« L’Allemagne est un pays de migrants »

L’historien allemand Jan Plamper explique comment les vagues successives d’émigration ont diversifié la société allemande. Selon lui, la démocratie serait fragilisée comme les autres, en cas de crise économique.

La Croix : En quoi l’Allemagne a-t-elle changé depuis l’arrivée au pouvoir d’Angela Merkel en 2005 ?

Jan Plamper : Angela Merkel s’est surtout distinguée dans la gestion des crises : la crise financière de 2008, Fukushima en 2011 et sa décision d’accélérer la sortie du nucléaire civil, la crise des réfugiés de 2015 et la pandémie de Covid-19. Cela correspond à son style : la chancelière aime se positionner au-dessus de la mêlée, réagir plutôt que d’être proactive et elle a tiré la CDU et la CSU vers le centre. La polarisation a néanmoins touché l’Allemagne comme toutes les démocraties libérales. La crise financière de 2008 a ouvert un espace à l’extrême droite, à la droite des Chrétiens-démocrates.

En dépit de cela, le pays a traversé une longue période de prospérité économique depuis le milieu des années 2000. L’Allemagne a manqué l’occasion de s’attaquer plus vigoureusement au changement climatique, de changer de modèle économique et de promouvoir une identité civique de la nation, prenant en compte le fait qu’elle est devenue un pays d’immigration.

Dans un récent livre (1), vous expliquez comment l’Allemagne, pays d’émigration jusqu’au XXe siècle, est devenue un pays d’immigration. Quelles ont été les principales étapes de cette transformation ?

J. P. : Au XIXe siècle, les Allemands émigraient, principalement vers les États-Unis et la Russie. Plus de 50 millions d’Américains sont d’origine allemande. Tout a changé après la Seconde Guerre mondiale. Entre 1945 et 1948, environ 12,5 millions d’Allemands expulsés d’Europe centrale et orientale sont arrivés en Allemagne – 8 millions en République fédérale, 4,5 millions en RDA. Ces Allemands ethniques étaient considérés comme des étrangers, comme « l’Autre » par excellence.

Des demandeurs d’asile à Berlin, le 10 décembre 2015. 

Jan Plamper : « L’Allemagne est un pays de migrants »

Entre 1955 et 1973, l’Allemagne a accueilli 14 millions de « Gastarbeiter » (« travailleurs invités »), 11 millions d’entre eux sont retournés dans leur pays d’origine. La RDA a également accueilli plus de 200 000 immigrants dans les années 1980.

Par la suite, 4,5 millions d’« Allemands ethniques » d’Europe centrale et orientale, 230 000 juifs de l’ex-URSS ainsi que des demandeurs d’asile ont rejoint l’Allemagne. Enfin, environ un million de réfugiés sont arrivés en 2015. Au moins un quart des Allemands, soit environ 20 millions de personnes, sont aujourd’hui d’origine étrangère récente, avec au moins un parent né en dehors de l’Allemagne.

Comment jugez-vous la façon dont les Allemands ont géré l’arrivée des réfugiés en 2015 ?

J. P. : Ce que l’on a appelé, en 2015, la « Willkommenskultur » a été quelque chose d’exceptionnel et de rare en termes de solidarité humaine. Près de 10 millions d’Allemands se sont engagés dans ce mouvement social en faveur des réfugiés, qui a touché tous les secteurs de la société, jeunes ou vieux, gauche ou droite, progressistes ou libéraux. L’activisme des demandeurs d’asile et de la société civile à partir des années 1990, ainsi que la nouvelle loi sur la citoyenneté adoptée en 2000 sous l’égide de la coalition sociaux-démocrates-verts, avaient préparé le terrain.

Malheureusement, le débat public reste dominé par l’extrême droite, qui présente l’accueil des migrants de 2015 comme une grande erreur alors qu’il a le soutien de la majorité des Allemands. Cela n’empêche pas la xénophobie, le racisme et l’antisémitisme, illustrés par les assassinats de neuf immigrés par le groupe terroriste d’extrême droite NSU au début des années 2000, l’attentat contre la synagogue de Halle en 2019 et l’implantation du parti d’extrême droite AfD dans le paysage politique, avec son entrée au Bundestag en 2017.

Quelles sont les conséquences de ces changements sur l’identité collective allemande ?

J. P. : Le débat sur cette question ne fait que commencer. L’Allemagne doit évoluer vers une identité collective civique qui transcende les aspects économiques ou démographiques. L’Allemagne a longtemps fait sienne une définition ethno-biologique de la nation. L’idée qu’un membre d’une minorité visible puisse appartenir à une nation de citoyens est plus difficilement acceptée en Allemagne, même si cette personne a la citoyenneté depuis deux ou trois générations.

La gauche récuse le concept de nation, sous prétexte qu’il serait contaminé par le nazisme, mais il continue d’être une importante ressource identitaire pour ceux qui vivent dans la précarité. S’abstenir de le définir laisse le champ à l’extrême droite, ou à des pays d’origine qui soutiennent les définitions ethno-nationales de la nationalité comme la Turquie d’Erdogan et la Russie de Poutine.

Le modèle du « saladier », une société où il n’est pas nécessaire de renoncer à son héritage culturel pour être considéré comme citoyen à part entière, semble le plus viable. Les Allemands l’ont expérimenté avant la lettre dans les années 1950. Au lieu de définir les Allemands d’origine étrangère comme des « Ausländer » (étrangers), même pour des Allemands de deuxième ou troisième génération, on pourrait les qualifier d’« Allemands plus » (Plusdeutsche). Cela reste une utopie mais les Allemands sont aujourd’hui plus habitués à la diversité.

Les partis de la grande coalition au pouvoir à Berlin veulent éviter un nouvel influx de réfugiés en Europe. Quels sont, selon vous, les principaux enjeux des élections de dimanche 26 septembre ?

J. P. : Les grandes questions des prochaines années sont le changement climatique, mis au premier plan par les récentes inondations, l’immigration, le modèle socio-économique et ses alternatives, la pandémie de Covid-19 et d’autres sujets comme la politique identitaire, les guerres culturelles, la « cancel culture ».

Mais jusque-là, les chefs de partis s’efforcent avant tout d’éviter des erreurs et de ne rien proposer de révolutionnaire, sans offrir de véritable vision. Quoi qu’il arrive, l’Allemagne sera gouvernée par un gouvernement de coalition. Reste à savoir laquelle.

La démocratie libérale est en crise. L’Allemagne semble moins affectée que d’autres. Pourquoi ? Peut-elle jouer un rôle pour la préserver dans les années à venir ?

J. P. : Je ne crois pas à l’exceptionnalisme allemand. En Allemagne, les garde-fous sont un peu plus forts qu’ailleurs en raison du passé nazi, de l’économie sociale de marché, du fédéralisme imposé par les alliés après 1945 et d’un paysage médiatique encore dominé par l’audiovisuel public. Pour autant, la classe moyenne s’effrite, les inégalités augmentent et l’environnement géopolitique mondial se durcit. Une crise économique fragiliserait la démocratie allemande comme les autres.

(1) Das Neue Wir, Warum Migration dazugehört, Eine andere Geschichte der Deutschen, S. Fischer Verlag, 2019.

La Croix