L’âge dystopique du masque. Comment Ernst Jünger a prédit l’omniprésence des masques

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Dans “Le meilleur des mondes” d’Aldoux Huxley (1932), il y a les Alphas et les Betas , mais aussi les Epsilon à moitié demeurés – qui sont des êtres génétiquement modifiés, conçus pour ne porter que des vêtements et n’avoir que des opinions uniformes.

Dans 1984 de George Orwell (1948), il y a a la police de la pensée et le Novlangue. Alors que dans “Nous autres” de Ievgueni Zamyatine (1921) les individus ont des numéros en lieu et place d’un nom – D-503, I-330, O-90 : des voyelles pour les femmes, des consonnes pour les hommes.

S’il y a une seule caractéristique déterminante de la littérature dystopique, c’est l’éradication de toute individualité. «La conscience de soi», écrit Zamyatine, «n’est qu’une maladie». Pour cette raison, les dystopies sont invariablement racontées par des marginaux tourmentés : ceux qui sont bien conscients de la standardisation (pour en faciliter la gestion comme pour les marchandises) de leurs semblables, mais qui craignent d’en parler, ou d’afficher de ce qu’ils ressentent. Après tout, «aucune offense n’est aussi odieuse qu’un comportement non orthodoxe», comme l’écrit Huxley.

Etant donné leur préoccupation constante et tyrannique d’uniformité, il n’est pas étonnant que les dystopies, en tant que forme littéraire, aient émergé au début du XXe siècle. Les régimes totalitaires de la Russie et de l’Allemagne ainsi que leurs homologues occidentaux technocratiques, inspirés par des personnalités comme FW Taylor et Henry Ford, furent leurs sources d’inspiration majeures. Malgré toutes leurs apparentes différences, ces idéologies concurrentes sont unies par la tentative utopique de redessiner non seulement la société, mais l’être humain lui-même. La puissance croissante de la science et de la technologie a fait naître l’idée que la nature elle-même, dans toute sa complexité désordonnée, pouvait enfin être domptée.

Outre ces trois auteurs canoniques, cependant, cette génération a produit un autre écrivain dystopique tout aussi impressionnant, bien que beaucoup moins connu: l’énigmatique auteur Allemand Ernst Jünger. Connu principalement pour ses journaux sur la Première Guerre mondiale et son opposition résolue au libéralisme de Weimar, Jünger a vécu jusqu’à l’âge de 103 ans, écrivant sur des sujets allant de l’entomologie aux expériences psychédéliques, du nihilisme à la photographie. Dans la seconde moitié de sa carrière, il a produit trois œuvres principales de fiction dystopique : Héliopolis (1949), Eumeswil (1977) et, peut-être son plus beau, The Glass Bees (1957).

Cependant, sa vision la plus effrayante est sans doute celle offerte dans un long essai publié à la veille de l’ascension des nazis au pouvoir en 1932. “Le travailleur” , comme l’a intitulé Jünger, vise à esquisser ce qu’il considère comme le nouvel ordre mondial à venir – un ordre défini par un type humain fondamentalement nouveau. Ayant renoncé aux valeurs libérales du passé et rencontré son destin dans les usines et sur les champs de bataille du début du XXe siècle, la marque du nouvel homme est une étrange ressemblance – tant dans le corps que dans l’âme – avec la machine. Né de parents humains, «l’ouvrier» de Jünger est néanmoins un enfant de l’âge industriel.

Suivant les traces des dystopies de ses contemporains, la première victime de cette nouvelle ère est aussi, chez Junger, l’individu. Car la logique de la machine ne permet aucune différenciation. Qu’il s’agisse de la nature ou de l’esprit humain, Jünger conclut que tout progressivement défini par «une sorte de vide et d’uniformité». Le résultat, pour reprendre les mots d’Orwell, est «une nation de combattants et de fanatiques, avançant dans une parfaite unité, ayant tous les mêmes pensées et criant les mêmes slogans» – “des millions de personnes, ajoute-t-il, avec toutes le même visage».

C’est sur ce dernier point que The Worker prend une pertinence inquiétante pour notre époque. Car l’uniformité du nouvel âge est symbolisée, suggère Jünger, par la prolifération soudaine du masque dans la société contemporaine. «Ce n’est pas un hasard», écrit-il, «si le masque recommence à jouer un rôle décisif dans la vie publique, où il se présente de bien des manières… que ce soit comme un masque à gaz, avec lequel ils essaient d’équiper des populations entières; que ce soit comme masque facial pour le sport et les vitesses élevées, qu’on peut voir sur chaque pilote de course; que ce soit comme masque de sécurité sur les lieux de travail exposés aux radiations, aux explosions ou aux stupéfiants. On peut supposer », poursuit-il avec une prescience inquiétante,« que le masque en viendra à assumer des fonctions que nous pouvons à peine imaginer aujourd’hui ».

Compte tenu de l’omniprésence soudaine du masque facial en 2020, dans le monde entier et dans un nombre croissant de contextes sociaux, il est impossible d’éviter de conclure que c’est précisément le genre de développement que Jünger avait en tête. Cette acceptation empressée à masquer nos visages reflète les tendances déshumanisantes qui, pour Jünger, sous-tendent la période moderne. Elle représente une étape supplémentaire de la dégradation de l’individu apparue sans équivoque lors de la Première Guerre mondiale. Qu’il ait été alors considéré comme une pièce matérielle sur le champ de bataille ou comme un rouage dans la machine de l’économie de guerre, l’ère moderne a pris l’habitude de réduire l’être humain à un objet fonctionnel. Tout ce qui est «non essentiel» – tout ce qui fait de nous des humains – est allègrement mis au rebut.

La question pour nous est de savoir ce que signifie de nous approcher de plus en plus près d’une telle vision. Sommes-nous heureux de la rationalisation et des transformations de notre vie quotidienne, ou sommes-nous préoccupés par la proximité de notre monde d’aujourd’hui avec certains des essais littéraires dystopiques les plus fondamentaux ? 

Qu’il s’agisse de l’appel à l’isolement social, de la «vigilance» perpétuelle ou au port de masques obligatoires, les mesures mises en oeuvre ces six derniers mois représentent plus qu’une atteinte à la liberté. Elles nous enjoignent implicitement de sacrifier notre humanité pour sauver nos vies. Même si ce Rubicon n’a pas encore été franchi, il convient de réfléchir au point auquel sommes parvenus. Car il y a peut-être plus dans la vie que sa simple continuation. Peut-être que «l’objectif», comme Winston Smith le savait bien, «n’est pas de rester en vie mais de rester humain».

7 Commentaires

  1. Intéressant mais l’analyse souffre d’un angle mort d’autant plus important qu’il concerne sa notion centrale, l’individu, qui loin d’être nié fait aujourd’hui dans le monde occidental l’objet d’un culte qui atomise les identités les plus fondamentales, raciales et sexuelles en premier lieu. Cela n’enlève rien au caractère extrêmement préoccupant d’un point de vue social de la généralisation du port du masque obligatoire, toujours est-il qu’il faut repenser les termes de la réflexion sur l’uniformisation et le contrôle des personnes, des peuples et des foules en incluant cette donnée majeure actuelle et inédite à l’époque de Junger ou d’Orwell, de l’individu déchaîné.

  2. Intéressant mais l’analyse souffre d’un angle mort d’autant plus important qu’il concerne sa notion centrale, l’individu, qui loin d’être nié fait aujourd’hui dans le monde occidental l’objet d’un culte qui atomise les identités les plus fondamentales, raciales et sexuelles en premier lieu. Cela n’enlève rien au caractère extrêmement préoccupant d’un point de vue social de la généralisation du port du masque obligatoire, toujours est-il qu’il faut repenser les termes de la réflexion sur l’uniformisation et le contrôle des personnes, des peuples et des foules en incluant cette donnée majeure actuelle et inédite à l’époque de Junger ou d’Orwell, de l’individu déchaîné.

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