Le concept de « Grand remplacement » gagne du terrain

Forgée par l’écrivain Renaud Camus, cette expression, qui a été l’un des thèmes de campagne d’Éric Zemmour, conquiert de plus en plus de Français. Ce phénomène inquiète une gauche qui perçoit le concept comme raciste et favorisant les actes violents.

« Fracture sociale », « archipélisation » ou « France périphérique », ces notions forgées par des intellectuels devaient décrire une réalité nouvelle. Malheureusement, elles ont échappé à leurs créateurs pour devenir des lieux communs, repris par des hommes politiques qui ne les comprennent pas toujours.

« Dans dix ans, serons-nous encore la septième puissance du monde ? […] Serons-nous une nation unie ou une nation éclatée ? Face à ces questions vitales, pas de fatalité, ni au grand déclassement ni au Grand remplacement. » En deux mots, en apparence anodins, prononcés lors de son meeting du dimanche 13 février, Valérie Pécresse a créé une vive polémique, notamment au sein de son propre parti. Si, dès le lendemain, la candidate malheureuse LR a tenté, maladroitement, d’expliquer qu’elle ne validait aucunement la théorie du « grand remplacement », cette anecdote illustre la manière dont l’expression, forgée par l’écrivain Renaud Camus, s’est largement imposée dans le débat public.

Souvent diabolisé, parfois caricaturé, le slogan, apparu en 2010 dans l’ouvrage Abécédaire de l’in-nocence, puis repris l’année suivante dans le Grand Remplacement est devenu, au fil du temps, le poncif le plus efficace d’extrême droite.

Mais qu’est-ce que le « grand remplacement » ? Dans un entretien récent accordé à un blog hébergé par The Times of Israël, Renaud Camus* affirme : « Le grand remplacement n’est pas une théorie, hélas : c’est un crime, ou si vous voulez un nom pour un crime, le crime contre l’humanité du XXIe siècle. » Mais encore ? Historien spécialiste de l’extrême droite et auteur du documentaire le Grand Remplacement, histoire d’une idée mortifère Nicolas Lebourg nous éclaire : « Ce n’est pas un concept, mais un slogan et une représentation. L’idée centrale, c’est que les Blancs et leurs cultures disparaissent au bénéfice des peuples et des cultures d’origine africaine. » Une crainte qui n’est pas si neuve.

Le démographe Hervé Le Bras, auteur de l’essai Il n’y a pas de grand remplacement (Grasset), rappelle qu’elle était déjà présente « en1973, dans le Camp des saints, roman dans lequel Jean Raspail décrit l’échouage d’un million de Bengalis misérables sur une plage de Saint-Tropez et leurs exactions ultérieures». Dans le récit, à cause d’une population trop accueillante, et surtout de l’aveuglement de l’Église catholique et de la gauche, les migrants, qui refusent de s’assimiler, violent les femmes autochtones et finissent par envahir l’Europe. C’est d’ailleurs avec cet ouvrage que « l’expression “grande migration” apparaît » souligne Hervé Le Bras.

Crainte populaire

En 1985, le Figaro magazine demandait : « Serons-nous français dans trente ans ? » Jean Raspail, à qui Renaud Camus dédie son ouvrage de 2010, participe au dossier, « qui prévoyait que 43 % des naissances proviendraient en2015 de parents étrangers non européens, alors qu’elles ont compté pour 6,5 % » relève Hervé Le Bras. L’année 2015 est justement celle de la crise migratoire, liée à la guerre civile en Syrie, qui remet sur le devant de la scène la peur de la submersion. À l’époque, si Marine Le Pen dénonce la « vision complotiste » véhiculée par Renaud Camus, certains cadres de son parti reprennent son concept, tels Nicolas Bay, Stéphane Ravier et Marion Maréchal.

En 2017, Nicolas Dupont-Aignan parle de « dynamique de remplacement » de « changement de population » puis de « remplacement rampant ». Mais c’est Éric Zemmour, cinq ans plus tard, qui en fait un thème central de sa campagne présidentielle, soutenu par d’anciennes figures du RN. « Dans le cadre d’un profond affaiblissement idéologique des droites cette question de l’ethnicité tend à monopoliser l’attention » commente Nicolas Lebourg.

En dépit du faible score du candidat de Reconquête !, l’expression a largement dépassé le monde politique. Ainsi, en octobre 2021, un sondage Harris Interactive révélait que 67 % des Français seraient inquiets par l’idée d’un grand remplacement. Une peur qui touche massivement les électeurs de droite, mais aussi en grande partie ceux de gauche. « Ce sondage posait ses questions d’une façon qui poussait plutôt les gens dans ce sens » relativise Nicolas Lebourg. Pas suffisant néanmoins pour expliquer entièrement un tel score, alors que toutes les études sérieuses démontrent qu’aucune substitution de population n’est en cours.

Pour la démographe Michèle Tribalat, les Français « sont sensibles au pouvoir évocateur de la formule “grand remplacement” : effondrement d’un univers familier, caractérisé par la disparition de commerces et de produits auxquels ils sont habitués, des habitudes vestimentaires, des pratiques de civilité, des modes de vie, des pertes de la liberté d’expression dès qu’il s’agit d’islam ». Selon elle, le « virage multiculturaliste participe de cette inquiétude. Non seulement l’immigration étrangère paraît échapper à tout contrôle, mais, en plus, toute idée d’assimilation qui nécessite un prosélytisme de la nation française […] a été abandonnée. »

De son côté, Lebourg décrit la « croyance en un mythe : tous les chiffres donnés par les gens qui y croient sont transformés en miettes par les démographes sérieux ».Dès lors, démontrer que le « grand remplacement » ne recouvre aucune réalité ne suffit pas. « Au contraire, poursuit l’historien, cela revalorise la détestation des “élites mondialistes”, auxquelles on oppose le bon sens populaire qui verrait la réalité dans les transports en commun. »

Si ces inquiétudes peuvent être compréhensibles, elles interrogent. Pour nombre de commentateurs, le « grand remplacement » est un concept raciste et même potentiellement meurtrier, depuis que les auteurs des attentats de Christchurch, d’El Paso et de Poway, en 2019, s’en sont réclamés.

Vision apocalyptique

Qu’en est-il réellement ? Pour Lebourg, « il est obligatoirement raciste puisqu’il s’agit de dire que l’Europe doit être blanche, que des citoyens français de race noire sont des “Français de papier”. C’est ça, le racisme ». Bien que ne défendant pas l’expression, la démographe Michèle Tribalat nuance cette analyse : « Il me semble, pour s’en tenir à Renaud Camus, que l’idée de “grand remplacement” ne se réfère pas à la question raciale, même si elle a pu être reprise dans ce sens. Dans son livre 2017. Dernière chance avant le grand remplacement il ne renvoie pas à une population “caucasienne” […], mais aux “indigènes français” auxquels il ajoute les “individus ou familles qui sont assimilés ou qui désirent le faire”. » Et de poursuivre : « Forcer le trait permet de ridiculiser la métaphore de Renaud Camus et, par là même, les inquiétudes des Français qui l’approuvent. » Quoique l’intéressé se soit toujours défendu de tout racisme, il déclare cependant dans un entretien récent au site IM 1776, proche de l’alt-right américaine, qu’il faut en finir avec le « dogme absurde de l’inexistence des races, qui est devenu le point principal et la forme moderne de l’antiracisme ».

De même, si l’écrivain a toujours clamé son pacifisme, Nicolas Lebourg note que le grand remplacement « est le mobile d’une dynamique croissante de violences à travers le monde ». Selon lui, l’idée que la « race blanche est en train de mourir constitue un mythe mobilisateur : face à l’apocalypse, tous les moyens sont licites ». Pour le moment, l’écrasante majorité des gens qui s’inquiètent du « grand remplacement » n’adhèrent pas à cette vision racialiste et apocalyptique de la société. Les responsables politiques devraient néanmoins entendre les craintes des Français avant que cela ne devienne le cas.

* Contacté par Marianne Renaud Camus a refusé de répondre à nos questions.