Le Covid échappé d’un laboratoire : la théorie qui n’a plus rien de conspirationniste (MÀJ : la lettre ouverte des scientifiques demandant que cette hypothèse fasse l’objet d’une enquête sérieuse)

La lettre publiée dans Science

Le 30 décembre 2019, le Programme de surveillance des maladies émergentes a notifié au monde une pneumonie de cause inconnue à Wuhan, en Chine. Depuis lors, les scientifiques ont fait des progrès remarquables dans la compréhension de l’agent causal du SRAS-CoV-2, de sa transmission, de sa pathogenèse et de son atténuation par des vaccins, des traitements et des interventions non pharmaceutiques.

Pourtant, une enquête plus approfondie est encore nécessaire pour déterminer l’origine de la pandémie. Les théories de la fuite accidentelle d’un laboratoire et de la transmission zoonotiques restent toutes deux valides.

Il est essentiel de savoir comment le COVID-19 est apparu pour éclairer les stratégies mondiales visant à atténuer le risque d’épidémies futures.

En mai 2020, l’Assemblée mondiale de la Santé a demandé au directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) de travailler en étroite collaboration avec les partenaires pour déterminer les origines du SRAS-CoV-2.

En novembre, les conclusions d’une étude conjointe Chine-OMS ont été publiés. Les informations, les données et les échantillons de la première phase de l’étude ont été collectés et synthétisés par la composante chinoise de l’équipe; le reste de l’équipe s’est appuyé sur cette analyse.

Bien qu’il n’y ait pas eu de résultats supportant clairement une transmission naturelle ou un accident de laboratoire, l’équipe a évalué la transmission zoonotique comme «probable à très probable» et l’incident de laboratoire comme «extrêmement improbable» .

En outre, les deux théories n’ont pas été examinées de manière équilibrée. Seules 4 des 313 pages du rapport et de ses annexes traitaient de la possibilité d’un accident de laboratoire.

Le Directeur général de l’OMS, Tedros Ghebreyesus, a d’ailleurs fait observer que l’examen dans le rapport des preuves à l’appui d’un accident de laboratoire était insuffisant et a proposé de fournir des ressources supplémentaires pour évaluer pleinement cette possibilité.

En tant que scientifiques possédant une expertise pertinente, nous somme d’accord avec le directeur général de l’OMS, les États-Unis et 13 autres pays et l’Union européenne, sur le fait qu’une plus grande clarté sur les origines de cette pandémie est nécessaire.

Nous devons prendre au sérieux les deux hypothèses jusqu’à ce que nous ayons suffisamment de données.

Pour être valide, une enquête devrait être transparente, objective, fondée sur des données, inclure une vaste expertise, être soumise à un contrôle indépendant et gérée de manière responsable afin de minimiser l’impact des conflits d’intérêts.

Les agences de santé publique et les laboratoires de recherche doivent ouvrir leurs dossiers au public.

Les enquêteurs devraient documenter la véracité et la provenance des données à partir desquelles les analyses sont menées et les conclusions tirées, de sorte que les analyses soient reproductibles par des experts indépendants […]

ScienceMag
Merci à Jean-Pierre 75 pour la traduction

Qualifiée de complotiste lorsqu’elle a émergé fin 2019, alors que le coronavirus se répandait comme une traînée de poudre, la théorie selon laquelle le virus aurait fuité d’un laboratoire chinois est aujourd’hui prise au sérieux par une partie de la communauté scientifique. Une leçon d’humilité pour les journalistes prompts à crier à la conspiration.

Le temps du « fact-checking » n’est assurément pas celui de la science. Une lettre de 18 scientifiques américains renommés publiée dans le magazine Science le 14 mai exhorte les autorités sanitaires et le reste de la communauté scientifique à envisager toutes les pistes quant aux origines, toujours inconnues, de l’épidémie de Sars-Cov-2.

Les signataires rappellent, dans un ton mesuré, un fait qui demeure incontestable : plus d’un an après le début de la crise, personne n’est en mesure d’établir avec certitude l’origine du virus, ni le chemin qu’il a emprunté pour contaminer l’homme. « Nous devons considérer les deux hypothèses d’origine de l’épidémie, celle d’une origine naturelle et celle d’une fuite de laboratoire, comme sérieuses jusqu’à ce que nous ayons assez de données pour trancher », écrivent les auteurs. Ils appellent à « conduire toutes les investigations nécessaires » pour déterminer cette origine.

En France, le virologue spécialiste du VIH, directeur de recherche au CNRS et membre de la Société française de virologie Étienne Decroly, défend la même position depuis plusieurs mois. « Qu’on se comprenne bien : nous ne disons pas que le virus provient forcément du WIV [le laboratoire chinois situé près du marché de Wuhan]. Nous disons que la question n’est pas tranchée. Ce qui se joue est essentiel : il faut comprendre cette origine pour ne pas se retrouver dans une situation similaire dans quelques années », explique le spécialiste à Marianne.

Un « fact-checking » prématuré

Une courte escale dans le passé s’impose. Fin 2019, ce qui n’est encore qu’une épidémie chinoise frappe très durement la ville de Wuhan. De nombreux observateurs notent la présence d’un laboratoire de recherche virologique non loin du marché où l’épidémie est censée avoir démarré. Alors que l’Europe s’apprête, elle aussi, à connaître une multiplication exponentielle des contaminations et qu’une partie de sa population s’inquiète de ce mystérieux mal chinois, la machine s’emballe. Très vite, de nombreux médias réagissent et le nombre d’articles de « fact-checking » reprenant cette théorie explose. « Non, le virus ne s’est pas échappé d’un laboratoire », peut-on lire un peu partout. La piste d’une contamination de la chauve-souris vers le pangolin puis vers l’homme est alors envisagée. Elle est aujourd’hui infirmée.

Pourtant, la communauté scientifique n’a pas les éléments pour trancher le débat. La querelle se joue alors entre milieux complotistes, où des théories délirantes circulent quant à la nature et l’objectif de ce virus, et les médias qui tentent un travail de vérification prématuré et donc incomplet. À ce titre, on peut citer les déclarations du professeur Montagnier, qui parle de main humaine à l’origine du Covid ; des propos largement repris dans la « réinfosphère » complotiste.

Des scientifiques classés complotistes

Pourtant, à mesure que la crise s’installe dans le monde et que la communauté scientifique mondiale découvre et comprend le virus, l’hypothèse d’une zoonose, c’est-à-dire de la transmission de l’animal à l’humain, ne parvient toujours pas à se vérifier. « Il faut reconnaître que c’est l’hypothèse la plus naturelle : dans la majorité des virus émergents, leurs mécanismes d’émergence dépendent de mécanismes zoonotiques », décrypte Étienne Decroly.

Mais ce présupposé « naturel » va connaître une validation aux allures scientifiques. En février, la revue scientifique The Lancet publie une lettre signée par 27 scientifiques expliquant qu’il faut soutenir l’institut de virologie de Wuhan, reconnu pour la qualité de ses recherches. « La revue va jusqu’à affirmer que tous les scientifiques qui soutiendraient la thèse d’une fuite de laboratoire sont des complotistes. Le tout sans aucun élément scientifique pour corroborer cette déclaration. Ce n’est pas comme ça que la science fonctionne », regrette Étienne Decroly. Dès ce moment-là, un clivage important va diviser la communauté scientifique, dont la majorité se rallie à la thèse du Lancet.

Une fuite de documents

Le spécialiste en virologie va alors publier dans Le Monde trois tribunes visant à alerter la communauté scientifique et la presse sur le manque d’éléments permettant d’infirmer définitivement cette hypothèse. À titre de contre-exemple, il cite l’épidémie de Mers (en 2012) et de SARS-CoV-1 (entre 2002 et 2004), dont la chaîne de contamination de l’homme vers l’animal a été étudiée et découverte rapidement après le début de l’épidémie. « Alors qu’on se trouve aujourd’hui dans une épidémie très importante, que les techniques de séquençage ont fait des progrès très importants, on n’a toujours pas de réponse », note le virologue.

Dernier événement en date étayant davantage la piste du laboratoire : des documents rédigés par des scientifiques ayant travaillé dans le laboratoire chinois ont fuité et été examinés par des scientifiques soucieux de comprendre l’origine du virus. Ces documents ont permis d’établir que le centre scientifique de Wuhan détenait plus de coronavirus différents qu’annoncé. Et notamment l’un, retrouvé dans une mine de la province du Yunnan en Chine, le RaTG13. Six mineurs qui fréquentaient la zone ont contracté en 2012 une pneumopathie dont les symptômes sont similaires au Covid-19. Si sa séquence est proche du SARS-Cov-2, elle ne l’est pas suffisamment pour qu’il puisse en être le parent.

Pour autant, cette proximité pose question. « Une des hypothèses, c’est que se trouvait dans cette mine un autre virus qui pourrait être le progéniteur du Sars-Cov-2. Comme les virus échantillonnés dans la mine ne sont pas accessibles au public, cette opacité alimente les suspicions. Attention : il ne s’agit pas pour autant d’une démonstration scientifique », tempère Étienne Decroly. Qui rappelle également que cette opacité a été accentuée par la mise hors d’accès d’une base de données du laboratoire, dès le 12 septembre 2019, soit quelques semaines avant le début de la crise sanitaire en Chine.

Aujourd’hui, difficile de dire que l’hypothèse d’une fuite de laboratoire soit une thèse conspirationniste. Appeler à étudier toutes les pistes dans la recherche de l’origine du virus, comme le font ces scientifiques, s’apparente plutôt à l’antithèse même du complotisme : chercher la vérité. « Il faut qu’on sorte d’un système de suspicions, qu’on revienne à une science basée sur les preuves scientifiques. Il faut regarder avec toute l’objectivité nécessaire : à partir de ce virus de chauve-souris, quels sont les virus qui se retrouvent chez l’espèce humaine ? Lorsqu’une hypothèse naturelle, comme celle de la zoonose, ne se vérifie pas, il est nécessaire de chercher ailleurs. C’est le principe de la démarche scientifique », rappelle le chercheur.

Marianne