie qui me donnent des informations. Ils s’en remettent à la presse car leur institution, le gendarme français du médicament, ne tient plus sur ses jambes et qu’ils sont inquiets.

Paris Match

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Extraits

De l’affaire du sang contaminé jusqu’au scandale Didier Raoult, La santé en bande organisée raconte, de l’intérieur, comment fonctionne l’Agence française du médicament. Ancien membre de la commission nationale de pharmacovigilance, expert à l’agence française du médicament depuis sa création, le Professeur Christian Riché y révèle qu’il a été l’une des sources de la journaliste Anne Jouan, notamment dans l’affaire du Mediator, ce coupe-faim tardivement retiré du marché en raison de ses effets secondaires rarissimes mais graves.

Dans ce livre à deux voix, on découvre à quel point au sein de cette institution, censée assurer la sécurité sanitaire des Français, certains privilégient leurs liens avec l’industrie pharmaceutique et leurs intérêts de carrière. Le livre fourmille de révélations. On y apprend qu’Emmanuelle Wargon, ex-numéro 2 de l’Agence défendait le Vioxx un an après l’arrêt de sa commercialisation à cause de ses graves effets secondaires ou encore qu’un laboratoire commercialisant un herbicide toxique a sollicité des experts importants de l’Agence du médicament pour retarder son interdiction. Sans parler des atermoiements de l’institution concernant Didier Raoult qui faisait la promotion de l’hydroxychloroquine. Anne Jouan ne manque pas, aussi, de mettre en lumière les liens incestueux entre certains journalistes et l’Agence du médicament. Un livre salutaire et peu rassurant.

Anne Jouan et Christian Riché : « La santé en bande organisée ». Robert Laffont. Paru le 15 septembre 2022

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EXTRAITS

[Anne Jouan] Dans cette enquête du Mediator, j’avais une trentaine de sources (ministre, cabinets ministériels, administration centrale, parlementaires, universitaires, médecins, pharmaciens, experts internationaux, membres de l’Agence européenne du médicament, industrie pharmaceutique, etc.) dont la moitié était salariée ou membre de l’autorité de contrôle. Mais sans le monsieur au complet-veston, ni l’enquête journalistique ni l’instruction judiciaire n’auraient eu ce retentissement. Personne n’a jamais su son identité. Ni au Figaro, ni ailleurs. Elle est restée confidentielle pendant toutes ces années, j’ai protégé son anonymat de toutes mes forces. Parfois, quand la lumière et les soupçons se rapprochaient trop de lui, je déviais les tirs. Après Mediator, il est resté l’un de mes informateurs et, chaque 1er mai, il m’envoie une carte avec un brin de muguet. Il y a un an, après le jugement du tribunal correctionnel de Paris condamnant Servier en première instance, je l’ai appelé pour discuter du procès. À ma grande surprise, il m’a confié que l’heure était venue pour lui de sortir de l’ombre.

UNE VISION PUREMENT FRANCHOUILLARDE

[Christian Riché] La santé publique ne consiste pas à attendre d’avoir des confirmations absolues pour prendre une décision. Il faut savoir anticiper, au risque de se tromper. Le système français, lancé initialement sur une bonne idée, s’est rapidement perverti à cause de sa vision étroite. De plus, le champ d’observation était strictement limité à la France. Même si le médicament était commercialisé à l’étranger, on ne regardait pas hors de nos frontières. Il fallait rester franco-français, populairement franchouillards. Nous gardions tout pour nous, ne prenions pas en considération les effets secondaires observés ailleurs et ne communiquions pas aux autres ceux que nous récoltions chez nous. Chacun pour soi. Ainsi le Mediator a-t-il été interdit en Espagne en 2003 et en Italie en 2004 quand la France a tranquillement attendu 2009. Devant ce que nous appelons dans notre jargon une alerte, un cas suspect impliquant une molécule, pas question non plus d’en rechercher d’autres, d’en parler, encore moins d’informer le grand public, autrement dit les consommateurs. Il ne fallait surtout pas perturber le marché, ni la concurrence entre les molécules commercialisées. Ce protectorat mercantile était et est pudiquement caché sous le mantra : Il ne faut pas inquiéter, peut-être pour rien, les patients. En fait, seule comptait l’accumulation des cas, plus prosaïquement, le nombre de personnes touchées. On peut le dire, c’était au poids du papier. Quand c’était assez lourd, on déclenchait une enquête de pharmacovigilance.

Allait-on sur le terrain, dans les chambres des malades hospitalisés, tels des Sherlock Holmes, pour investiguer et poser des questions ? Pas du tout. Nous restions confortablement assis dans nos bureaux, et notre travail consistait à réanalyser avec le laboratoire concerné les observations réalisées dans la plus grande confidentialité, cela va sans dire. Oui, nous travaillions conjointement avec l’industrie pharmaceutique, nous appelions cela les réunions de concertation, sorte de constat amiable entre automobilistes, un peu comme si le juge et le délinquant bavardaient discrètement et sympathiquement autour d’un café pour savoir s’il faut vraiment prendre des mesures suite à l’attaque de la bijouterie dont le bilan s’élève à un mort, le tout dans une ambiance de secret-défense. Quand un produit était en cours d’investigation, personne ne devait le savoir. Officiellement, pour ne pas perturber l’enquête. Officieusement, pour ne surtout pas porter préjudice au laboratoire. Avec les industriels, il fallait trouver le plus de consensus possible. La divergence devait être l’exception. Et nous avions le temps, aucun délai n’était imposé pour conclure. Ainsi, déterminer si un médicament était ou non susceptible d’être responsable d’effets secondaires pouvait durer des années.

EMMANUELLE WARGON, L’ÉNARQUE SUPERFICIELLE

[Christian Riché] En 2003 encore, Emmanuelle Wargon, alors adjointe au directeur général de l’Agence (après avoir été conseillère de Bernard Kouchner au ministère de la Santé) disait : « Il est impossible, voire illusoire, et non souhaitable de chercher à faire intervenir un praticien qui n’aurait jamais travaillé avec l’un des laboratoires impliqués dans la classe pharmaceutique considérée. Nous ne voulons pas trouver d’expert qui soit totalement déconnecté de la réalité. » C’était très exactement le discours du syndicat des entreprises du médicament. Le 24 octobre 2005, un an après le retrait mondial de l’anti-inflammatoire Vioxx de MSD en raison de ses effets secondaires cardiovasculaires – ce scandale sanitaire avait provoqué un tremblement de terre au sein même de l’autorité américaine de régulation –, Emmanuelle Wargon participait aux rencontres sociales du Sénat aux côtés de Muriel Haïm, directrice des relations extérieures de MSD et de Christian Bazantay, secrétaire général de Servier. Sans ciller, la numéro deux de l’Agence française du médicament déclarait qu’il eût été plus adéquat de « prendre une mesure alternative à un retrait du marché », le Vioxx ayant de « réels bénéfices ».

Ces propos firent rire jaune les pharmacologues. Quant au laboratoire américain MSD, il n’en demandait pas tant. Outre-Atlantique, le Vioxx avait provoqué des dizaines de milliers d’accidents cardiovasculaires et la mort d’environ 40 000 personnes. En réalité, MSD connaissait les effets nocifs de son produit avant même sa mise sur le marché en 1999, mais les avait dissimulés. Le laboratoire a plaidé coupable ; en 2005‑2006, il a dû verser 5 milliards de dollars aux victimes américaines, puis, en 2011, 950 millions à l’État américain pour fausses déclarations sur la sécurité de son médicament dans le but d’augmenter ses ventes. En France, le Vioxx a été consommé par 500 000 patients et, officiellement, aucun décès n’a été rapporté. (…) J’ai assez souvent côtoyé Mme Wargon, du temps où elle était adjointe au directeur général de l’Agence, à partir de 2002. C’est une énarque typique, faisant preuve d’une capacité d’adaptation exceptionnelle mais tout à fait superficielle. Comme beaucoup de nos gouvernants passés par ce moule, elle flotte tel un bouchon porté par la pensée ambiante, mais ne sait ni intégrer ni s’approprier de nouveaux concepts, étanche et brillante dans le paraître.

QUAND LES LABOS CHERCHENT À CORROMPRE

[Christian Riché] Entretenir le doute, ce fut notamment la démarche du laboratoire Servier avec le Mediator. Au début de l’affaire, le laboratoire, commençant à voir se profiler les expertises de malades qui rendaient la molécule responsable de leurs maux, avait répondu : prouvez-nous que vous en avez consommé. ! Et, face aux ordonnances, la réponse fut : s’en être vu prescrire ne signifie pas en avoir avalé. Autre exemple : après une expertise anatomopathologique réalisée sur une valve cardiaque de malade mettant en cause le Mediator, la réponse fut : les valves humaines ressemblent beaucoup aux valves de mouton, n’y aurait-il pas eu inversion ? Comme si, dans les hôpitaux, les services d’anatomopathologie étudiaient les organes d’animaux passés au sein de leurs blocs opératoires ! Instiller le doute tel un poison, par petites touches. Il en reste toujours quelque chose.

Quelques jours avant Noël, j’ai rendez-vous avec cet ami en fin de matinée. Je le connais depuis très longtemps. Il a une belle vision de la recherche pour étudier les nouveaux médicaments, il travaille sur les outils et les méthodes pour mieux connaître les produits arrivant sur le marché, autrement dit, améliorer leurs performances thérapeutiques et diminuer les risques de toxicité. (…) Nous entrons directement dans le vif du sujet. Je lui montre les résultats, les courbes, les schémas. Pas besoin de palabres. Pendant l’exposé, il vient s’installer à côté de moi pour regarder les documents. La présentation condamne sans appel le produit. Il repasse alors derrière son immense bureau. Silence de plomb. Lui et moi connaissons bien la pertinence de ses tests et, nous le savons, il n’y a strictement rien à faire. L’Ananxyl est perdu. Comprendre le pourquoi de cette toxicité. peut prendre des années sans la moindre certitude d’y arriver. Il n’y a aucune autre possibilité à part le retrait pur et simple du marché. Après Noël, un long silence, sans me regarder, il dit : Tu me donnes cinq minutes ? Sans attendre ma réponse, il se lève et sort. En réalité, je patiente vingt bonnes minutes. Puis il revient d’un pas lourd et sombre.

– Christian, comment peut-on s’arranger ?

– Écoute, je n’ai rien entendu. Ce produit est vraiment hépatotoxique. Les cas vont se multiplier. Plus longtemps le produit restera commercialisé, plus nombreux seront les patients atteints. Plus de morts. Il faut absolument interdire ce médicament. Il n’a rien répondu. Je me suis levé et je suis parti reprendre le RER. Près d’un an plus tard, le 22 octobre 1993, Didier Tabuteau, directeur de l’Agence, suspendait l’autorisation de mise sur le marché de l’Ananxyl à la suite de six décès, huit troubles hépatiques très graves ayant nécessité une transplantation et cent quatre cas d’hépatites toxiques médicamenteuses. Le week-end précédent cette annonce, Synthélabo avait invité un groupe de pharmaciens hospitaliers de France à une grande fiesta pseudoscientifique de promotion du produit. Suite à ce retrait, le titre Synthélabo perdit 7,5 % en Bourse.

Nous étions invités par des associations, notamment celle des cadres de l’industrie pharmaceutique. Jusqu’à l’affaire du Mediator, ils régalaient, le soir, les experts de l’Agence et du ministère au Pré Catelan, célèbre restaurant trois étoiles du bois de Boulogne, privatisé pour l’occasion. Je me souviens d’une débauche de luxe incroyable, de buffets invraisemblables avec des grandes statues sculptées dans la glace en guise d’ornements. Je n’ai jamais vu de tels festins. Le ministre ou le directeur de cabinet pouvaient même venir. Chez Ledoyen, autre fameux restaurant du bas des Champs-Élysées, encore trois étoiles au Michelin, c’était encore plus chic. Des personnalités scientifiques et médiatiques étaient toujours présentes comme le professeur de gynécologie et père français du premier bébé-éprouvette, René Frydman. (…) Puis, après avoir aidé Irène Frachon à faire interdire le Mediator, je n’ai plus jamais été invité J’étais puni.

DES JOURNALISTES AUX AMITIÉS PROBLÉMATIQUES

[Anne Jouan] Le 17 décembre 2015, le Pr Jean-Louis Megnien, cardiologue, se suicide en se jetant du septième étage de son établissement parisien, l’hôpital européen Georges-Pompidou. Nous écrivons toute une série d’articles sur la souffrance au travail dont s’est régulièrement plaint le professeur, nous racontons comment ses confrères et amis ont, eux aussi, alerté sa hiérarchie (…) Mais l’enquête du Figaro n’a visiblement pas plu à Martin Hirsch. Ce haut fonctionnaire, très bon gestionnaire de sa propre carrière, à la tête de l’AP-HP de 2013 à juin 2022, est un habitué des cabinets ministériels. (…) Un jour donc, courant 2016, dans les semaines suivant le drame de Pompidou, mon téléphone fixe sonne au journal. C’est Thierry Dassault, l’un des fils de Serge, actionnaire du quotidien. Jamais le propriétaire n’appelle directement un journaliste : pour se plaindre, il passe par la direction. Pas cette fois. Je mets le haut-parleur afin de faire bénéficier mes petits camarades de l’échange. Thierry Dassault le déplore : j’écris des choses. pas très gentilles sur Martin Hirsch, et elles font beaucoup de peine (sic) à ce dernier.

Dans les soubresauts que constituaient les révélations sur les manquements nombreux et répétés de l’Agence, les contrefeux ne venaient-ils pas uniquement de l’établissement ni des laboratoires mais de certains confrères aux amitiés à mes yeux problématiques. Entre nous, il y avait en fait deux conceptions du journalisme et de la vérité que nous devons à nos lecteurs. Au moment de l’essai clinique mortel de Rennes, en 2016, Le Figaro pointait régulièrement les erreurs de communication de Dominique Martin, tout comme Mediapart, sous la plume de Michel de Pracontal. Nos révélations nous avaient même valu le chic qualificatif de presse ennemie, par opposition à la presse amie, un vocable digne du journal de la Ligue communiste révolutionnaire. Le 24 février 2016, avec Damien Mascret, nous signions un article dans Le Figaro, Biotrial : de nouvelles révélations troublantes dans l’essai clinique de Rennes. Nous expliquions notamment comment l’Igas avait rendu un rapport ménageant à la fois les autorités sanitaires et l’industriel. Nous racontions également comment l’Agence ne distillait que des bribes d’information, par exemple sur la localisation cérébrale des lésions causées par la molécule mais aussi comment, lors des essais menés sur les animaux avant de tester le produit sur l’homme, deux chiens étaient morts, une réalité là encore, non communiquée par l’ANSM.

Suite à ce papier (…), l’Agence organisa une conférence de presse pour nous répondre mais sans inviter Le Figaro ni Mediapart. Et, bien sûr, sans montrer aux autres médias les documents évoqués dans nos titres. Des confrères, venus au rendez-vous sans s’offusquer publiquement de notre absence ni la signaler à lecteurs, relayèrent les démentis : A leurs yeux, la parole de l’institution en charge de la sécurité sanitaire était d’évangile. Ainsi, Le Monde publia-t-il un papier en donnant largement la parole à Dominique Martin. Le tout, sans distance critique et sans préciser la proximité de Paul Benkimoun avec le directeur général. Le premier, par ailleurs président de la société des journalistes – instance en charge de la déontologie – de son quotidien, avait établi des rapports de connivence avec l’Agence française du médicament depuis plusieurs années.

Il avait, durant une décennie, en plus de ses fonctions en presse écrite quotidienne, été professeur associé à l’université de Bordeaux II dont le président était le Pr Bernard Begaud, expert très influent de la même agence. (…) Toujours dans le cadre de l’essai clinique mortel de Rennes, le comité d’experts (Mediapart les dira de complaisance) désignés par l’ANSM était présidé par Bernard Begaud, ami personnel de Paul Benkimoun. Les sachants dédouanèrent leur agence et rendirent un rapport opportun : la molécule était responsable du drame mais pas l’autorité ayant validé le protocole. Benkimoun relaya les conclusions en signant un papier dans Le Monde et mentionnant, cela va de soi, le président de l’université qui l’avait embauché mais sans indiquer, là encore, encore, les liens d’intérêt entre les experts et l’institution, ni les siens avec Begaud.

DIDIER RAOULT : QUAND L’AGENCE DU MÉDICAMENT TRAÎNE DES PIEDS

[Anne Jouan] Enfin, concernant le Covid et le cas Didier Raoult, l’Agence n’a pas trait. Le professeur marseillais comme elle l’aurait fait avec un autre. Elle a traîné des pieds, déplore un directeur. En réalité, toutes les inspections pouvaient être faites beaucoup plus tôt. Pourquoi avoir tant attendu ? Cette source le rappelle : le gendarme du médicament peut suspendre des recherches en cours, voire arrêter et interdire toute nouvelle recherche jusqu’à la mise en conformité du laboratoire, en l’occurrence celui de l’Institut hospitalo-universitaire (IHU). C’est parfaitement dans ses compétences, c’est même son pouvoir, déclare-t-elle. Il s’agit d’une décision de police sanitaire. Toutes les données concernant Raoult étaient accessibles plus tôt, en février 2020, mais l’ANSM a attendu. Les inspecteurs pouvaient se déplacer, d’autant plus qu’ils n’étaient pas vraiment beaucoup sollicités lors du premier confinement au printemps 2020.

Ce directeur ajoute : « Dès le départ, après la première étude de Didier Raoult, on pouvait raisonnablement agir, nous disposions de suffisamment d’éléments pour envisager une inspection, ce qui n’a pas été fait ». Selon lui, à cette date, les warnings s’allument d’abord avec un risque, celui d’utiliser l’hydroxychloroquine hors de son autorisation de mise sur le marché (son indication est initialement la rhumatologie) et en raison de la façon dont le professeur a mené ses études cliniques : . Ce personnage tenait des propos très préoccupants (il disait se moquer de la réglementation, il méconnaissait les bonnes pratiques). Mais l’ANSM n’a pas osé le contredire, elle était paralysée. Alors elle s’est limitée à de simples échanges de courriers et des messages sur les effets secondaires, notamment cardiaques.

Plusieurs salariés l’assurent, le contexte politique local a joué. Sur le sujet Raoult, selon deux sources de l’Agence, la tension était telle au sein de l’ANSM qu’une inspection de l’IHU ne pouvait se faire sans l’aval de la tutelle, c’est-à-dire du ministre, même si, normalement, elle n’en a pas besoin. Le sujet Raoult était très sensible chez nous, confirme ce directeur. Au comité de direction, nous avons clairement perçu la pression de la part du politique du ministre de la Santé et de l’Elysée.

Marianne