L’Allemagne renvoyée à son passé colonial

Le mouvement Black Lives Matter a déclenché un débat sur Otto von Bismarck, ordonnateur de la colonisation. C’est une histoire méconnue, peu enseignée à l’école, éclipsée dans la mémoire collective par l’horreur nazie puis les crimes du régime communiste d’Allemagne de l’Est. Pourtant, le premier chancelier de l’Allemagne moderne fut aussi le grand ordonnateur d’une politique coloniale expansionniste.

En 1884, Bismarck préside la Conférence de Berlin, qui entérine le partage de l’Afrique entre les puissances européennes. L’Allemagne devient la troisième puissance coloniale du monde, englobant de vastes territoires, de l’actuel Togo à la Tanzanie, en passant par le Rwanda et la Namibie.

UNE PRISE DE CONSCIENCE

Mnyaka Sururu Mboro est arrivé de sa Tanzanie natale en 1978. «J’ai été profondément choqué de voir que des colons, qui ont du sang sur les mains, ont droit aux honneurs ici, avec des noms de rues ou des statues», raconte-t-il. Ce militant de l’association Berlin Postkolonial se bat notamment pour que des rues du «quartier africain» de la capitale soient débaptisées: elles portent le nom de trois colonisateurs, Carl Peters, Adolf Lüderitz et Gustav Nachtigal.

Validé par les autorités en 2018, le changement de nom est depuis constamment retardé par les recours d’habitants qui refusent de changer d’adresse. Disséminés dans la capitale allemande, la plupart des vestiges de ce passé colonial ont survécu aux années dans l’indifférence. «Cette histoire paraît très lointaine aux gens, explique l’historien Christian Kopp. Pourtant, on ne peut pas comprendre le racisme aujourd’hui sans remonter à ses origines, dont l’histoire coloniale fait partie.»

Les manifestations contre le racisme fin juin ont provoqué une prise de conscience dans l’opinion publique. En réaction, la société des transports berlinois a lancé un appel à idées pour trouver un nouveau nom à la station de métro Mohrenstrasse, «Rue des Maures», dans le centre-ville.

Avec un budget de 3 millions d’euros, la municipalité veut aussi faire de l’histoire coloniale une priorité de sa politique mémorielle. Le projet, lancé avant le mouvement Black Lives Matter, a acquis grâce à lui une nouvelle visibilité. «Nous ne voulons pas détruire les statues de Bismarck, affirme Klaus Lederer, adjoint à la Culture de la mairie de Berlin. Comme Karl Marx ou Emmanuel Kant, ils avaient les réflexes racistes qui faisaient consensus à leur époque. En contextualisant, en donnant une autre perspective historique, nous souhaitons rendre visibles les structures de domination issues de la période coloniale.»

Une démarche cependant parasitée par l’inauguration d’un musée ethnologique controversé fin 2020: le Humboldt Forum exposera des milliers d’œuvres africaines, bien souvent issues de pillages coloniaux.

Le Figaro