La vieille et l’hiver

Sur le chemin de ronces que la lumière même avait abandonné, elle épuise la peine à fleurir de bonté, en portant l’éclat jusqu’au sein des ténèbres.

À l’étreinte pesante de l’ombre sur son râble, elle oppose l’ardeur de son cœur affamé et défriche en Enfer un passage à l’Amour.

Par la main elle emmène un mioche triste et souriant, qui voudrait comme un homme la soulager du poids des souvenirs heureux alourdis par la mort, bien qu’il traîne, empoté, un chariot de dépit.

La gravité au front en couronne plissée, richesse de la roture en aveux de noblesse, confère à sa douceur un parfum de piété, aux ravins de ses rides, une étrange beauté.

Elle s’adresse au gamin comme elle parle aux défunts, lui livre à demi-mot des secrets sans contours, et s’épanche, tragique, en ondée de regrets.

Le silence à l’odeur de la fatalité.

Allumant une gauloise elle implore le repos, se voudrait à la paix de son trou sous la pierre puis pose sur la joue du mouflet ombrageux, la tendre compassion d’un baiser de remords qui le console un peu des futures solitudes.

Il demande naïvement par quel curieux mystère, on plante les morts en terre et les recherche aux cieux.

Dans un sourire fripé, elle lui dit que l’amour est une patience d’arbre, jaillissant calmement d’un ventre minéral, nourriture des racines, élan de branches lentes caressant les étoiles, et dont le tronc immense tout ensemble les lie. Pourtant notre regard se perd dans les feuillages où nichent les oiseaux en ignorant l’humus où se tortillent les vers.

Erodée de fatigue, abrutie de vieillesse, un jour la vie en nous, lasse d’être devenue, en appelle à la terre, à l’étreinte de ses bras, au règne de silence d’un sommeil égoïste dont on se réveillera dans la chaleur aimante de nos chers disparus.

“Parfois tu seras triste, abandonné à ta peine, si lourd, si misérable… Observe alors la nuit, la splendeur des étoiles et guettes-y le signe qu’on te voit et t’attend.”

La vieille se tasse un peu, baise le bout de ses doigts, caresse le portrait sur le granit rose de la pierre tombale, se signe de la croix tout comme le gamin, de ces gestes d’hier qui sont ceux de demain et dispensent au cœur le réconfort doucereux d’un amer récital. Le cimetière va fermer, il est temps de rentrer préparer le dîner.