Laurent Bigorgne, de l’Institut Montaigne au tribunal : la chute d’un homme influent

Leemage via AFP

L’ex-directeur de l’Institut Montaigne et proche d’Emmanuel Macron doit être jugé ce 10 novembre pour avoir drogué une collaboratrice à son insu.

L’appartement, situé juste après le périphérique parisien, avait été la première adresse officielle du parti d’Emmanuel Macron, En Marche !, en 2016. Depuis, le parti a quitté les lieux, et son occupant aussi, entraîné dans une chute aussi inattendue que vertigineuse. “Tout ça, c’est un enchaînement. Laurent a déconné”, se désole Luc*. Près de neuf mois après les événements qui ont conduit le désormais ex-directeur de l’Institut Montaigne, Laurent Bigorgne, 48 ans, à comparaître ce jeudi 10 novembre devant le tribunal correctionnel de Paris pour “administration de substance nuisible”, ce très proche ami n’en revient toujours pas. “Il a été lucide sur ce qu’il a fait, tout de suite. Dès le lendemain de sa garde à vue, il nous l’a raconté, comme il l’avait déclaré devant les policiers. Il n’a pas changé de version depuis”, poursuit-il. Ce “qu’il a fait” ? L’homme, qu’on pensait pour toujours à la tête du puissant think tank libéral, est accusé d’avoir drogué sa collaboratrice – qui est aussi son ancienne belle-soeur – Sophie Conrad, 41 ans. Depuis, l’ancien conseiller de l’ombre de la Macronie, qui se décrivait volontiers comme un “ami” du chef de l’Etat, a disparu des écrans radars.

Le 22 février, à l’occasion d’une soirée en tête-à-tête à son domicile, il aurait glissé des cristaux de MDMA (de l’ecstasy) dans sa coupe de champagne à son insu. Aux policiers qui l’ont interrogé trois jours plus tard, Laurent Bigorgne, a expliqué que, pour tenir le rythme de son emploi du temps surchargé, il prend de la cocaïne. A haute dose. Il raconte avoir commencé à en consommer à son bureau, dès la fin de l’après-midi, ce jour-là, au cours d’une “réunion très difficile, avec plein de décisions à prendre”. Il en a poursuivi sa prise chez lui. “Mon discernement était altéré, je n’étais pas moi-même”, dit-il aux enquêteurs, selon des échanges que L’Express a pu consulter. Bigorgne a conscience des effets désinhibants de la MDMA, une drogue qu’il a pu prendre occasionnellement. “L’idée folle sur le moment était de la faire rentrer dans ma bulle de complicité”, développe-t-il. Son but ? “Parler et échanger librement” avec son amie, jure-t-il, démentant catégoriquement toute tentative de viol.

“Nous étions très proches”

Sophie Conrad ne finira jamais sa coupe de champagne. Se sentant mal, elle envoie un message à une amie qui, inquiète, finit elle-même par tenter de joindre Laurent Bigorgne. “Il a fini par m’appeler un taxi après avoir constaté un appel en absence de mon amie”, raconte Conrad aux enquêteurs. Le taxi l’amène alors jusqu’à l’hôpital Cochin, où un test urinaire qu’elle réalise ce soir-là révèle la présence de MDMA. “Je regrette infiniment de lui avoir fait du mal”, assure ensuite Laurent Bigorgne aux policiers.

Selon les déclarations de Sophie Conrad aux enquêteurs, Laurent Bigorgne lui aurait pourtant fait de multiples avances pendant leur collaboration. Les deux protagonistes de l’affaire se connaissent depuis longtemps : Bigorgne a noué une relation avec sa grande soeur – avec qui il se mariera – en 1992. Sophie Conrad a alors 11 ans. “Nous étions très proches. Pour moi, c’était un grand frère”, raconte-t-elle aux policiers. Ils perdent contact au moment du divorce, en 2003, jusqu’à ce que Sophie Conrad lui demande, 17 ans plus tard, des conseils “sur ses orientations professionnelles”. En novembre 2020, elle intègre l’Institut Montaigne. Les premiers mois se déroulent “très bien” pour elle, jusqu’au mois d’août 2021. “Il m’a demandé si mon premier patron à la métropole de Nancy avait essayé d’avoir une relation avec moi”, décrit-elle.

Des échanges “fruit d’une complicité”

A l’époque, Laurent Bigorgne lui propose de prendre de la cocaïne. Elle refuse. Il réitère sa proposition lors d’un déplacement à Marseille. Sophie Conrad refuse d’en prendre une deuxième fois. Par la suite, Laurent Bigorgne envoie des textos “à caractère sexuel” à “Souf” – le surnom qu’il lui attribue -, et s’enquiert régulièrement de sa vie intime. En janvier 2022, il lui écrit par exemple : “Je vais finir par t’acheter un sex-toy ou te trouver un escort-boy à Nancy”. “T’inquiète pas pour moi”, réplique alors Conrad. Ou encore, début février : “Un homme ces 15 derniers jours, ou juste le désert absolu ?” ; “Je vais aller sur une App te chercher un escort pour la soirée” ; “Il peut y avoir du sexe sans bonheur, mais le bonheur sans sexe je n’y crois pas trop…” Dans certains messages, il écrit, accompagné d’un smiley “clin d’oeil” : “Je suis sûr que t’es un super coup même si je n’ai pas le droit de le dire”. Des “messages déplacés, concède Bigorgne aux enquêteurs, qui ne sont en réalité que le fruit de notre complicité”.

Deux jours après sa garde à vue, le 27 février, l’homme entreprend de quitter chacun des postes qu’il occupe. “A la manière assez radicale qui le caractérise souvent, il a décidé de se couper de tout, et, par la même occasion, de chacune de ses sources de revenus”, commente Luc. Il démissionne ainsi de l’Institut Montaigne et s’efface de l’association Teach for France, dont il est vice-président. Elle est dirigée depuis 2015 par la veuve de Richard Descoings, Nadia Marik-Descoings – son président était Olivier Duhamel. Il est parti, aussi, de l’émission de France Inter, On n’arrête pas l’éco, où il occupait un poste de chroniqueur. Il a démissionné, enfin, de l’Education nationale, “dans une volonté de ne pas entacher l’institution”, nous indique un autre proche. “Il réfléchissait depuis un moment à se mettre en retrait, déjà, et sa situation actuelle a fini de le convaincre. Il ne fait plus partie de la fonction publique”, précise-t-on. Un changement du tout au tout, pour un homme connu pour son entregent et son emploi du temps surchargé.

A tu et à toi avec le CAC 40

Avant d’être arrêté dans sa course, le parcours de cet originaire d’Epinal, dans les Vosges, avait tout de celui d’un Rubempré moderne. Il est le fils d’une enseignante en informatique et d’un proviseur de lycée professionnel, “socialistes, qui lui ont inculqué très tôt le goût du travail”, détaille Luc. Agrégé d’histoire, élève à Sciences Po Paris, Bigorgne est vite repéré par Richard Descoing, l’ex-directeur de l’école, mort en 2012. Sous sa houlette, il obtient très tôt d’importantes responsabilités. Il devient directeur des études de l’IEP à à peine 28 ans, avant de prendre la tête de l’Institut Montaigne en 2011, l’un des think tanks les plus influents du pays, présidé par l’ex-PDG de l’assureur Axa, Henri de Castries, et financé par le CAC 40.

Outre sa fréquentation assidue des milieux économiques, il soigne aussi ses réseaux politiques et participe, très tôt, au pari fou d’un jeune ministre : la course à la présidentielle d’Emmanuel Macron. A cette époque, il explique d’ailleurs au micro de France Inter en être un “ami proche”. Très présent dans les Macronleaks – le piratage de plus de 20 000 courriers électroniques liés à la campagne présidentielle du candidat -, Laurent Bigorgne s’est joint à la rédaction de son programme en 2017. “Il était charmant, à l’aise à l’oral. On voyait qu’il tutoyait tous les patrons du CAC 40, mais aussi tous les ministres ou les députés de la Macronie, se souvient un proche. Laurent Bigorgne, c’était les deux casquettes.”

Des journées de “quatorze ou seize heures”

Hyperactif, volontiers décrit comme “workaholic” par son entourage, c’est-à-dire accro au travail, ce proche des milieux de pouvoir enchaînait les journées de travail intenses. “Plusieurs fois, j’ai ouvert son agenda pour y jeter un coup d’oeil, par curiosité, nous indique un ancien collaborateur de l’Institut Montaigne. Il avait des journées de plus de douze heures, pratiquement sans pause.” Les week-ends aussi. “Il faisait du sport tôt le samedi matin, passait sur Inter à 9 heures, repartait pour un rendez-vous de boulot l’après-midi, en avait un autre le dimanche matin, participait à la réception d’une délégation internationale l’après-midi…”, énumère un autre collaborateur, cette fois extérieur au club d’idées. Ses “journées de travail de quatorze ou seize heures” sont souvent rythmées, outre ses multiples interventions dans les médias, par des échanges avec l’exécutif, les cabinets ministériels et les parlementaires, qui reçoivent régulièrement des notes et des propositions estampillées de l’Institut Montaigne.

Les longs échanges de Sophie Conrad et Laurent Bigorgne illustrent la popularité d’alors du directeur du club d’idées. Ainsi, le 29 décembre 2021, entre deux messages privés, Laurent Bigorgne promet à Sophie Conrad de lui “faire rencontrer” Emmanuelle Wargon, alors ministre du Logement. Un mois plus tard, à bord d’un train en direction de Bruxelles, il se plaint d’une “grosse journée” et raconte avoir rendez-vous avec l’ancien Premier ministre Edouard Philippe le 2 février. A cette occasion il doit lui présenter un document produit par le think tank – et encore non publié – sur l’éducation, l’un des sujets de prédilection de Bigorgne. “Et Le Maire m’a dit des mots d’amour et veut être mon éduc (ministre de l’Education nationale) donc veut nous voir aussi”, écrit-il à sa collaboratrice. “Tout ça sur la base d’un rapport non publié dont tout le monde a entendu parler et que personne n’a vu”, plaisante-t-il. Il évoque à cette occasion une étude sur la jeunesse française, dirigée par les chercheurs Olivier Galland et Marc Lazar. Quelques messages plus tard, Sophie Conrad parlera avec lui d’un déjeuner futur avec le ministre de la Santé, Olivier Véran, et son cabinet. Ou évoquera également le nom de Nicolas Revel, directeur de cabinet de Jean Castex à l’époque.

Une forte consommation de cocaïne

Pour faire face à cet emploi du temps intense, l’homme commence à se droguer “au moins à la fin de l’année 2021”. Un peu, d’abord, puis de plus en plus. Il consomme aussi d’autres produits stupéfiants, comme la MDMA, dont il explique en avoir administré au moins une fois à sa femme, à son insu, tout en affirmant ne plus en prendre depuis plusieurs mois au moment des faits. Pour ce qui est de sa prise de cocaïne, les choses sont peu claires. Pendant une perquisition à son domicile, il a assuré n’en consommer “qu’une fois par semaine depuis quatre mois”. En garde à vue, il a ensuite affirmé avoir commencé à en prendre au “début de l’automne 2021” – “avant” selon Sophie Conrad -, et précise aux policiers en acheter un pochon d’un gramme par semaine, “des fois deux”. Il indique toutefois en avoir vidé un complet le soir du 22 février. “J’étais comme un chien en manque”, a-t-il expliqué. “Je l’ignorais, mais il m’a avoué en être arrivé à un point où il en consommait deux à trois grammes par jour pour tenir son rythme de travail”, souffle un proche. A l’époque, Laurent Bigorgne avait déjà commencé à voir un psychothérapeute par intermittence pour gérer son addiction.

“J’étais comme un chien en manque”

Aujourd’hui, il “se soigne” toujours, nous indique-t-on. Après avoir demandé à être interné pour une cure de désintoxication, il est encore suivi par des médecins, et “poursuit le travail”. Sa famille est partie à l’étranger, aux Pays-Bas, dont est originaire sa femme, pour se protéger. Il a d’ailleurs fait plusieurs allers-retours “pour les installer”. Depuis, son emploi du temps s’est considérablement allégé. Retiré dans une maison “en dehors de Paris”, il lit. Des ouvrages comme M, l’enfant du siècle, la copieuse somme de l’historien italien Antonio Scurati sur l’ascension de Mussolini, par exemple. Des choses “très savantes en économie”, précise-t-on. Ou encore le polar La Griffe du chien, de l’Américain Don Winslow. Le premier livre d’une trilogie consacrée au trafic…de drogue entre les Etats-Unis et le Mexique. “Il a toujours lu des choses très éclectiques”, commente-t-on.

Grand lecteur

Laurent Bigorgne a sans doute rarement eu autant de temps pour élargir ses horizons littéraires. Etrange retournement de situation pour quelqu’un qui passait sa vie d’un rendez-vous à l’autre, sillonnant Paris en moto-taxi. Devenu invisible, l’homme a quitté les premiers rangs d’une Macronie pour qui sa fréquentation est désormais devenue quasi radioactive. “A partir du moment où Laurent n’a plus pu rendre de service, il faut dire que son cercle social s’est considérablement restreint”, grince un proche. De son côté, Bigorgne a aussi longuement disparu, ne répondant plus aux sollicitations pendant la première partie de sa désintoxication. Et puis, l’été dernier, certains ont reçu quelques signes de vie. “Il m’a appelé. Il a reconnu ce qu’il avait fait, et j’ai pris ces éléments comme une tentative de reconstruction de sa part. Depuis, plus rien”, nous indique une ancienne fréquentation. “Comme vous pouvez l’imaginer, il est déprimé”, poursuit un autre proche. Sa vie d’aujourd’hui est surtout rythmée par son travail de soin, et, forcément ces derniers temps, par l’échéance de l’audience à venir.

Déclaré apte à être jugé après une expertise confiée au psychiatre Roland Coutanceau, Laurent Bigorgne encourt cinq ans d’emprisonnement, avec deux circonstances aggravantes : celle d’avoir entraîné une incapacité temporaire de travail de la plaignante supérieure à huit jours, et d’avoir agi “sous l’empire manifeste de produits stupéfiants”. Le parcours judiciaire de l’affaire ne s’arrêtera pas là. Arié Alimi, l’avocat de Sophie Conrad, a déposé une plainte avec constitution de partie civile pour “tentative de viol”. Cette dernière étant jugée récemment irrecevable par la doyenne des juges d’instruction parisiens, la plaignante a fait appel. “Aujourd’hui, il comparaît seulement pour “administration de substance nuisible”, non pour “tentative de viol”. Je ne l’accepte pas. […] Quand un homme drogue une femme, c’est pourquoi faire, à leur avis ?” déclare-t-elle dans un entretien au magazine Elle publié ce 9 novembre. Auprès de L’Express, son avocat, Me Arié Alimi, renchérit : “Ma cliente est déterminée, mais elle fait face à une double barrière : celle du traitement aberrant des violences sexuelles par la justice d’abord, et, ensuite, une volonté de vouloir protéger Laurent Bigorgne, et à travers lui, la présidence.”

D’autres procédures ont également été lancées en parallèle par la défense de Mme Conrad. Dans leur viseur, l’enquête elle-même, que l’avocat estime “parcellaire”, aucune investigation judiciaire n’ayant été lancée au sujet de l’existence d’un climat de harcèlement sexuel à l’Institut Montaigne provoqué par Laurent Bigorgne. Et ce, alors que la plaignante aurait mentionné le nom de deux collaboratrices ayant quitté l’Institut. “Sans parler des scellés qui n’ont pas été exploités, veut souligner Me Arié Alimi. Pourquoi les ordinateurs et téléphones saisis chez M. Bigorgne lors de la perquisition lui ont été rendus sans être exploités ?”

Depuis, sa cliente a porté plainte contre le directeur de la PJ parisienne et la procureure de Paris pour “faux en écriture publique” et “obstruction à la manifestation de la vérité”. Arié Alimi a également saisi le procureur général près la Cour de cassation, François Molins, afin d’obtenir le dépaysement de l’ensemble de la procédure – c’est-à-dire le renvoi du dossier auprès d’une autre juridiction. Le parquet général, sollicité par l’AFP, a confirmé que M. Molins devait rendre un premier avis d’ici à l’audience. Un avis qui, quel qu’il soit, ne dessaisira pas immédiatement le tribunal.

L’Institut Montaigne tente, lui aussi, de se relever de cette tempête. En juillet, une nouvelle directrice générale a été nommée, à la suite d’un long processus de sélection, mené notamment par Henri de Castries, l’ancien patron d’Axa. Marie-Pierre de Bailliencourt, l’heureuse élue, n’a pas l’entregent de son prédécesseur. Agée de 52 ans, administratrice de La Poste, elle a fait toute sa carrière dans le secteur privé, entre McKinsey, Dassault Systèmes, Bull et Naval Group, où elle a piloté le dossier des ventes de sous-marins à l’Australie. Mais après tout, qui connaissait Laurent Bigorgne avant 2011 ?

* Le prénom a été changé

Alexandra Saviana

L’EXPRESS