L’arnaque est reine au royaume de l’occulte, galvanisé par la pandémie de Covid

Un univers aux frontières du réel. L’occulte, cet univers qui nourrit les fantasmes, n’est pas l’apanage des sociétés moyenâgeuses. Selon un récent sondage de l’Ifop*, 58% des Français y croiraient, et 40% des moins de 35 ans seraient convaincus de l’existence de la sorcellerie. «La pandémie motive les foules», soutient Sonia Lazareff, dont la clientèle a décuplé ces derniers mois.

«Ces faux marabouts, qui seraient jardiniers dans leur pays, et qui ponctionnent des milliers d’euros à de pauvres dames, ce sont la honte de la profession.» Sonia Lazareff, l’une des voyantes les plus en vogue de Paris, prétend faire de l’arnaque son ennemi depuis l’ouverture de son cabinet, il y a déjà plusieurs décennies. À son actif, quatorze ans de formation en Côte d’Ivoire, 2000 combinaisons de tarot maîtrisées et un don, sous forme de «flashs», dont elle ne comprend toujours pas l’origine.

Elle conte de sa voix rauque l’une de ses plus troublantes expériences: «L’autre jour, deux jeunes viennent me consulter pour me demander des nouvelles de leur grand-père.» Elle allume ses bougies, son encens et se concentre sur la photo du défunt. «Je l’entends me faire un drôle de récit, que je répète à l’envi: “N’écoute pas ces charognes, ils m’ont aidé à mourir pour avoir l’héritage et la maison!”» Pris sur le fait, les deux consultants «se lèvent d’un bond, renversent leurs chaises et courent vers la sortie». Une preuve, pour dame Lazareff, de sa connaissance «sans faille» du monde de l’occulte.

Près de deux tiers des Français croiraient au monde de l’occulte, où médiums véreux côtoient sorcières médiatiques

Pour Dominique Camus, ethnologue spécialiste de la question, cette fascination a toujours existé. «Il y a trente ans, on lisait des revues ésotériques, j’étais invité lors de prime-time sur la sorcellerie», se remémore-t-il. Confronté depuis près de 50 ans aux récits incongrus de «mages» et autres occultistes, l’auteur d’Enquête sur les sorciers et jeteurs de sorts en France aujourd’hui (éditions Bussière, 2018) estimait, il y a encore quelques années, à cinq le nombre de sorciers par canton, rien qu’en Bretagne. «Le chiffre d’affaires des magnétiseurs était supérieur à celui des médecins généralistes », avance-t-il. Mais avec la démocratisation des réseaux sociaux, «la parole d’un prix Nobel vaut désormais autant que celle d’un fou. Il était déjà difficile de trouver un réel sorcier, alors maintenant…»

«Je ne peux pas faire gagner les gens au Loto !»

Un «réel» sorcier ? Pour le sociologue, la magie est une réalité. Il cite le cas des Hennec, une famille d’agriculteurs «envoûtée» . «Leurs bestiaux mourraient, subissaient les affres de maladies inexpliquées…» Un beau jour, ils retrouvent chez eux des poupées percées d’épingles. Ils soupçonnent alors le voisin, et recourent à un désenvoûteur. «Un solide gaillard», confie Dominique Camus, à ses côtés durant ses travaux, lors desquels «il enclouait des cœurs d’animaux». Les malheurs n’ont cessé que deux ans de rituels plus tard, «avec la mort du voisin par crise cardiaque».

«Personne n’échappe au malheur sorcier», précise l’écrivain. Ce que confirme la très médiatique sorcière Hécate, contactée par Le Figaro. Dans son cabinet parisien, où s’amoncellent dagydes, crânes et poignards, elle accueille de jeunes chefs d’entreprise en difficulté, des mères de famille trompées, ou, en de rares occasions, «des bonshommes voulant tuer leur prochain». «Je décline, évidemment», s’amuse la sexagénaire, qui peut passer des heures à écouter ses consultants. «Je dois juger si leur demande est réalisable. Je ne peux pas faire gagner les gens au Loto, par exemple !»

En revanche, elle prétend pouvoir «rééquilibrer» les «interactions» entre les «forces cosmiques». Raviver le désir d’un couple, faire d’un commerce un business florissant… Autant de domaines «énergétiques» où Hécate excellerait, pour peu que les personnes visées croient en l’occulte. «Si je rame dans un sens et elles, dans l’autre, le bateau n’avance pas», illustre la sorcière aux 10.000 j’aime sur Facebook. Sonia Lazareff, de son côté, s’attelle à rendre «l’étoile qu’on a volée à (ses) clients». «Pas de médecine dans mon cabinet ! Mais si votre maladie découle d’un sortilège, je peux vous en dégager pour rendre les médicaments efficaces», déclare l’auteure de La Sorcière Blanche (éditions du Dauphin, 1997).

Un discours qui peut sembler abracadabrantesque. «Il faut le voir pour le croire», tranche Hécate. Elle cite, notamment, ce rituel de lycanthropie, dans les années 90, où elle a vu son maître «changer de visage» et devenir immensément violent. Elle se souvient, également, de séances de nécromancie, lors desquelles elle a vu «des morts prendre l’apparence de vivants». «Je ne peux pas vous fournir de preuves. Comme tous les autres occultes, d’ailleurs». D’où le nombre incalculable d’arnaques.

«Une décennie d’économies volées, à cause de ma stupidité»

Hécate facture ses séances 3000 euros maximum. «Je suis honnête avec mes consultants et ne garantis jamais 100% de succès.» Une conscience professionnelle que n’auraient pas les «90 à 95% de charlatans qui officient en France», estime auprès du Figaro Youcef Sissaoui, président de l’Institut National des Arts Divinatoires (Inad), qui prétend certifier les professionnels de l’ésotérisme et dénonce les escrocs. L’ancien Code pénal, effectif jusqu’en 1994, punissait l’exercice des arts divinatoires. «Aujourd’hui, il n’y a plus aucune réglementation», déplore-t-il, accusant ces «dizaines de plateformes de voyance qui embauchent des prestataires aux réponses pipeautées», ou ces «illuminés numériques, spécialisés dans l’exploitation de la détresse humaine».

Désespérée, Élise** l’était après une peine de cœur en plein Covid. La trentenaire, qui n’a jamais cru en la magie, contacte en septembre 2020 un marabout francilien qui lui garantit le «retour de l’être aimé». Derrière les promesses du sorcier, quatre semaines d’invocations en visioconférence, à base de bougies et de potions salées – et une confiance qui s’installe. «Il m’appelait tous les jours pour avoir un compte rendu, pour me rassurer», confie-t-elle au Figaro, la voix tremblante.

Le marabout lui conseille de retirer de l’argent à la banque, afin qu’il soit purifié «en même temps que son âme». Pour se garantir une vie heureuse à nouveau, Élise ramène chez elle «des liasses et des liasses de billets. Ça n’avait pas éveillé mes soupçons, à l’époque.» Rapidement, un dernier rituel est proposé «en terrain neutre». Au sein d’une location AirBnB, Élise rencontre son sorcier, les bras chargés d’effets personnels: «une photo, le parfum de l’être aimé, un citron, mes billets», énumère-t-elle. «Il a tout béni, et placé le tout dans un sac, qu’il m’a tendu».

Au sortir de l’appartement, le marabout la contraint à ne pas ouvrir ce sac avant la fin du rituel, sous peine «d’attirer le mal». Dix jours devaient suffire… quatre mois de reports plus tard, le rituel n’était pas fini et le sac toujours fermé. En mars dernier, Élise craque et déchire le sac. Vidé de ses 55.000 euros. «Une décennie d’économies volées à cause de ma stupidité. Il a anéanti ma vie, et l’avenir de mes enfants.»

Test de l’œuf et voyages tous frais payés

Isabelle**, cadre commercial, s’est cru victime d’un sort lorsqu’elle a successivement perdu travail, maison et mari, en 2016. Cette «cartésienne» dans l’âme aurait alors fait appel à Danaé, une sorcière marseillaise trouvée sur Internet et désormais au cœur d’une affaire judiciaire liée à la télé-réalité. «Elle m’a proposé un test absurde: je devais dormir aux côtés d’un œuf, et la consulter le lendemain». Lors de la séance, Danaé brise l’œuf et un «infâme» liquide rougeâtre s’en écoule. «La preuve de mon ensorcellement, selon elle, relate Isabelle.

Avec du recul, elle a forcément remplacé mon œuf avec un autre.» S’enchaîneraient alors des «travaux de nettoyage»… en vain. «Elle justifiait ses échecs par mon incompétence, soi-disant. Puis me forçait à continuer, car elle voulait soigner “sa sœur”, comme elle m’appelait.» Un an de «je-t’aime-moi-non-plus» plus tard, Isabelle coupe les ponts après avoir remonté la pente. Elle aurait donné à Danaé une dizaine de milliers d’euros. «Quelle idiote je fais», regrette-t-elle désormais.

Jean**, de son côté, a vu disparaître son «amour de toujours», parti au «bled» après une dispute en 2018. Il découvre, des mois plus tard sur une chaîne de télévision régionale, un médium se vantant d’extraordinaires résultats. «Je lui présente une photo d’elle. Une semaine après, il me dit qu’il l’a retrouvée.» Problème, elle se serait mariée. De force, en Algérie. Elle serait battue, séquestrée par son conjoint. Mais toujours amoureuse de Jean, prédit le voyant. «“Son mari a du pouvoir. Si tu y vas, tu ne reviendras jamais en France”, m’avait-il prévenu.

Alors il y allait lui-même.» Jean paye, en sus de ses séances, les vols aller-retour du médium et des cadeaux destinés à sa «martyre». Deux ans ont passé avant que Jean, «dépouillé de 30.000 euros», se rende compte de la supercherie. «Je n’ai pas eu une seule preuve de ses dires», dénonce-t-il. L’Inad contacté, Jean devrait bientôt poursuivre son escroc en justice. «Comment ai-je pu être aussi naïf? C’est peut-être l’occasion de tourner la page…»

Le Figaro