L’Action française débordée par son extrême droite

L’Action française est un des plus importants mouvements groupusculaires de l’extrême droite. Toujours tendance chez les militants de ce bord, les royalistes sont pourtant débordés par des groupes plus radicaux, comme récemment à Rennes.


« Tout le monde déteste la République. » Ils étaient quelques centaines, dans la soirée du samedi 21 janvier à déambuler dans Paris, en mémoire du roi Louis XVI, guillotiné il y a très exactement 230 ans. Le folklore habituel, entre chants royalistes et flambeaux, pour une démonstration de force. Même si le petit monde très feutré du royalisme a surtout été agité en ce début d’année par un mini séisme : la section rennaise de l’Action française (AF), plus vieille organisation monarchiste de l’Hexagone, a quitté le mouvement. Pour créer sa propre structure : « L’Oriflamme Rennes (35) ».

Sur ses différents réseaux sociaux, ce nouveau groupuscule a fait savoir ses divergences « tant sur le fond que sur la forme » avec l’AF, sans donner plus de détails. Mais au-delà de ce qui ressemble fort à l’aventure d’un ramassis de fondus de la race plus très en phase avec l’idéal maurrassien, cet épiphénomène pourrait être révélateur d’un état d’esprit qui touche plus largement la jeunesse faf. Car ce n’est pas la première fois que l’Action française est débordée sur son extrême droite.

Un leader aux réseaux sociaux parsemés de fascisme

La rupture entre l’AF et sa section rennaise a été consommée le 3 janvier dernier. À peine une semaine après le lancement de L’Oriflamme, une photo de groupe est postée en ligne par le nouveau mouvement. On y voit 16 militants, filles et garçons confondus, poser derrière un drapeau noir frappé d’une demi-fleur de lys, emblème royal (et donc de l’AF), jointe à une demi-croix celtique, le symbole des néofascistes français. Dans sa communication, le groupe prétend être un simple « réseau alternatif et non-conformiste à Rennes et ses alentours », avec pour vocation « d’unir des militants sains et volontaires ». Que faut-il entendre par « sains » ? « Blancs », répond un commentaire.

La rupture entre l’AF et sa section rennaise a été notamment actée par cette photo de groupe qui pose derrière un drapeau noir frappé d’une demi-fleur de lys jointe à une demi-croix celtique, le symbole des néofascistes français. / Crédits : DR

Selon nos informations, l’ancien leader de l’AF Rennes, Marc Visada, est aussi celui qui dirige L’Oriflamme. Un jeune homme dont les réseaux sociaux sont parsemés de références au fascisme et qui affiche un goût certain pour l’imagerie « casual » (culture issue des supporters de football) chère aux radicaux d’extrême droite. Sur Twitter, sa photo de couverture n’est autre que le « palais de la civilisation italienne » de Rome, un monument construit sous Mussolini et emblématique de l’architecture fasciste devant lequel les membres de la mouvance adorent se prendre en photo. Visada présente également un intérêt marqué pour les écrits du collaborateur français Robert Brasillach, exécuté à la Libération.

Lors d’un week-end de cohésion entre les militants de l’Action française de Rennes et du Mans (72) le 25 juin 2022, le même Marc Visada a donné une conférence ayant pour thème : « De l’Esprit nouveau à l’Esprit fasciste ». Le hasard, sans doute.

Une branche « malade » pour l’AF

Du côté de la direction parisienne de l’Action française, contactée par StreetPress, on se féliciterait presque du départ de la très remuante section rennaise. Une branche « malade », dixit le secrétaire général du mouvement, Olivier Perceval, qui a déjà fait émerger des têtes brûlées comme le freefighter d’extrême droite Maxime Bellamy – comme le révélait StreetPress. Des membres fricotent aussi, par exemple, selon nos informations, avec le GUD Paris. Jusqu’ici, la cohabitation tenait pourtant bon an, mal an. Comme en octobre 2020, lorsqu’une trentaine de « camelots du roi », dont un certain nombre de Parisiens, ont chargé une contre-manif’ en marge d’un rassemblement d’anti-PMA dans la préfecture d’Ille-et-Vilaine (35).

D’ailleurs, Olivier Perceval et les pontes de l’AF ne veulent pas parler d’une « scission » :

« C’est le départ d’une section emmenée par un leader, qui est là depuis quelques années, qui revendique une certaine autonomie dans sa manière d’agir alors que notre mouvement est structuré pour avoir une certaine cohérence politique, afin d’être unifié. »

Le boss de l’AF depuis septembre 2022 rembobine le clash. Quand il a appris la création de L’Oriflamme, il a « voulu en savoir plus ». « Rapidement, les choses se sont envenimées », lâche-t-il :

« J’ai demandé des comptes et, en réponse, cette section, qui avait déjà créé son association parallèle, est partie avec armes et bagages derrière son leader. Personne ne m’a consulté sur cette affaire, pourtant je suis très accessible. La méthode laisse penser que tout cela était prévu de longue date. »


Une différence idéologique

La photo de groupe qui a officialisé la création de L’Oriflamme datait par exemple de plusieurs mois. Elle a été prise lors du fameux week-end de cohésion de juin où le responsable Marc Visada a fait sa conférence.

Et si le mouvement est déjà suivi par plus d’un millier d’abonnés sur Instagram et Twitter, alors qu’il ne va faire sa soirée de lancement que le 27 janvier prochain, c’est surtout parce qu’il a récupéré des comptes de l’AF Rennes. Comptes qui ont simplement été rebaptisés et nettoyés. Par exemple, sur l’Instagram « Oriflamme Rennes » – qui est donc récupéré du Cercle Chateaubriand (un satellite de l’AF Rennes) –, le mail est resté celui d’origine : « cerclechateaubriand(at)gmail.com ».

Contacté, le groupe sécessionniste a refusé de répondre à nos questions. Dans les faits, ces militants ont claqué la porte de l’AF au motif de différents idéologiques. « Dans leurs rares publications, il est question d’identité et de civilisation. On sort du registre nationaliste traditionnel de l’Action française pour s’ancrer dans un registre plus européiste », argue le chercheur en sociologie Emmanuel Casajus, qui travaille au CNRS et à l’université Paris Diderot. Le chercheur note également, dans le logo de L’Oriflamme, « la figure du chevalier que l’on retrouve souvent dans les écrits de Dominique Venner ou de Julius Evolas, bien plus qu’à l’Action française paradoxalement ». Et le chercheur d’en souligner les « inspirations à la fois royalistes, régionalistes et nationalistes révolutionnaires » auxquelles s’ajoute un ancrage régionaliste marqué. Le style n’étant pas sans rappeler les linogravures de la militante indépendantiste bretonne Jeanne Malivel, décédée à Rennes en 1926.

Le logo de L’Oriflamme Rennes. Le style n’étant pas sans rappeler les linogravures de la militante indépendantiste bretonne Jeanne Malivel, décédée à Rennes en 1926. / Crédits : DR

Une nouvelle orientation que dénonce le secrétaire général de l’AF Olivier Perceval, qui rappelle que le mouvement royaliste a « évolué » via le philosophe Pierre Boutang. « Il y a eu un aggiornamento de notre doctrine politique et nous avons rompu avec l’antisémitisme et le racisme », jure Olivier Perceval. Pour lui, si l’AF est contre « l’immigration massive », ce serait pour des raisons « économiques et sécuritaires ». « Mais ça ne justifie pas un discours racialiste », explique cet ancien travailleur social.

Olivier Perceval reconnaît par ailleurs « qu’il y a une tendance lourde à l’extrême droite qui est assez imprégnée de ces discours », et que la jeunesse de la mouvance est traversée par une « tentation viriliste et extrémiste » dont dépendrait la crédibilité militante. « C’est le cas avec cette section rennaise » qui a, estime Olivier Perceval, « joué sur ces sentiments en dépit de la doctrine du mouvement afin d’entretenir un petit romantisme local pour mobiliser ». Il résume :

« On passe pour des gauchistes pour eux parce qu’on n’est pas racialistes. »

Porte d’entrée vers la radicalité ?

Pour lui, si ce départ « d’une quinzaine » de personnes est « désagréable », il fait partie de la vie d’un mouvement qui revendique quelque 3.000 militants. Une minimisation qui rappelle d’autres sécessions, comme celle d’Aix et Marseille (13) en 2018. À l’époque, les deux sections s’étaient en partie vidées pour le tout nouveau mouvement Bastion social. Mauvais pari : le Bastion social a été dissous par le gouvernement en 2019 alors que l’Action française est toujours bien là.

Olivier Perceval prend lui aussi comme exemple l’épisode provençal en évoquant « un romantisme fascisant » qui a « perdu » cette section. « Nous remontons une section marseillaise beaucoup plus saine », précise le dirigeant de l’AF.

Emmanuel Casajus fait également un parallèle avec « le départ du petit groupe de Marc de Cacqueray-Valmenier », – sujet auquel le chercheur a consacré un long article très documenté – qui était alors dirigeant de la section lycéenne de l’Action française Paris en 2016, à 17 ans. L’homme désormais habitué aux tribunaux avait souhaité relancer le Gud, avant de fonder les Zouaves Paris.

Cette histoire de sécession semble indissociable du positionnement de l’Action française pour Emmanuel Casajus, qui pointe un « problème récurrent, presque historique à l’Action française ». Déjà car, « d’une manière générale, l’AF est une porte d’entrée dans l’extrême droite radicale pour un certain nombre de jeunes militants. Parce qu’elle a réussi à créer un bon maillage du territoire », souligne le chercheur. Ensuite, car c’est « une école de pensée » :

« Les jeunes se sentent encadrés et n’ont pas l’impression d’intégrer un groupe fasciste. Toutefois, pour certains, ce positionnement va finir par les frustrer et ils vont se tourner vers des discours moins policés, plus radicaux, d’inspiration fascisante, nazifiante ou gréciste. »


Il n’empêche, les divorcés aixois ne sont pas revenus dans l’orbite de l’AF et ont préféré former Tenesoun, mouvement nationaliste révolutionnaire se revendiquant de l’héritage mussolinien… D’ailleurs, un nouveau groupuscule sur le modèle de L’Oriflamme vient également de voir le jour à Laval. On retrouve sur son logo le même symbole, mêlant croix celtique et fleur de lys. Ainsi, si du côté de l’AF on affirme que les remous rennais sont un épiphénomène, le secrétaire général Olivier Perceval, nous confie qu’il doit prochainement se rendre en Bretagne pour remotiver les troupes. Et « éviter une hémorragie ».

Maxime Macé, Pierre Plottu

Streetpress