L’art et la manière de vivre des Roms

Dans la pensée rom, rien n’est plus important que la liberté d’aller et venir.

«Connaissez-vous des peuples qui vivent en marge de la société?»

La réponse de Judith Ferrier, tsigane:

J’avais promis à quelques-uns d’entre vous une tentative d’explication sur la manière de vivre des Roms. Je dois avouer que j’ai cherché la question à poser pendant un bon moment, j’ai fini par choisir celle-ci, souhaitant que certains apportent des témoignages d’autres peuples.

Alors, les Roms. Pourquoi ces gens vivent-ils de cette manière?

Nous avons été persécutés, fichés, mis en esclavage, exterminés, moqués, traités de tout et de n’importe quoi. Et pourtant… rien n’y fait, nous continuons à vivre comme nous l’entendons. Pas tous. Beaucoup d’entre nous semblent vivre comme tout le monde, moi la première.

Ma famille, originaire de Hongrie, est sédentarisée depuis au moins quatre générations, éleveurs et dresseurs de chevaux d’un côté, musiciens de l’autre. S’habillant comme tout le monde, vivant en appartement, voyageant beaucoup grâce au métier de musicien, faisant partie de troupes en tournée dans beaucoup de pays européens. Bref, nous n’avons pas de visuel traditionnel des Roms. Si j’avais posté ma photo sans dire que j’étais rom, je ne crois pas que vous y auriez pensé.

Et pourtant.

Demain n’existe pas

Qu’est-ce que c’est que d’être rom? Quelles sont les caractéristiques des Roms? Quelles sont leurs manières de penser, de vivre, d’appréhender la vie, qu’est-ce qui les différencient des gadjés (pluriel de gadjo, désignant ceux qui ne sont pas roms).

Un Rom n’envisage pas, n’appréhende pas la vie comme un gadjo. Un Rom ne thésaurise pas, pratiquement jamais. Il vit au jour le jour, s’il a ce qu’il faut dans l’immédiat, il n’ira pas amasser, même pas pour le lendemain. Pour lui, demain n’existe pas. Il vit aujourd’hui car il pense qu’il sera peut-être mort demain.

Les Roms n’ont pas beaucoup d’ambitions, depuis le temps, ça se saurait. Si pour réussir, gagner beaucoup d’argent, il faut sacrifier sa liberté ou s’éloigner de la famille, la plupart du temps un Rom refusera. Il n’y a rien de plus important que la famille ou la liberté d’aller et venir. Rien n’est définitif dans la pensée rom. Nous avons besoin de penser que rien ne nous retient pour aller ailleurs.

Où ailleurs? N’importe où, mais ailleurs.

Moi-même, je me réserve le droit de changer d’avis à tout bout de champ. Le fait de me sentir obligée à quelque chose me met mal à l’aise. Un rendez-vous fixé à une trop longue échéance me met au bord de l’anxiété. D’autres personnes non-roms ont peut-être ce genre d’appréhension, mais chez les Roms, c’est tout le monde!

Les choses n’ont pas la même importance, la pauvreté, même extrême, ne nous fait pas peur. Nous ne sommes pas persuadés de l’importance des études si cela doit entraver notre manière de vivre. J’ai dû me battre avec ma mère pour qu’elle cesse de dire à mes enfants que l’école ne servait pas à grand-chose.

Les cigales du monde

Je vais tout de même vous raconter quelque chose, pour vous prouver que ce genre de pensée fait partie de notre atavisme. Cela vous hérissera peut-être le poil.

Mon fils aîné a toujours eu beaucoup de facilité en classe. Il était en première, il me montre son carnet de notes, je vois une moyenne convenable, 15 ou 16, mais avec une annotation «pourrait avoir de meilleures notes s’il travaillait plus». Je lui demande: «Pourquoi tu ne travailles pas davantage pour avoir de meilleures notes?» Il me sourit gentiment et me dit: «Maman, en ne faisant rien, j’ai 15 de moyenne et je passe haut la main, qu’est-ce que ça me rapporterait d’avoir 18, sinon beaucoup de boulot?»

J’ai levé les sourcils et je suis restée coite! J’aurais dû argumenter, dire qu’il fallait aller toujours plus haut, travailler plus et encore plus pour… Je n’ai pas trouvé.

Il y a une anecdote que l’on m’a rapportée.

Des jeunes filles roms sur le quai du métro parisien venaient de chaparder un porte-monnaie. Elles l’ont ouvert, et sous les yeux de personnes médusées, elles ont jeté à terre toutes les pièces jaunes! Personne, hormis un Rom, n’aurait fait ça. On ne jette pas de l’argent, même si ce sont des piécettes jaunes, et surtout si, visiblement, on est pauvre comme un Rom!

Un Rom ne demande qu’une chose, la possibilité de vivre à sa manière.

Mais lorsqu’on est rom, la petite monnaie ne sert à rien, sinon à trouer les poches. Pour un Rom, la pauvreté n’a pas la même importance que pour les autres. La liberté n’a pas de prix, il vaut mieux être pauvre, mendier dans les rues, marcher pieds nus plutôt que de céder au besoin de la sécurité du lendemain et entraver sa liberté.

Sommes-nous paresseux? Sincèrement, je ne le crois pas. J’adore bosser et je peux le faire très longtemps, je suis même accro à la perfection du moindre détail, mais j’ai la nuque raide, l’obligation, c’est moi qui me la donne, personne d’autre. Nous n’aimons juste pas être y être tenus, par quelques raisons que ce soit. Choisir quand, où et comment, c’est un luxe qui se paye avec parfois beaucoup de pauvreté, mais nous connaissons ce prix et nous l’assumons.

Carte postale «Provence. Les Gitans»

Moi-même, incapable de choisir un emploi fixe, j’ai opté pour l’intérim. Avec ce besoin chevillé au corps de n’avoir aucune entrave, aucun lien d’attache. Même aujourd’hui, à 77 ans, je supporte très mal les obligations que je ne choisis pas. Et l’idée de partir est inscrite dans mon âme. J’ai besoin d’en avoir la possibilité, même si je sais que je n’en ferais jamais rien. D’ailleurs, lors de n’importe quelle contrariété, mon envie première est de partir. Un Rom ne se bat pas pour avoir raison, il s’en va ailleurs. Un Rom ne demande qu’une chose, c’est la possibilité de vivre à sa manière.

Un Rom a viscéralement le sens de la vie, au jour le jour. Le texte qui le définit et qui renseigne le mieux sur sa nature profonde et la fable de Jean de la Fontaine, La cigale et la fourmi.

Les Roms sont les cigales du monde.

En France, 16.000 Roms, venant surtout des pays de l’Est, vivraient dans des bidonvilles. Et ils sont souvent stigmatisés. «Les statistiques montrent effectivement des bandes organisées qui exploitent en particulier les enfants parce qu’ils sont dans une situation de misère absolue et qu’il faut bien survivre. Mais sinon, ils ne sont pas plus voleurs que les autres, il n’y a pas de gène du voleur chez le Rom», déclarait Laurent El Ghozi, cofondateur de Romeurope, à Brut.

Non, il n’y a pas de gène du voleur chez les Roms.

L’incertitude de la vie

Je vous jure que si on donnait à un Rom de quoi vivre tous les jours, il ne ferait jamais rien d’autre que jouer avec ses enfants, chanter et danser sous les étoiles. C’est pourquoi cette nouvelle tendance aujourd’hui qu’on appelle «minimalisme» me fait sourire, les Roms vivent ainsi depuis des centaines d’années.

Un Rom ne vous dira pas ce qu’il fera demain, il vous dira avec une moue d’incertitude, «on verra, bien», au gré du vent, du soleil ou de la pluie… Est-ce ce long voyage qui, au fil de la route, a inscrit dans nos cellules cette incertitude de la vie, ce besoin de vivre au jour le jour? Je ne sais pas. Mais c’est ainsi. Alors bien sûr, c’est schématique, il y a des Roms médecins, avocats, réalisateurs, acteurs… Beaucoup de gens du cirque et quelques-uns sont célèbres.

Le guitariste jazz manouche, Django Reinhardt; les acteurs, Yul Brynner, Michael Caine, Charlie Chaplin, Jean Constantin, Salma Hayek, Éric Cantona; le réalisateur, Tony Gatlif; la famille Bouglione

Peut-être l’ex-épouse de Nicolas Sarkozy, Cécilia, dont le nom de jeune fille est Ciganer, qui signifie «Tsigane» en yiddish.

J’en oublie sans doute.

Quelques films qui parlent des Roms: J’ai même rencontré des tsiganes heureux, de Aleksandar Petrović; Gadjo Dilo et Latcho Drom, de Tony Gatlif.

Merci d’avoir lu ce récit, qui, j’espère, vous aura un peu mieux renseigné sur ce qu’est «l’âme rom».

Slate