L’affaire « Légendes » : La justice enquête, la DGSE aussi

Alors que la brigade criminelle traque les complices de la tentative d’assassinat d’une coach en entreprise, la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) mène une enquête parallèle pour déterminer qui, en son sein, était au courant de ce projet criminel. Deuxième épisode de notre série d’été sur un incroyable polar, garanti sans fiction.

En trois ans à Cercottes, le caporal « Prao » n’avait jamais vu cela. Alors que minuit approche, « des types de la DGSE » arrivent depuis Paris. Ils s’adressent à son supérieur, l’officier de permanence. Prao a d’abord cru que les Parisiens venaient à cause d’« une bêtise faite par cet officier ». Mais non, le gradé en question se dirige vers lui, Prao, et son collègue « Hermien », avec lequel il monte la garde au poste, à l’entrée de la base, et leur demande de sortir. Les deux militaires n’ont pas le choix. Ils prennent leurs fusils d’assaut HK416 et vont voir dehors s’ils y sont.

Les Parisiens ont fait le déplacement dans le Loiret en pleine nuit, en cette fin juillet 2020, pour vérifier la plaque d’immatriculation d’une voiture. Prao en tire la conclusion qu’« un gars de la section a fait une connerie ». Il envoie un message pour alerter « Devon », un autre collègue et ami.

 © Illustration Ulys pour Mediapart

Le Centre parachutiste d’entraînement spécialisé de Cercottes est une des trois bases accueillant les équipes du Service Action, le service en charge des opérations clandestines de la DGSE. Cercottes forme les « élèves-agents » et accueille les agents de terrain entre deux missions. Lorsque la DGSE a besoin d’envoyer des clandestins dans un territoire hostile, elle adresse un cahier des charges précisant le nombre d’hommes et les qualifications requises (mais pas la nature de la mission) au chef de corps de Cercottes et à ses adjoints, qui sélectionnent les meilleurs profils correspondant aux desiderata de Mortier, du nom du boulevard où se trouve le siège du plus secret des services secrets français.

À Cercottes, travaillent sans trop se croiser les clandestins et ceux qui, sur un groupe WhatsApp, s’appellent par dérision « les Gueux du centre ». Une vingtaine de militaires du rang. Chargés du gardiennage 24 heures sur 24, ils patrouillent, filtrent les véhicules et les personnes qui se présentent à l’entrée du camp. Ils sont affectés à la DGSE, sans vraiment en être. Ils sont habilités secret défense mais ne suivent pas les formations de la DGSE. Les Gueux du centre, donc.

Et c’est justement deux d’entre eux qui viennent d’être interpellés à Créteil alors qu’ils étaient sur le point d’assassiner une coach en entreprise (voir l’épisode précédent de la série). Depuis que le commissaire de la brigade criminelle a appelé le ministère des armées pour savoir si les deux hommes en garde à vue sont bien des militaires – le ministère a dit oui – et s’ils étaient bien, comme ils l’affirment, en mission commandée – le ministère a dit non –, c’est l’effervescence à la DGSE.

Quand Prao prévient son collègue Devon, celui-ci a déjà une idée précise de ceux qui se retrouvent dans les mains de la police. Depuis plusieurs jours, « Adelard » et « Dagomar » ne répondent plus à ses appels. Devon est inquiet, il était au courant de la mission « homo » – un assassinat ciblé – menée par les deux absents et il craint que son pseudo ne figure sur des papiers compromettants qui se trouveraient au domicile de Dagomar. 

*

Il est 10 h 40 le mercredi 29 juillet 2020 lorsque Devon téléphone, en panique, à un ancien chef de groupe.

« Elle a demandé à me revoir, là ! »

Son mentor le rassure.

« “Florence”, elle n’a qu’une parole. Tout ce que tu lui dis, en fait, elle, elle n’écrit rien. Il n’y aura pas de remontée. C’est gardé à leur niveau ! Elle, ce qu’elle veut faire, c’est protéger le service ! »

Le colonel Florence – le personnel de la DGSE ne féminise pas les grades – est la numéro 3 à Cercottes, elle y dirige depuis un an le Bureau opérations instructions (BOI). C’est elle qui est chargée d’éteindre l’incendie.

Le lendemain de son second rendez-vous avec Devon, le jeudi 30 juillet, un texto comminatoire est envoyé à tous les gueux :

« Bonjour. Pour tous ceux qui sont présents dans la région d’Orléans, rendez-vous à 11 h 00 en salle de cours […]. C’est OBLIGATOIRE. »

À un intervalle très espacé, la DGSE a été ébranlée par des affaires d’assassinats impliquant des collaborateurs ou anciens du service. Il y a bien sûr, dans les années 1960, l’affaire Ben Barka, dans laquelle était mouillé Antoine Lopez, honorable correspondant de ce qui s’appelait encore le Sdece, le Service de documentation extérieure et de contre-espionnage. Beaucoup moins médiatisé : l’assassinat en 2001, dans l’Isère, de deux opposants congolais, planifié par Benoît Chatel, un homme d’affaires belge, source du service concernant tout ce qui avait trait au Congo-Kinshasa, comme le confirmerait à l’époque le directeur adjoint du renseignement à la DGSE dans le bureau d’un juge d’instruction.

Plus récemment, il y a eu les aveux d’un ancien de Cercottes, Daniel Forestier, qui reconnaîtra sa participation à des préparatifs d’attentat contre un opposant congolais résidant dans le Val-d’Oise. Dans la foulée de ses aveux, le retraité de la DGSE sera exécuté de cinq balles dans le corps sur un parking de Haute-Savoie en mars 2019.

Mais toutes ces affaires concernaient des effectifs qui ne faisaient plus parti de la DGSE, comme Forestier ou des honorables correspondants. Là, c’est la première fois, à la connaissance de deux fins connaisseurs du service sollicités, que la DGSE est confrontée à des hommes travaillant pour elle et suspectés d’avoir voulu assassiner, à titre privé, une personne.

Alors le colonel Florence cherche à tout prix à délier les langues. Elle ne va pas être déçue du voyage. Devon lui confie être au courant d’un projet d’assassinat mené par Dagomar, « un contrat Mortier », selon l’expression utilisée par ce dernier. Une expression qui n’est pas utilisée dans le jargon de la DGSE. Ce que, semble-t-il, les Gueux du centre ignorent.

Il y a pire. À la demande de la compagne de Dagomar, Devon s’est rendu à leur domicile s’occuper du chien. En fait, il cherchait vraisemblablement une excuse pour fouiller le domicile et y trouver les papiers mentionnant son pseudo. À la place, il a découvert un pistolet semi-automatique Walther P99 qui a échappé à la perquisition menée par la brigade criminelle.

Apprenant cela, le colonel Florence lui demande d’y retourner pour prendre une photo de ladite arme et de noter son numéro de série, alors que c’est un élément de preuve dans une enquête judiciaire. Devon s’acquitte de la tâche qui lui a été confiée et rentre à Cercottes.

Quand il ressort de la réunion à laquelle tout le service a été convoqué le 30 juillet, il croise « Khan », un armurier qui lui raconte que la hiérarchie lui fait rechercher un numéro de série qui ne correspond à aucune arme détenue dans les stocks du centre. Probablement le numéro communiqué par Devon. Le Walther P99 s’avérera être une arme factice, un pistolet d’alerte acheté dans un magasin de surplus militaire à Orléans…

Par ailleurs, toujours selon Khan, on lui aurait demandé de dresser un inventaire dans une autre armurerie du site, après l’interpellation d’Adelard et Dagomar. Pourquoi ?

« Parce qu’il manque des flingues ! »

En théorie, la sortie des armes en dotation est très réglementée. Lorsqu’ils sont de permanence, les militaires vont chercher dans leur casier le fusil d’assaut et le pistolet automatique qui leur est attribué. Ils doivent signer dans un registre à chaque entrée et sortie d’arme. Leurs munitions sont pesées après chaque tour de garde. En théorie, le système n’a pas de faille. En théorie.

À en croire les témoignages de plusieurs militaires, un armurier de Cercottes aurait été incarcéré en 2019 pour avoir volé des kalachnikovs, des armes non conventionnelles utilisées lors de certains exercices. À partir du 30 juillet 2020, il ne sera plus question d’armes manquantes. Ont-elles été retrouvées ou les différents protagonistes ont-ils été rappelés à leur devoir de réserve ?

 © Illustration Ulys pour Mediapart

Au sortir d’un nouvel entretien avec le colonel Florence – « C’est important, il faut absolument qu’on se voie », avait-elle insisté –, Devon téléphone à son collègue Prao.

« C’est remonté, tout, tout, tout en haut. En gros, ils vont peut-être donner mon nom, tu vois ? C’est le DG [le directeur général de la DGSE, Bernard Émié – ndlr] qui prend la décision demain. »

Prao se méprend sur le sens des propos de son ami.

« C’est stylé s’ils donnent ton nom aussi, commente-t-il.

Ah oui ?! Je n’ai pas envie qu’ils me donnent aux flics. Si c’est ça que tu n’as pas compris, le recadre Devon. C’est là où c’est moins drôle, tu vois ? C’est là où je rigole moins… »

Devon, qui se décrit comme un soldat « rustique », devait passer des tests en octobre pour, espérait-il, devenir un opérationnel du Service Action.

À 7 heures le lendemain matin, le colonel Florence lui laisse un message. Il est convoqué dans la journée pour être entendu par la brigade criminelle.

*

Le 1er août, le sergent « Cody » écrit un texto au soldat de première classe « Brutus » : « Salut. Il faudrait que tu passes au centre rapidement. La chef BOI [le colonel Florence – ndlr] souhaite te voir en vue de ta déposition aux flics. »

Avant que les militaires qui assurent la sécurité de Cercottes ne soient interrogés par la brigade criminelle, la DGSE veut vérifier ce qu’ils vont dire. Et peut-être orienter un peu leurs déclarations. Hermien racontera à propos de son interrogatoire interne : « Ils nous disaient que nous extrapolions au sujet de Pierre Bourdin [la véritable identité de Dagomar – ndlr], que rien de ce que nous pensions savoir n’était réel. »

Pourtant, les Gueux de Cercottes ont beaucoup à dire. « Au fur et a mesure, on s’est rendu compte que beaucoup de monde était au courant de cette histoire pour quelque chose qui devait rester secret », résumera Brutus. Les projets criminels de Dagomar étaient des secrets de Polichinelle mais personne n’a songé à alerter la hiérarchie. Hermien expliquera ne pas avoir dénoncé son frère d’armes car, « en rendant compte de ses activités, je me mêlais d’affaires qui me dépassaient et pour lesquelles je n’avais pas à en connaître, ni même mon éventuel interlocuteur ».

Le besoin d’en connaître répond à la nécessité, pour un service secret, de cloisonner ses renseignements. Nul ne prend connaissance d’une information dont il n’a pas l’utilité. Un principe appliqué scrupuleusement à la DGSE mais qui, en l’espèce, s’est retourné contre elle.

Prao, qui met en avant comme qualité dans ce service « savoir se taire, être discret… », justifiera, lui, ne pas avoir dénoncé Dagomar à sa hiérarchie car il n’est pas une balance. Quand la police lui demandera si ladite hiérarchie a approuvé son point de vue, il répondra que ses chefs n’ont rien dit…

De toute façon, résume le 4 août Hermien à un collègue, le but de la DGSE, c’est que les médias – Le Parisien a révélé l’affaire la veille – « en parlent le moins longtemps possible ».

Un objectif contrarié par l’enquête judiciaire.

« Ce qui est sûr, c’est que les flics veulent en baiser un maximum, poursuit Hermien. Vu comment ils ont fait leur show quand ils sont venus. Ils nous ont regardés comme si on était tous des crevures. »

Cinq jours plus tôt, les enquêteurs de la brigade criminelle étaient venus interpeller le caporal Devon. 

*

Les policiers de la Crim’ parisienne finissent par connaître la route qui mène à Cercottes par cœur. Le 27 juillet, ils s’y rendaient pour perquisitionner les chambres d’Adelard et Dagomar ; quatre jours plus tard, ils se présentent pour placer en garde à vue Devon. Comme celui-ci le redoutait, les enquêteurs n’ont pas raté au domicile de Dagomar la feuille sur laquelle avaient été dessinés des schémas de positionnement de véhicules et notée la plaque d’immatriculation de Marie-Hélène Dini (la femme que les militaires étaient supposés assassiner), ainsi que quatre pseudos semblant désigner les membres du commando : « ADELAR PRAO DEVON DAGOMAR »

Le 1er septembre, la brigade criminelle s’invite de nouveau à Cercottes, cette fois pour cueillir Brutus, Hermien et Prao. L’officier de police judiciaire qui interroge ce dernier voit rouge quand il constate que le gardé à vue a supprimé l’application WhatsApp avec laquelle il conversait avec Dagomar la veille de son arrestation, après avoir été « reçu par le numéro 2 de la base ».

Prao conteste avoir eu un entretien « avec une quelconque autorité » avant son arrestation. En revanche, il critique ses anciens camarades Adelard et Dagomar, « des boulets ». Pas tant à cause de ce qu’ils ont fait que de la manière dont ils l’ont fait. « Lorsque j’ai lu l’article [du Parisien – ndlr], qu’il y avait des couteaux militaires, des plaques d’immatriculation branlantes… Il n’y a rien de logique là-dedans, ils ont dû se presser. Ça fait passer la DGSE pour n’importe quoi, des mecs qui se précipitent comme ça à vitesse grand V… »

En un peu plus d’un mois, quatre de ses hommes sont mis en examen pour « tentative d’assassinat » (Hermien et Prao sont ressortis libres de leur garde à vue) mais la DGSE continue à chercher à se renseigner sur une information judiciaire couverte par le secret de l’instruction.

Ainsi, les avocats d’Adelard écrivent à la juge d’instruction pour lui faire savoir que le chef de corps de Cercottes a appelé le frère de son client et aurait échangé « certains détails propres à l’enquête en cours ». « Ce contact interroge, et semble démontrer que la DGSE a accès au dossier de votre instruction sans toutefois y être partie », s’étonnent Mes Magali Woch et Romain Ruiz.

Début août, un autre avocat, Me Martin Desrues, avait déjà écrit à la juge d’instruction pour lui signifier que le service secret avait téléphoné aux parents de son client, Devon, tout juste mis en examen, « afin de s’enquérir d’un certain nombre d’informations ».

Dès le début de l’enquête, un brigadier de la Crim’ avait retranscrit sur procès-verbal une conversation avec la conjointe de Dagomar, qui l’avait alerté d’un appel reçu émanant du « travail de son compagnon ». Son interlocuteur cherchait à savoir les questions que lui avaient posées les policiers lors de son audition.

Tant et si bien que le 9 février 2021, lorsque la juge d’instruction Aline Batoz entend comme témoin, sous le sceau de l’anonymat, le directeur de cabinet de la DGSE (voir l’onglet Prolonger), la magistrate l’interroge sur l’enquête parallèle menée par son service.

« Des entretiens ont-ils eu lieu avec les militaires fréquentant messieurs [Dagomar et Adelard] après leurs interpellations, et dans l’affirmative dans quel but ?

— Il y a eu des entretiens dans le cadre de la revue d’effectif, botte en touche l’homme qui coordonne les cinq directions à la DGSE. L’enquête de commandement a rendu ses résultats fin août. Mais les entretiens on commencé pendant l’enquête [judiciaire] et sont menés par le chef de corps. Ces entretiens visaient à s’assurer de la stabilité psychologique des personnels […] et [à] comprendre les causes et les dérives de cette affaire. »

La magistrate n’ira pas plus loin. Elle ne le relance pas, ne le questionne pas sur les coups de fil aux proches des mis en examen. La juge d’instruction ne devait pas avoir besoin d’« en connaître ».

Mediapart