La tradition chrétienne dispose de ressources pour aider le monde à sortir de la crise écologique

« Davantage de science et davantage de technique ne viendront pas à bout de l’actuelle crise écologique tant que nous n’aurons pas trouvé une nouvelle religion, ou repensé l’ancienne », écrivait en 1967 Lynn White dans un article fameux qui rendait le christianisme responsable pour une grande part de la crise écologique. L’historien médiéviste invitait ainsi à explorer à nouveaux frais les ressources du christianisme pour faire face aux enjeux de la crise écologique. C’est en quelque sorte à cette tâche que s’attache Stéphane Lavignotte dans cet essai stimulant et original.

Des concepts chrétiens cachés

Ce pasteur, théologien et militant écologiste prend au sérieux le reproche de Lynn White. Mais si la Bible et la tradition judéo-chrétienne portent une responsabilité dans la crise écologique, pourquoi celle-ci est-elle venue si tard ? Quels facteurs expliquent qu’une compréhension du monde, hier inoffensive, ait débouché sur un anthropocentrisme et à une exploitation outrancière de la nature ?

Se référant à Lynn White et à Carl Amery – un « militant éco-socialiste catholique » allemand –, l’auteur défend l’idée selon laquelle « derrière nos conceptions actuelles de l’humain, de la nature, des interdépendances entre l’un et l’autre – mais aussi du temps, de la politique, du futur, etc. – se trouvent des concepts chrétiens cachés, ce qu’on appelle des “théologèmes” ». Or ces manières de comprendre le monde, déterminantes dans notre façon de nous rapporter à la nature, poursuit l’auteur, ont été « parasitées », modifiées voire retournées au cours des siècles, ce qui a pu leur faire perdre leur caractère inoffensif et favorisé « la prédation du vivant ».

« Théologèmes prédateurs »

Stéphane Lavignotte donne comme premier exemple le « théologème de la séparation ». Dans le récit biblique des origines, Dieu sépare au sein du vivant d’un côté « l’humain » et de l’autre « la nature ». Pour les rédacteurs, il s’agit de marquer ses distances avec la vision idolâtre de Babylone où Israël est en exil. Mais cette désacralisation de la nature débouche des siècles plus tard, sous l’effet de divers facteurs, sur « une représentation de “la nature” comme notre “environnement”, séparée de nous, au lieu de reconnaître les humains comme des vivants au sein du vivant, plantes, animaux, sols », ouvrant ainsi la porte à une exploitation inconsidérée du monde qui nous entoure. « Mieux connaître les théologèmes prédateurs qui traversent notre culture occidentale permet de les repérer dans nos manières de raisonner, dans les débats publics et dans nos comportements. C’est nécessaire pour les combattre et les faire reculer », souligne-t-il.

Pelotes de fils

« Quels théologèmes alternatifs opposer à ces axiomes chrétiens devenus fous ? », s’interroge alors le pasteur qui estime que la tradition chrétienne peut continuer à nourrir l’histoire de l’écologie et aider à faire face à la crise actuelle en proposant une autre vision du monde. Brassant une large littérature de différentes époques, il établit une typologie en quatre groupes qui forment autant de « pelotes » de fils « pour tricoter un autre imaginaire » : une pelote anti-idolâtre ou contestataire qui « proteste contre ce qui détruit la nature et artificialise notre monde » (Jacques Ellul, Georges Bernanos…) ; une pelote gérante ou usagère qui fait de l’homme un administrateur ; une pelote conviviale qui « insiste sur notre façon d’habiter le monde, ensemble comme vivants en relation dans une même dignité » et qui a sa source dans les traditions monastiques et franciscaines ; une pelote charnelle qui invite à avoir un contact direct avec la nature pour « prendre conscience du mystère de la vie » (Albert Schweitzer…).

Fort de ces divers éléments, Stéphane Lavignotte termine son ouvrage en examinant quelques théologèmes repérés dans les débats actuels sur l’écologie (l’anthropocène, la collapsologie – ce courant qui alerte sur un possible effondrement de notre civilisation…). Des visions du monde, de son histoire ou de son devenir, qui sont autant d’interpellations adressées à la tradition chrétienne et auxquelles le théologien ne peut se dérober s’il veut être au rendez-vous de la crise écologique.

L’Écologie, champ de bataille théologique

de Stéphane Lavignotte

Textuel, 192 p., 17,90 €

La Croix