La truculente épopée des cadets de Gascogne, « issus d’un foyer de migration guerrière »

Par Jean Harambat L’écrivain et dessinateur landais Jean Harambat retrace, en textes et en dessins, l’histoire des cadets de Gascogne, fameux militaires de l’Ancien Régime, originaires du Sud-Ouest

Ce sont les cadets de Gascogne !

Les cadets de Gascogne sont gascons jusque dans leur nom. Le mot même vient du Sud ! Le « capmas » était le chef de maison, tandis que le cadet, autrement dit « capetitum », « capdet » en gascon, n’était qu’un « petit chef », sans héritage, et par là contraint de chercher la fortune dans le métier des armes. Les cadets de Gascogne nous sont connus par les romans et les pièces de théâtre, mais ils ont réellement vécu, tout au long des XVIe et XVIIe siècles, les aventures et les soubresauts du destin qu’on leur prête dans notre imaginaire. Les cadets étaient pour la plupart des fils de paysans privés de terre ou des hobereaux – de petits gentilshommes –, de meilleure naissance mais presque aussi misérables : des enfants perdus qui choisissaient l’évasion, l’ambition ou la survie par l’épée.

« Gens de pied »

Comme d’autres régions de France ou d’Europe, la Gascogne est un foyer de « migration guerrière », explique l’historien Yves-Marie Bercé, à l’image de la Corse ou de l’Écosse, avec ses spécificités. Les paysages et les ressources locales ont pour conséquence un certain style de combat chez ceux qui y ont passé leur jeunesse. Dès le Moyen Âge, une solide réputation de soldat endurant accompagne le Gascon. La géographie de la Gascogne favorise l’essor des gens de pied parmi ses soldats. Les chemins boueux, la rareté des chevaux, les coteaux, les haies de ronces, les champs en pente, la proximité des montagnes, tous ces éléments de la région entraînent chez les jeunes habitants du Sud-Ouest des dispositions qui en font de bons marcheurs, capables de traverser les Pyrénées avec armes et bagages ou d’arpenter les Alpes pour suivre les rois de France à la conquête des terres italiennes. Leur trempe et leurs mollets garantissent aux Gascons un prestige redoutable, et ils sont prisés par différentes armées.

Dès le Moyen Âge, une solide réputation de soldat endurant accompagne le Gascon. La géographie de la Gascogne favorise l’essor des gens de pied parmi ses soldats.”

Un autre aspect du pays gascon joue un rôle dans la carrière militaire de ses fils. La région a toujours eu une économie précaire, il faut évacuer la jeunesse surnuméraire. La vie y est difficile comme ailleurs, mais il est un fléau particulier qui provoque un fort exil de la jeunesse : les averses de grêle, si spécifiques à la façade atlantique du royaume, qui détruisent les récoltes. Chaque été, les orages peuvent ravager en quelques heures les champs et les vignes de Gascogne. C’est la disette. Les laboureurs, les vignerons, quand le pays est désolé, ne disposent plus que de leurs bras et de leurs jambes. Ils vont louer leurs services ailleurs, quitte à revenir chez eux l’an qui suit. Les hobereaux eux-mêmes, qui dépendent du produit de la terre, n’ont pas d’autre choix que le déracinement.

C’est toute une jeunesse qui cherche à quitter sa province reculée, loin des grands axes commerciaux, pour gagner les riches royaumes des plaines, une jeunesse accoutumée au départ, qui se tourne vers le métier des armes et une vie d’intrépidités. Il n’est pas rare, d’ailleurs, quand les soldats gascons ont la chance de survivre aux combats et aux maladies, qu’ils reviennent au pays ouvrir une auberge ou un commerce, un peu comme des rugbymen d’aujourd’hui…

Mousquetaire par Jean Harambat

Mousquetaire par Jean Harambat

Le théâtre de la guerre

Les armées passent et repassent dans le Sud-Ouest, car la Gascogne est un champ de bataille : elle est située au centre des rivalités entre la France et l’Angleterre, au cœur des petites guerres entre les grandes familles du Béarn et des Pyrénées. La guerre de Cent Ans a appris aux Gascons l’intérêt des fidélités partagées entre rois d’Angleterre et rois de France. Les guerres de Religion voient des Gascons, soldats de cuir et de fer, plus ou moins nobles, se porter à la tête de compagnies. C’est le temps des capitaines. À la fin des conflits, les capitaines se trouvent démobilisés et c’est l’armée royale qui les accueille, quelle que soit leur légitimité. La plupart des régiments royaux, notamment les quatre premiers, qu’on nomme les « quatre vieux », résonnent alors de leurs accents, de leurs jurons rocailleux qui sont autant de cris de ralliement. Sur les trente dernières années du XVIe siècle, ces quatre fameux régiments ne comptent pas moins de 16 colonels gascons, précise Yves-Marie Bercé. Les comportements sont bien exotiques au nord de la Garonne, et les Gascons sont imités dans leur façon de parler ; les chroniques racontent que certains soldats, pour faire croire à leur bravoure, adoptent l’accent gascon.

Mobilité sociale

Quand les Gascons s’engagent dans la carrière militaire, au cours des XVIe et XVIIe siècles, il règne une sorte de confusion autour de l’accès à la noblesse. Dans le Sud-Ouest, il est facilité puisque la possession d’un fief ou d’une terre titrée permet de prendre rang parmi les nobles. Les cadets sans fortune bénéficient de statuts juridiques particuliers. Le lieutenant général des armées et ancien capitaine des mousquetaires Trois-Villes – le fameux Tréville des « Trois Mousquetaires » de Dumas – est devenu noble sans contestation alors qu’il est né fils de marchand à Oloron. La jeunesse gasconne tire profit de cette conjoncture et se faufile ainsi dans la mêlée jusqu’aux titres de noblesse. De là vient leur réputation de parvenus.

Il faut dire que la dévolution du trône à Henri IV a accordé aux Gascons places et dignités. Compagnons des heures noires du Béarnais, ils se voient gratifiés aux beaux jours des postes de lieutenants, de gouverneurs, et autres offices. Ils s’entraident, se recommandent, se succèdent. Ils font tant et si bien qu’ils provoquent une réaction de rejet. Ils sont jalousés, comme le sont les Italiens à la même période. Ils sont aussi tournés en dérision au XVIIe siècle, tant ils ont conquis de solides positions dans l’armée ou dans l’appareil d’État, au point que l’historienne Véronique Larcade les compare à « une sorte de petite mafia », dans son livre intitulé « Les Cadets de Gascogne, une histoire turbulente » (1).

Le règne de Louis XIV voit la dénonciation et la satire des « provinciaux » et des travers gascons. Le Gascon devient un prototype de matamore. La cour de Versailles fait disparaître les cadets, qui n’y trouvent plus leur place. Ils s’évaporent. Il faut avoir l’agilité d’un Lauzun pour se sortir de toutes les situations.

D’Artagnan, personnage littéraire

Enfin, le cadet trouve son visage littéraire avec le personnage de D’Artagnan, le héros d’Alexandre Dumas, qui a réellement existé et inspiré, avant Dumas, Gatien de Courtilz, lequel a inventé de faux mémoires à d’Artagnan vingt-cinq ans après sa mort. Le départ de D’Artagnan pour Paris, muni de son bidet jaune, du baume de sa mère, de la rapière et des conseils paternels, est tout à fait vraisemblable et beaucoup de provinciaux déracinés de toute époque s’y sont reconnus. Dumas a pioché avec justesse dans l’histoire et dans Courtilz pour composer la figure la plus glorieuse, la plus aimable, la plus humaine du cadet de Gascogne.

La galerie de portrait

Voici six figures marquantes de guerriers gascons originaires du Gers, du Béarn, des Landes ou bien encore de Dordogne. Leur réputation a traversé les siècles et largement dépassé les frontières du Sud-Ouest

Jean-Louis de Nogaret de La Valette, duc d’Épernon

Né dans le Gers, amiral de France après avoir été gouverneur, pair de France. Il fait la connaissance du duc d’Anjou, futur Henri III, au siège de La Rochelle – celui de 1573 –, où il se distingue au combat. Le sulfureux Jean-Louis de Nogaret de La Valette est l’archi-mignon d’Henri III et continue, sous Henri IV et Louis XIII, une carrière ponctuée d’esclandres et de scandales. Il gravit les échelons de la fortune, fait un bon mariage, toujours aux côtés des puissants.

Charles de Batz d’Artagnan

Réputé pour sa bravoure au sein de l’armée, il est l’homme de main de Mazarin puis de Louis XIV, dont il devient l’agent, l’informateur et le messager. Il est lieutenant des mousquetaires gris, corps d’élite d’une centaine d’hommes. Une de ses missions les plus célèbres, remplie avec courtoisie, est l’arrestation de Fouquet. Gouverneur de Lille, il retourne au combat contre les Provinces-Unies et meurt à Maastricht, touché par une balle. Une gazette rimée fait son éloge : « D’Artagnan et la gloire ont le même cercueil. »

Bernard d’Audijos

Ancien soldat du roi durant la Fronde, il rentre dans son pays, en Chalosse, et se rebelle contre la gabelle, la taxe sur le sel imposée par Colbert. À la tête d’une petite troupe, les Invisibles, il mène une guérilla en forêt et assaille les convois royaux. Traqué, il se réfugie en Espagne. Il est gracié par Louis XIV après quelques années d’exil. Nommé à la tête d’un régiment de cavalerie, il meurt en Sicile de la malaria.

Charles de Gontaut, duc de Biron (1562-1602)

Fils d’une mère protestante et d’un père catholique, élevé entre le Gers et le Périgord, il tue un rival en duel puis court servir Henri IV avec intrépidité et dévotion. Couvert de gloire dans bien des batailles, il devient maréchal général des camps et des armées du roi. Connu pour son amitié avec Henri IV, il le trahit pourtant en traitant avec l’Espagne et la Savoie. Il est décapité à la Bastille. Il a inspiré une chanson et un personnage de Shakespeare dans « Peines d’amour perdues ».

Antonin Nompar de Caumont, duc de Lauzun (1632-1723)

Envoyé à Paris par son père sans aucun bien, il se fait militaire, gentilhomme et courtisan. Il devient rapidement le favori de Louis XIV et obtient le poste de lieutenant général des armées. Il est orgueilleux, hardi, impertinent. Son insolence envers la Montespan lui vaut un séjour à la Bastille. Il rentre en grâce pour un temps. En 1671, il est conduit et emprisonné à Pignerol par d’Artagnan. Il y rejoint Fouquet. L’intervention de Mlle de Montpensier le sauve. Il est nommé duc de Lauzun. Ce séducteur impénitent qu’on surnommait à la gasconne « Puyguilhem » meurt à 91 ans. Barbey d’Aurevilly dit de lui que c’était un « dandy d’avant les dandies ».

Jean-Armand du Peyrer, dit Trois-Villes ou Tréville (1598-1672)

Trois-Villes, issu d’Oloron, le fameux M. de Tréville des « Trois Mousquetaires », est fils de marchand et meurt lieutenant général des armées. Il connaît une ascension éclatante, car il a la confiance de Louis XIII. Le roi le nomme capitaine de la compagnie des mousquetaires, qui compte, parmi ses recrues, les nommés ou surnommés Porthos, Athos et Henri d’Aramitz…

Après Richelieu, Mazarin lui est hostile. La compagnie est dissoute, et Tréville se retire dans son domaine, au Pays basque.

Cadets de Gascogne, l’exposition

Tout l’été et jusqu’au 7 novembre, le château des ducs d’Épernon braque le projecteur sur les cadets de Gascogne grâce aux collections du musée de l’Armée, à Paris. « Cadets de Gascogne », collections du musée de l’Armée, au château de Cadillac, jusqu’au 7 novembre. Tarifs ; 6 € (gratuit pour les moins de 26 ans).

Quatre cents ans après, c’est le grand retour d’un chef-d’œuvre : l’armure de Jean-Louis de Nogaret de La Valette, le duc d’Épernon, est exposée dans le château girondin que ce cadet de Gascogne fit construire au tournant du XVIIe siècle. Cette pièce unique, conservée au musée de l’Armée, à Paris, est un des joyaux de l’exposition que le Centre des musées nationaux (CMN) propose aux visiteurs jusqu’au 7 novembre dans l’édifice qui domine la petite cité de Cadillac.

Intitulée « Cadets de Gascogne », l’exposition est la première organisée dans le cadre d’un partenariat de trois ans entre le CMN et le musée de l’Armée, qui conserve, aux Invalides, un vaste pan de notre histoire militaire. De quoi faire voyager de Paris en Gironde quelques trésors du patrimoine pour illustrer l’aventure séculaire de ces guerriers gascons dont d’Artagnan, personnage historique et littéraire tout à la fois, est l’emblème.

« Dans la riche galerie des cadets de Gascogne, il nous a fallu privilégier ceux dont subsistent des objets de collection », précise Olivier du Payrat, administrateur du CMN pour la Nouvelle-Aquitaine. Ce qui explique par exemple l’absence d’un personnage aussi important que Jean-Armand du Peyrer, le capitaine qu’Alexandre Dumas immortalisa sous les traits de Tréville dans « Les Trois Mousquetaires ». Mais sa grande ombre plane aux côtés de Charles de Batz d’Artagnan.

Une couleuvrine et une épée d’estoc

De la fin du Moyen ge jusqu’à l’Empire, l’histoire de ces cadets navigue entre réalité et légendes. L’épée au poing et le verbe haut, ils ont participé à l’évolution d’une France féodale, puis royale, enfin impériale. C’est ainsi que le maréchal Lannes, héros napoléonien né à Lectoure (Gers), dont on peut admirer le baudrier, est l’héritier des La Hire, Gaston de Foix, Blaise de Monluc, Jean de Gassion, Gramont, Puységur et autres marquis de Poyanne.

Demi-armure du duc d’Épernon, réalisée vers 1606. Cette pièce unique, conservée au musée de l’Armée, à Paris, est un des joyaux de l’exposition.

Demi-armure du duc d’Épernon, réalisée vers 1606. Cette pièce unique, conservée au musée de l’Armée, à Paris, est un des joyaux de l’exposition. Paris – Musée de l’Armée/Pascal Segrette

On n’a pas hésité à transporter sur les bords de la Garonne une couleuvrine (pièce d’artillerie primitive) de 800 kilos, du début du XVIe siècle, à l’emblème du roi François Ier. Plus transportables mais aussi spectaculaires sont la paire de bottes de cavalerie du début du XVIIe siècle, l’épée de connétable (une pièce unique du XVe siècle), le sabre d’Empire ou l’épée d’estoc renvoyant à l’époque de la bataille de Castillon. On peut aussi admirer le coffret de pistolets du général d’Empire Fournier-Sarlovèze, originaire de Sarlat, et qui a inspiré, à la fois, « Le Duel » à l’écrivain Joseph Conrad et au cinéaste Ridley Scott, son film « Les Duellistes ».

C’est donc à une définition large du cadet de Gascogne – aventurier, milicien, mercenaire, officier des armées régulières – que renvoie cette exposition, qui donne envie de lire ou de relire « Les Trois Mousquetaires » de Dumas, « Cyrano de Bergerac », d’Edmond Rostand, ou « Le Capitaine Fracasse », de Théophile Gautier.

Sud Ouest